Une tragi-comédienne : "la raison suffisante du jeune Candide" (scène du Satiricon de Pétrone)

par Fanny Gressier

Satyricon, XVII, 3-XVIII, 5


Texte latin

XVII. 3. Vt ergo tam ambitiosus detonuit imber, retexit superbum pallio caput, et manibus inter se usque ad articulorum strepitum constrictis : 4. « Quaenam est, inquit, haec audacia, aut ubi fabulas etiam antecessura latrocinia didicistis ? Misereor me diusfidius vestri ; neque enim impune quisquam quod non licuit, aspexit. 5. Vtique nostra regio tam praesentibus plena est numinibus, ut facilius possis deum quam hominem invenire. 6. Ac ne me putetis ultionis causa huc venisse ; aetate magis vestra commoveor quam iniuria mea. Imprudentes enim, ut adhuc puto, admisistis inexpiabile scelus. 7. Ipsa quidem illa nocte vexata tam periculoso inhorrui frigore, ut tertianae etiam impetum timeam. Et ideo medicinam somno petii, iussaque sum vos perquirere atque impetum morbi monstrata subtilitate lenire. 8. Sed de remedio non tam valde laboro ; maior enim in praecordiis dolor saenit, qui me usque ad necessitatem mortis deducit, ne scilicet iuvenili impulsi licentia quod in sacello Priapi vidistis vulgetis, deorumque consilia proferatis in populum. 9. Protendo igitur ad genua vestra supinas manus, petoque et oro ne nocturnas religiones iocum risumque faciatis, neve traducere velitis tot annorum secreta, quae vix mille homines noverunt. »
XVIII. 1. Secundum hanc deprecationem lacrimas rursus effudit gemitibusque largis concussa tota facie ac pectore torum meum pressit. 2. Ego eodem tempore et misericordia turbatus et metu, bonum animum habere eam iussi et de utroque esse securam : 3. nam neque sacra quemquam vulgaturum, et si quod praeterea aliud remedium ad tertianam deus illi monstrasset, adiuvaturos nos divinam providentiam vel periculo nostro. 4. Hilarior post hanc pollicitationem facta mulier basiavit me spissius, et ex lacrimis in risum mota descendentes ab aure capillos meos lenta manu duxit et : 5. « Facio, inquit, indutias vobiscum, et a constituta lite dimitto. [...] »

Traduction

Ainsi, une fois qu’un orage aussi ostentatoire eut cessé de tonner, elle dégagea de son manteau une tête orgueilleuse et, se tordant les mains jusqu’à en faire craquer les articulations, elle demanda « Qu’est-ce donc que cette audace ? Où vous a-t-on appris des manières de voyous, qui vont même dépasser les récits légendaires ? Ma foi, j’ai pitié de vous ; car nul n’a impunément observé ce qui est interdit. En tout cas, notre quartier est si plein de dieux favorables qu’il est plus facile de trouver un dieu qu’un homme. Mais ne croyez pas que je sois venue ici pour me venger. Votre âge m’émeut plus que votre affront à mon égard. Car c’est votre ignorance, – je le crois encore –, qui vous a fait commettre un crime inexpiable. Pour moi, pendant cette nuit de tourments, j’ai frissonné d’un froid si dangereux que je redoute même un accès de fièvre tierce. Aussi j’ai demandé en songe un moyen de guérir et j’ai reçu ordre de me mettre à votre recherche et d’atténuer l’accès de la maladie par un procédé précis qui m’a été indiqué. Mais ce n’est pas tant le remède qui me met en peine ; c’est une douleur plus forte qui se déchaîne dans mon cœur et qui me met à l’article de la mort, dans ma peur que, poussés évidemment par votre liberté juvénile vous n’ébruitiez ce que vous avez vu dans le sanctuaire de Priape, que vous n’exposiez à tout le monde les desseins des dieux. C’est pourquoi, je tends vers vos genoux mes paumes retournées, je vous demande, je vous implore de ne pas faire de nos pratiques nocturnes un objet de plaisanterie, de risée, de ne pas vouloir livrer des secrets de tant d’années, que connaît à peine un millier d’hommes. »
Après cette supplique, elle fondit de nouveau en larmes, et, toute secouée de force gémissements, de son visage et de sa poitrine elle s’abattit sur mon lit. Moi, j’étais en même temps ému de pitié et de crainte, je lui dis de prendre courage et d’être sans inquiétude sur les deux points : personne n’ébruiterait les rites sacrés et, si le dieu lui avait de plus indiqué quelque autre remède contre la fièvre tierce, nous étions prêts à aider la divine providence, même à nos risques et périls. Cette promesse lui rendit sa gaieté ; elle me couvrit d’encore plus de baisers et, passée des larmes au rire, de sa main souple elle me caressa les cheveux – qui me descendaient de l’oreille, et déclara : « Je conclus une trêve avec vous et je renonce au procès que j’avais décidé. »


