"Un même rivage pour notre sommeil..." (extrait d'une élégie de Properce)

par Fanny Gressier

Élégies, II, 26


Texte latin

Vidi te in somnis fracta, mea vita, carina
    Ionio lassas ducere rore manus,
et quaecumque in me fueras mentita fateri,
    nec iam umore gravis tollere posse comas,
qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen,
    aurea quam molli tergore vexit ovis.
Quam timui, ne forte tuum mare nomen haberet,
    atque tua labens navita fleret aqua !
Quae tum ego Neptuno, quae tum cum Castore fratri,
    quaeque tibi excepi, iam dea, Leucothoe !
At tu vix primas extollens gurgite palmas
     saepe meum nomen iam peritura vocas.
Quod si forte tuos vidisset Glaucus ocellos,
     esses Ionii facta puella maris,
et tibi ob invidiam Nereides increpitarent,
    candida Nesaee, caerula Cymothoe.
Sed tibi subsidio delphinum currere vidi,
    qui, puto, Arioniam vexerat ante lyram.
Iamque ego conabar summo me mittere saxo,
     cum mihi discussit talia visa metus.
Nunc admirentur quod tam mihi pulchra puella
    serviat et tota dicar in urbe potens !
Non, si Cambysae redeant et flumina Crœsi,
    dicat « De nostro surge, poeta, toro. »
Nam mea cum recitat, dicit se odisse beatos :
    carmina tam sancte nulla puella colit.
Multum in amore fides, multum constantia prodest :
    qui dare multa potest, multa et amare potest.

*

Seu mare per longum mea cogitet ire puella,
    hanc sequar et fidos una aget aura duos.
Unum litus erit sopitis unaque tecto
    arbor, et ex una saepe bibemus aqua ;
et tabula una duos poterit componere amantis,
    prora cubile mihi seu mihi puppis erit.
Omnia perpetiar : saevus licet urgeat Eurus ;
    velaque in incertum frigidus Auster agat...

Traduction

Dans mon songe, ma vie, je t’ai vue, ton navire brisé, tendre dans la mer ionienne tes mains épuisées, avouer tous tes mensonges contre moi et ne plus pouvoir soulever tes cheveux alourdis par l’eau, telle, ballottée par les flots pourpres, Hellé que porta la brebis dorée à la douce toison. Comme j’ai craint que d’aventure la mer ne prenne ton nom, et que le marin ne pleure en glissant sur tes eaux !

Quelles promesses j’ai formulées tantôt à Neptune, tantôt à Castor et à son frère et à toi, désormais déesse, Leucothoe ! Et toi, sortant à peine du gouffre l’extrémité de tes mains, déjà proche de la mort, tu invoques mon nom à plusieurs reprises. Ah si d’aventure Glaucus avait vu tes tendres yeux, tu serais devenue une fille de la mer ionienne et de jalousie les Néréides t’invectiveraient, la radieuse Nesaé, Cymothoé l’azurée. Mais à ton aide j’ai vu se précipiter un dauphin, celui-là sans doute qui avait auparavant porté la lyre d’Arion.

Et déjà j’allais me lancer du haut d’un rocher quand la frayeur me secoua et fit disparaître de telles visions.

Que l’on s’étonne maintenant du dévouement à mon égard d’une si belle amie, que dans la ville entière on dise ma puissance. Non, si revenaient les fleuves de Cambyse et de Crésus, elle ne dirait pas « Debout, poète, hors de notre lit ! » ; car, quand elle me lit, elle dit détester les riches : aucune amie n’a autant le culte des poèmes. En amour la fidélité est bien utile, la constance est bien utile : qui peut beaucoup donner peut aussi avoir beaucoup d’amours.

*

Et si mon amie pense aller de par la vaste mer, je la suivrai ; la même brise poussera deux êtres fidèles, un même rivage pour notre sommeil, un même arbre comme toit et souvent nous boirons d’une même eau ; une même planche pourra réunir les deux amants, la proue ou la poupe me sera une couche. J’endurerai tout, le cruel Eurus aura beau menacer, le froid Auster pousser les voiles vers l’inconnu.

Le poème complet comporte 58 vers.


Un nouvel épisode des rapports entre le poète et sa puella, dont le nom n’apparaît pas ; elle restera anonyme dans toute la pièce – qui comporte 58 vers.

Trois temps, dans cet ensemble, se caractérisent nettement : un songe affreux où Ego voit se noyer son amie ; puis, sur un ton bien différent, une proclamation triomphale de son pouvoir de poète ; enfin, un rêve en opposition au cauchemar initial.


« Une femme à la mer »

Ce cauchemar est introduit par vidi, repris au vers 17, et se conclut au vers 20 avec talia visa. Certes, il s’agit d’un songe in somnis, mais ces visions suscitent une véritable angoisse : son amie se noie dans la mer ionienne, c'est-à-dire bien loin des côtes italiennes. Peut-être Properce veut-il suggérer une fuite loin de Rome ; en tout cas, d’emblée, la situation est désespérée, puisque le naufrage a déjà eu lieu (fracta… carina) et que les efforts de la malheureuse semblent voués à l’échec (lassas... manus), tandis que ses cheveux, alourdis par l’eau, l’entraînent vers le fond. Le vers 11 revient rapidement sur ce tableau : il ne s’agit même plus d’essayer de nager, seules émergent désormais primas palmas, l’extrémité de ses mains, et la menace est encore plus précise : le gouffre l’attend.

