"Ah ! sorcière maudite, empoisonneuse d’âmes !" (sur un extrait des Amours d'Ovide)

par Fanny Gressier

Amours, I, 8, vers 21-62


Texte latin

Fors me sermoni testem dedit ; illa monebat
    talia (me duplices occuluere fores) :
« Scis here te, mea lux, iuveni placuisse beato ?
   Haesit et in voltu constitit usque tuo.
Et cui non placeas ? nulli tua forma secunda est ;
    Me miseram ! dignus corpore cultus abest.
Tam felix esses quam formosissima, vellem :
    Non ego, te facta divite, pauper ero.
Stella tibi oppositi nocuit contraria Martis ;
   Mars abiit ; signo nunc Venus apta tuo.
Prosit ut adveniens, en adspice! dives amator
    Te cupiit : curae, quid tibi desit, habet.
Est etiam facies, qua se tibi conparet, illi ;
   Si te non emptam vellet, emendus erat. »
Erubuit. « Decet alba quidem pudor ora, sed iste,
    Si simules, prodest ; verus obesse solet.
Cum bene deiectis gremium spectabis ocellis,
    Quantum quisque ferat, respiciendus erit.
Forsitan immundae Tatio regnante Sabinae
   Noluerint habiles pluribus esse viris ;
Nunc Mars externis animos exercet in armis,
    At Venus Aeneae regnat in urbe sui.
Ludunt formosae; casta est, quam nemo rogavit
    Aut, si rusticitas non vetat, ipsa rogat.
Has quoque, quae frontis rugas in vertice portant,
    Excute ; de rugis crimina multa cadent.
Penelope iuvenum vires temptabat in arcu ;
   Qui latus argueret, corneus arcus erat.
Labitur occulte fallitque volubilis aetas
   Et celer admissis labitur amnis aquis.
[...]
Ecce, quid iste tuus praeter nova carmina vates
   Donat ? amatoris milia multa leges.
Ipse deus vatum palla spectabilis aurea
   Tractat inauratae consona fila lyrae.
Qui dabit, ille tibi magno sit maior Homero ;
   Crede mihi, res est ingeniosa dare.

Traduction

[...]
Le hasard m’a fait témoin de ses propos ; voici le genre de conseils qu’elle donnait – moi, deux battants me cachaient –  : « Sais-tu qu’hier, ma merveille, tu as plu à un jeune homme, et qui a du bien ? Il est resté cloué, sans détacher les yeux de ton visage. A qui ne plairais-tu ? Ta beauté est à nulle autre seconde. Mais, pauvre de moi, tu es loin d’avoir une élégance à la hauteur de ton physique ; te voir aussi heureuse que si belle, je le voudrais bien ! Une fois que tu seras riche, moi, je ne serai plus pauvre. C’est l’étoile défavorable de Mars opposé qui t’a nui ; mais Mars s’en est allé et maintenant Vénus est en accord avec ton signe. Quelle arrivée utile ! Regarde donc : un riche amoureux t’a désirée et il se soucie de ce qui peut te manquer. Et même il a un visage qui peut le rendre comparable à toi ; s’il ne voulait pas t’acheter il serait à acheter ! »
Elle a rougi.
« La pudeur, c’est vrai, sied aux teints clairs ; mais l’utile, c’est la feinte, la vraie, d’ordinaire, est nuisible. Quand, tes jolis yeux bien baissés, tu regarderas vers tes genoux, il faudra considérer chacun selon ce qu’il peut apporter. Peut-être, sous le règne de Tatius, les Sabines peu soignées ont-elles refusé d’être dociles à plusieurs hommes ; mais maintenant Mars occupe le courage dans des combats au loin, et c’est Vénus qui règne dans la ville de son Enée.
Les belles folâtrent : la vertueuse, c’est celle à qui nul n’a fait des avances, ou si sa gaucherie ne le lui interdit pas, c’est elle qui fait des avances. Quant à celles-là qui, au sommet de leur front portent des rides, secoue-les : de leurs rides tomberont bien des fautes !
Avec l’arc, Pénélope éprouvait les forces des jeunes gens ; et pour révéler leur vigueur, l’arc était de corne. A notre insu s’écoule le tourbillon de la vie, il nous échappe, comme s’écoule le courant rapide aux eaux qui s’élancent [...]. Attention : ton poète à toi, que te donne-t-il à part ses poèmes tout neufs ? D’un amant tu recueilleras bien des millions ! Le dieu des poètes lui-même, brillant en manteau d’or, manie les cordes mélodieuses d’une lyre dorée. Qui donnera, qu’il soit pour toi plus grand que le grand Homère. Crois-moi : donner c’est du génie ! »