Le début du Satiricon nous a fait suivre les errances de deux jeunes gens, Encolpe et Ascylte ; ils se sont querellés au sujet de Giton, le mignon qu’ils se partagent, ont récupéré une tunique volée et viennent de dîner tous les trois dans leur petite auberge quand des coups sont frappés à leur porte. Commence alors un nouvel épisode, qui suppose peut-être un passage perdu – rappelons que le texte du roman nous est parvenu avec de nombreuses lacunes : les deux héros ont dû assister à une cérémonie secrète en l’honneur du dieu Priape. Dieu de la fertilité, il est en Italie essentiellement chargé de surveiller les jardins, et pour jouer son rôle d’épouvantail il est représenté avec un sexe énorme.
Une servante s’est présentée, voilée, et a, de façon très théâtrale, introduit sa maîtresse, en la nommant « Quartilla » et en signifiant que c’est elle dont les jeunes gens ont troublé le sacrifice. Quartilla est entrée, s’est assise sur le lit d’Encolpe, et diu flevit. Ces pleurs prolongés laissent les témoins attoniti, frappés de stupeur. C’est Encolpe qui est le narrateur.


Une mise en accusation impressionnante

L’épisode semble suivre une trame quasi judiciaire, Quartilla d’emblée dresse un acte d’accusation avec une véhémence indignée (§ 4) : Quaenam est haec audacia ? comme si les mots pour définir leur acte lui manquait, le terme latrocinia, « des actes de brigands », ne semble pas lui suffire. Le grief se précise quelque peu : il s’agit d’avoir contemplé un spectacle interdit, quod non licuit ; et, même si le contexte est tout autre, l’on ne peut s’empêcher de songer à Ovide, banni pour un motif de ce genre. Le caractère de la transgression se fait plus nette (§ 8) : l’interdit est de nature religieuse, quod in sacello Priapi vidistis, et cette fois l’accusation concerne les jeunes gens : vidistis est à la seconde personne, tandis que la définition restait générale, neque impune quisquam... aspexit, « nul n’a observé impunément » (§ 4).
Quartilla redoute une profanation de ces mystères vulgetis (§ 8) et n’hésite pas à donner de nouveau un tour beaucoup plus important à son angoisse, avec les pluriels deorum consilia : ce sont « les desseins des dieux » qui sont menacés.
Or le respect leur est dû, du fait de leur ancienneté, tot annorum secreta, (§ 9) soulignée par l’exclamatif, et de l’exclusivité de leur diffusion, vix mille homines, à peine un millier d’initiés. Quartilla évoque ces secreta en des termes qui pourraient faire penser aux mystères d’Eleusis ! Elle nous entraîne bien au-delà d’un coup d’œil dans un petit sanctuaire – sacellum est un diminutif – d’une divinité plutôt mineure comme Priape !

La défense

Curieusement cependant l’avocat de la défense perce bien vite dans ce réquisitoire : Quartilla, d’emblée, promet sa clémence, le misereor vestri (§ 4) inattendu est aussitôt renforcé par un solennel me diusfidius, c’est-à-dire « que le dieu de la bonne foi m’assiste ». Elle poursuit en démentant le sens apparent de sa démarche : ultionis causa. Certes elle résume (§ 6) en une formule très ferme l’accusation : admisistis inexpiabile scelus, mais elle la fait précéder d’un élément de justification, imprudentes, qui évoque immédiatement l’absence de toute préméditation.
En fait l’explication se laisse très vite deviner : sa venue est due à son émotion et elle n’hésite pas à déclarer aetate vestra commoveor (§ 6) ; leur culpabilité, l’injuria dont elle se proclame victime n’est qu’un prétexte pour aller rencontrer ces tout jeunes gens, dotés naturellement d’une juvenili licentia (§8), nouvelle circonstance atténuante !
Ainsi c’est presque de manière parodique que, pour clore le passage, elle reprend le vocabulaire du tribunal avec solennité, a constituta lite dimitto.

Détresse féminine

Quartilla joue donc ici un rôle de femme affligée, bouleversée par le désarroi, par l’angoisse d’un sacrilège.
Il s’agit de rendre sensible l’inquiétude qui l’habite : elle a été atteinte dans son corps et a éprouvé des sensations liées à ce danger ; des frissons de froid lui font redouter une crise de fièvre tierce ; mais, avant même la moindre manifestation de la dite fièvre, elle a déjà eu recours à une solution de type religieux, classique dans l’Antiquité tant latine que grecque, l’incubatio, la recherche en songe (somno, § 7) d’une solution médicale. Elle en mentionne le résultat dans une formule qui reste volontairement assez vague ; il faut que l’intervention divine puisse être suggérée, d’où les passifs jussa et monstrata, auxquels Quartilla n’ose donner de complément d’agent ! Il suffit que l’on perçoive un lien entre son mal et la quête des deux jeunes.
Elle ne se prive d’ailleurs pas de renchérir sur la violence de ses souffrances : à l’impetum morbi (§ 7) s’ajoute une douleur supplémentaire dont elle ne craint pas de déclarer qu’elle engage le pronostic vital usque ad necessitatem mortis. Et cette situation extrême est due à son sentiment religieux et au risque de sacrilège !