Le huitième poème du premier livre des Amores d’Ovide met en scène une vieille femme du nom de Dipsas, ce qui évoque, pour qui connaît le grec, à la fois une variété de serpent et surtout le verbe διψᾶν (dipsan), qui a donné son nom à ce reptile ; or διψᾶν signifie « être assoiffé » ; la vieille femme est donc une langue de vipère et une ivrogne, ce qui la rapproche aussitôt du personnage d’entremetteuse, la lena de la comédie.
Ovide a également, au début du poème, évoqué ses pouvoirs magiques aussi traditionnels qu’inquiétants, avant de lui donner directement la parole pour un résumé d’Ars Amatoria. Elle fait ici la leçon à une jeune femme, sans nul doute l’amie du poète qui se met lui aussi rapidement en scène. Il prétend avoir, de sa cachette, entendu tout ce discours. Le poème comporte 114 vers et Dipsas prend la parole au vers 23 pour ne s’interrompre que très brièvement : son auditrice « a rougi » (v. 35), ce qui permet à la vieille un développement sur la pudeur. Il faut au vers 109 que l’ombre du poète le trahisse soudain pour que s’achève ce flot de paroles. Les quelques vers supprimés (51-56) ne le sont pas par la censure ; cette coupure permet simplement d’aller jusqu’aux remarques ironiques sur la poésie. La vieille n’a sans doute pas une formation suffisante pour éviter les longueurs en presque cent vers !


Le thème central des propos de la vieille s’impose aisément : la jeune femme doit tirer parti de sa beauté pour un maximum de gain en sachant que le temps est compté !
La captatio benevolentiae est pleine de vivacité : une proie est déjà atteinte. Or elle est particulièrement intéressante : il s’agit d’un jeune homme dont la particularité est mise en valeur par l’adjectif bien détaché beato, c'est dire qu’il a du bien. Mais on peut aussi, dans la façon dont il est présenté, trouver une réminiscence virgilienne, celle de la cible transpercée, haesit, « il est resté figé », telle la biche à qui est comparée Didon au chant IV : haeret lateri letalis harundo, « la flèche mortelle est fixée en son flanc ».
On peut aussi penser ici à l’évocation du coup de foudre que reprend Molière à l’acte II de L’École des Femmes,

« Vous devez savoir que vous avez blessé
Un cœur qui de s’en plaindre est aujourd’hui forcé »,

propos d’une « sorcière maudite » qu’Agnès répète à Arnolphe.
L’intérêt financier est d’emblée le thème majeur, et celui des deux femmes est lié, comme le déclare sans vergogne Dipsas : non ego, te facta divite, pauper ero, avec un futur de certitude péremptoire ero, un état déjà acquis, sans l’ombre d’une hypothèse (te facta divite) et la proximité ego, te.
Il s’agit pour se faire entendre de son auditrice de la flatter, de la convaincre de ses atouts, et le vers 25 s’y emploie aussitôt, après l’apostrophe émerveillée mea lux du vers 23, renforcée par le superlatif formosissima. Mais il faut aussi stimuler sa cupidité en lui faisant porter sur sa tenue un regard critique ; elle n’a pas l’élégance qu’elle mériterait, et la vieille s’en afflige personnellement, me miseram, histoire de bien lier leurs sorts !
Dipsas retrouve le fil de ses propos pour mettre en valeur celui qui est peut-être le commanditaire, un dives amator, personnage classique dont les intentions sont clairement énoncées : te cupiit. Il est déjà prêt à combler tous les désirs de la belle (curae... habet), le verbe est au présent. Et, nouvel argument, à sa richesse s’ajoute la beauté ! Mais le vocabulaire mercantile ne fait pas peur à Dipsas, qui conjugue le verbe emere, acheter, au féminin comme au masculin : emptam, emendus.

Un regard sur la jeune femme dont les joues ont dû s’empourprer en entendant emptam et emendus fait rebondir le discours et l’oriente vers un du bon usage de la pudeur ; ce peut être une arme, mais il faut la maîtriser et ici encore les définitions sont sans appel, verus obesse solet ; en revanche si simules donne lieu à une petite description pittoresque : il faut s’appliquer à bien baisser les yeux (bene dejectis... ocellis) mais en même temps à les relever suffisamment (re-spiciendus) pour apprécier l’importance des dons ; c’est le seul critère qui importe, quantum quisque ferat.

La première partie avait été soutenue par une explication d’ordre astrologique ; il convient d’expliquer le brusque revirement que connaît la fortune de la jeune femme, et Vénus est une alliée toute trouvée ! Mars n’a pas réussi à l’élève de Dipsas, mais Vénus, elle, est déjà à l’œuvre : en aspice. Des compétences particulières en astronomie ne s’imposent sans doute pas ici, car il est vraisemblable que la vieille adopte plutôt le style des horoscopes de magazine féminin !

L’argumentation se poursuit de façon pour le moins décousue ! On peut penser que c’est le pronom quisque, chacun, du vers 38 qui fait glisser vers l’apologie de la pluralité en matière d’amants (pluribus viris) ; pour supprimer toute réticence, l’exclusivité amoureuse est rejetée comme totalement démodée ; c’est un archaïsme tout juste bon pour l’époque si lointaine des Sabines, qui manquaient vraiment de charmes (immundae), négligées, sans raffinement ; et malgré leur réputation d’austérité, leur vertu n’est même pas certaine : forsitan, peut-être !
L’évolution des mœurs est utilisée par Dipsas : au règne de T. Tatius – c'est-à-dire avant même l’accord avec Romulus –, a succédé à Rome celui de Vénus, encore elle ! Mars n’est plus mentionné comme planète, mais comme le dieu de la guerre, et pour la Rome de l’époque d’Auguste, les combats sont désormais lointains. Un peu de culture ne fait pas de mal et notre oratrice rappelle au passage les liens entre Vénus et Rome !

Après la pudeur, la vertu, les Sabines... Dipsas s'attaque désormais à une nouvelle cible : les prudes ; on croirait entendre la réplique cinglante de Célimène à Arsinoé qui affirmait : « On a des amants quand on en veut avoir. » « Ayez-en donc, Madame. » Ainsi, celles qui se prétendent exemplaires sont tout bonnement des « laissées pour compte », caractérisées par leur rusticitas, leur manque d’urbanitas, d’aisance. Quant à celles qui font volontiers la morale, il serait aisé de dénoncer leur hypocrisie ; réprobatrices, elles froncent le sourcil au point d’avoir le front tout ridé, mais de ces rides pourraient tomber bien des fautes si on les bousculait ! La formule est brutale comme le geste suggéré par l’impératif excute, « secoue pour faire sortir ».
A son tour le symbole même de la fidélité conjugale va être mis à mal : Pénélope n’échappe pas aux insinuations : soumettre les prétendants à l’arc – dont elle savait que seul Ulysse était capable de le manier – était en fait une manière d’éprouver leur capacité de prouesses sexuelles : qui latus argueret, l’arc qui prouverait leur vigueur !