Une tragédienne

D’où une théâtralisation de l’épisode. La femme se met en scène : gestes et propos se renforcent ; ainsi, le geste usuel de la supplication envers un vainqueur ou une divinité, protendo... ad genua vestra supinas manus (§ 9), « tendre les mains vers les genoux », accompagne la prière qui introduit la péroraison et recourt à un doublet intensif peto et oro.
Actrice, la femme l’est apparue dès l’ouverture de l’épisode ; ses gestes nettement expressifs relèvent de la scène : se serrer les mains jusqu’à provoquer le bruit des articulations, articulorum strepitum, implique une indéniable énergie ; elle sait aussi user avec aisance des larmes ; à son entrée, c’est un orage, imber ; elle y recourt de nouveau pour soutenir son imploration, lacrimas rursus effudit ; cette fois, pour exprimer son angoisse, elle y ajoute des sons nouveaux, gemitibus largis, et va plus loin encore : tout le corps participe et elle s’affale sur le lit du narrateur (XVIII.1).
L’intervention de celui-ci, et ses propos réconfortants, permettent à Quartilla de jouer enfin le rôle qu’elle souhaitait !

Une dévote de Priape

La voilà rassurée, et sa satisfaction donne lieu à des manifestations elles aussi « surjouées ». Son revirement est immédiat : hilarior, avec le passage des larmes à la joie, risum ; quant au comparatif spissius, littéralement « de façon plus drue », il laisse entendre qu’elle avait déjà amorcé les baisers. Ce n’est pas sans raison qu’elle a évoqué le culte de Priape ! Elle s’est sans doute rapprochée du narrateur en s’effondrant sur le lit ; mais on peut penser qu’il n’y a pas d’autres meubles que des lits dans cette chambre de petite auberge. Et sa sensualité peut désormais se manifester plus nettement : de sa main souple elle joue habilement avec les cheveux du jeune homme, dont il nous rappelle qu’ils sont longs, preuve évidente au Ier siècle après J.-C.de son statut de delicatus, d’efféminé.

Un aïeul de Candide

Il faut reconnaître que le narrateur semble bien naïf dans tout ce passage. Il enregistre toute cette scène, cette « grande scène », sans prendre le moindre recul. L’intervention de Quartilla apparaît au lecteur comme pure invention d’une habile comédienne, avide de chair fraîche.
Or Encolpe suggère, mais sans s’y attarder ni le commenter, cet aspect de jeu de la femme. Il évoque bien l’excès de phénomènes d’ordre météorologique pour caractériser les pleurs qui accompagnent son entrée en scène : detonuit imber, le fracas du tonnerre accompagne les flots de larmes et une intention est suggérée par tam ambitiosus ; le narrateur semble percevoir une certaine complaisance dans ces débordements, mais il s’arrête là.
Il fait ensuite montre d’une bonne volonté aussi touchante que ridicule en accordant une foi absolue au prétexte mentionné par Quartilla pour sa venue dans leur chambre : c’est bien une divinité qui a indiqué le remède, et il renchérit : si quod praeterea aliud remedium ad tertianam deus illi monstrasset (XVIII. 3) ; il a pleinement adhéré à cette histoire et de fièvre et de remède inspiré. Dès lors il n’hésite pas à faire preuve d’un total dévouement : il promet le silence, et déclare solennellement sa discrétion, sa soumission à cette divinam providentiam ; il s’engage sans réserve, même periculo nostro. Il nous donne ainsi vraiment le sentiment d’avoir cru à la totalité de l’histoire, comme il le dit et misericordia et metu : compassion pour une femme qui souffre, crainte d’avoir commis un sacrilège.


Or, l’auteur avait placé assez d’indices pour faire comprendre la nature de la quête de Quartilla : il est évident qu’elle compte sur son charme physique ; elle sait le mettre en valeur en dévoilant soudain son visage, superbum caput (§ 3). Pétrone semble lui-même souligner l’invention dont tout le passage fait preuve en faisant référence à des fabulas (§ 4), des histoires que les jeunes gens vont surpasser, et en simplifiant les explications dont elle a été inspirée, jussa... vos perquirere, le remède reste monstrata subtilitate, trop complexe pour être détaillé !
Son seul motif, c’est la pénurie d’hommes dans son quartier, pénurie présentée de façon plaisante en contraste avec la surabondance de divinités : facilius possis deum quam hominem invenire !
Le lecteur moins ingénu que le narrateur n’avait pas tardé à le comprendre.

Ainsi tout cet épisode parfaitement romanesque joue sur le décalage entre les deux personnages. Elle est une comédienne qui mène le jeu, capable sous les yeux des deux spectateurs stupéfaits d’inventer au fur et à mesure un scénario à peu près cohérent. Elle se coule dans la tragédie, en adopte le ton et les gestes, et l’on peut penser que son rire final est aussi dû à la détente, à la possibilité d’abandonner son rôle !
Lui, en ce début du roman, apparaît encore bien candide, pris au jeu qu’il enregistre, et son absence de perspicacité crée un humour certain pour le lecteur, qui éprouve le petit plaisir supplémentaire de se sentir supérieur !


Desk02 theme