Nouveau glissement, et se retrouve un argument extrêmement classique de la poésie amoureuse : la fuite du temps et l’urgence à bien user de sa jeunesse. Ovide prête à la vieille femme une image de type aquatique, volubilis aetas, le tourbillon de la vie et le cours d’eau qui prend un élan irrépressible ; la répétition du verbe labitur renforce l’analogie des deux phénomènes.

Dipsas s’attarde ensuite en considérations un peu banales sur le thème du profit, plus sûr quand le nombre est plus important : Certior e multis... rapina.

Puis, la prise à parti de l’auditrice se fait plus directe ; il s’agit de revenir au cas particulier de la puella et de ses liens avec le poète. L’attention est relancée par ecce, et la définition de l’amant actuel est surprenante : en effet, vates suggère le rôle quasi mystique du poète et a une connotation tout à fait laudative, mais c’est sans doute pour mieux caricaturer ce devin, ce chantre, et iste a sa valeur dépréciative, tandis que tuus déplore le choix de la belle.
Donat : le verbe rappelle aussitôt la thématique de toute la démonstration, et Ovide poursuit après cette autodérision sur ses nova carmina avec un jeu de mots : le verbe leges peut en effet signifier : « tu liras », mais aussi « tu recueilleras » et les milia multa peuvent aussi bien représenter des carmina que des sestertia !
Une nouvelle justification se présente pour faire admettre l’importance de l’or ; ce serait l’attribut d’Apollon lui-même : le dieu des vates – la reprise du terme est sans doute pédagogique – ne dédaignerait pas l’or, et pour son manteau et pour les cordes de sa lyre.
Néanmoins, les poètes ne semblent pas bénéficier de cette fortune, et mieux vaut donc recourir une nouvelle fois à un donateur généreux ! C’est l’unique critère, on y revient encore et toujours ; après le donat du vers 58 on aboutit à une définition sans appel au vers 61 : qui dabit, ille tibi magno sit major Homero ; cette fois Homère lui-même, même s’il a droit à une épithète laudative magno Homero, est mis en échec par n’importe quel donateur ! Et Ovide, toujours caché, doit entendre ces propos !
Nouvelle occurrence de ce verbe dare, Dipsas est si satisfaite de sa formule res est ingeniosa, qui renvoie à l’ingenium, le « talent », qu’elle attire l’attention de son élève sur cette équation : crede mihi. Ingenium quondam fuerat pretiosius auro, « le talent jadis avait plus de prix que l’or », se plaint le poète dans la suite du même recueil (Amores, III. 8)...

Il serait vain de chercher structure et cohérence dans ces « charitables trames », pour reprendre la définition d’Arnolphe. Ovide ici réussit à nous donner l’impression d’écouter une vieille, peu lettrée. Sa « suasoire » – pour utiliser le terme de la rhétorique classique définissant un discours persuasif – mêle préceptes, formes quasi proverbiales, vérités d’expérience, définitions qui s’appellent, et affirmations un peu décousues.
Mais Dipsas se pique néanmoins de culture. Elle recourt donc à des considérations astrologiques avec Mars et Vénus, historiques avec les Sabines, littéraires avec Vénus et Enée, mais aussi à des allusions à Homère, traité avec une désinvolture si scandaleuse. Il s’agit d’impressionner celle qui fréquente un poète, sans doute pour mieux l’en détourner, ce qui nous vaut une assez subtile autodérision, voire de la parodie.
Ses propos, dans leur véhémence critique et leur refus des convenances, se font parfois aussi tout proches du ton de l’épigramme.
Ainsi, Ovide dresse un portrait plein d’humour et de virtuosité d’une figure éloquente, et Molière s’est vraisemblablement souvenu de ce « Discours de la Méthode ».


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