Que savons-nous de cette jeune femme ? Ego, dès le premier vers, l’apostrophe avec mea vita, expression très forte – sinon très rare chez les élégiaques – encore intensifiée par la place du possessif. Mais, immédiatement, les rapports entre eux apparaissent complexes. Au seuil de la mort, la jeune femme reconnaît le caractère mensonger de ses attaques in me, contre lui ; nous retrouvons là une donnée fréquente de ces poèmes où chacun des amants ne se prive pas d’accuser l’autre d’infidélité ; ainsi, dans ce même livre II, dans le poème 24, Ego proteste :

                                             me
fallaci dominae jam pudet esse jocum,

« j’ai honte d’être objet de dérision pour une maîtresse trompeuse ».

Ego multiplie les vœux aux divinités susceptibles de lui venir en aide mais c’est bien lui qui demeure son dernier recours. Il constate que, jam peritura, « alors qu’elle est sur le point de périr », c’est son nom qu’elle invoque ; et il faut sans doute ici donner à nomen sa pleine valeur ; Properce a un renom, il est célèbre, et la jeune femme a sans doute confiance dans la possibilité de survie que constitue le fait qu’il la chante.

Une mer peuplée de mythes

En effet, son amant est un lettré dont la culture apparaît aussitôt, elle-même garante, en quelque sorte, de la survie.

Dès le vers 5, il est question d’un épisode bien connu, en lien avec la « Toison d’Or » : La jeune Hellé a donné son nom à la mer d’Hellé, ou « Hellespont » – le détroit entre l’Égée et la mer de Marmara, que les modernes appellent Dardanelles. Avec son frère, elle fuyait une marâtre et s’est noyée en tombant du bélier volant, à la toison d’or – son frère, lui, atteindra la Colchide. Le bélier légendaire est ici présenté comme une brebis aurea ovis.

D’où l’angoisse du poète : pourvu qu’un bras de mer ne prenne pas le nom de son aimée, qu’un marin ne soit pas amené à s’attendrir en évoquant son souvenir, tendre marin qui est ému aux larmes !

Culture, encore, dans l’évocation – un peu délicate pour un lecteur moderne – des divinités auxquelles Ego adresse des vœux en faveur de la jeune naufragée : Neptune, dieu de la mer, est mentionné en premier, suivi de Castor et son frère, Pollux ; ils ont tous deux fait partie de l’expédition des Argonautes. Ces premiers navigateurs, sur la nef Argo, cherchaient précisément à récupérer la fameuse Toison. Les deux frères demi-dieux, fils de Zeus (d’où leur nom de Dioscures), ont ensuite été identifiés à la constellation des Gémeaux, et sont censés protéger les marins dans les orages.

Moins célèbre, Leucothoé est le nom que porte désormais Ino ; il s’agissait d’une mortelle, sœur de Sémélé ; après le décès de Sémélé et la naissance de Dionysos – fils de Zeus et de Sémélé – elle s’est occupée de l’enfant ; mais, la poursuivant de sa jalousie, Héra l’a rendue folle : Ino s’est précipitée dans la mer avec un de ses fils. Vénus a alors obtenu qu’elle devienne déesse – jam dea – et les marins l’implorent sous le nom de Leucothoe.

Autre mortel qui a changé de statut : Glaucus serait un pêcheur de Béotie à qui la consommation d’une herbe – spéciale, cela va sans dire ! – aurait permis de plonger dans la mer, de devenir immortel et même, après purification par des déesses marines, d’acquérir le don de prophétie. Virgile fait de lui, dans le livre VI de l’Enéide, le père de la Sibylle de Cumes, Deiphobé, la prêtresse qui conduit Énée dans les Enfers.

Autour de Glaucus : des Néreides – ces filles de la mer, dont Properce évoque deux noms : Nesaee et Cymothoe. Elles sont aussi mentionnées avec Glaucus au chant V de l’Énéide, sous une forme légèrement différente : Nisaee et Cymodoce (vers 826). Chateaubriand donnera le nom de Cymodocée à une héroïne de ses Martyrs.

Un simple mortel fait ensuite l’objet d’une rapide allusion : le poète Arion. Poussés par leur cupidité, de perfides marins, qui voulaient s’emparer des biens gagnés grâce à son art, le jetèrent à la mer, mais Arion avait pu chanter pour la dernière fois en s’accompagnant de sa lyre : son chant charma un dauphin de passage et ce dauphin conduisit gracieusement Arion vers la terre en le portant sur son dos.

Deux autres références à des figures célèbres : Cambyse est peut-être ici mentionné à la place de Cyrus le Grand, roi de Perse – le nom qui fut celui du père puis du fils de ce souverain entre peut-être mieux dans l’hexamètre ? –. Crœsus est bien le roi de Lydie, Crésus vaincu par Cyrus ; mais le plus important est ici l’allusion à leurs fleuves, en fait le Pactole, fleuve aurifère de Lydie.

Ne nous méprenons pas : si un lecteur du XXIe siècle a besoin de ces précisions, on peut penser que ces noms suffisaient au contemporain de Properce. Inutile de mettre une note en bas de page quand on cite « Maître Corbeau » ou « Madame Bovary », ...etc.

Le salut par la poésie

L’amant désespéré a donc longuement développé ce cauchemar de la noyade de son amie, jusqu’au moment où intervient le dauphin salvateur au vers 17 ; happy end ! Ses prières sont exaucées ; il était temps, puisque ces visions d’horreur l’incitaient à se précipiter lui-même du haut d’un rocher, summo me mittere saxo, sans doute en pleine mer.

Arion sert dès lors de transition pour célébrer le pouvoir de la poésie. Le ton est maintenant celui de la satisfaction, voire du défi lancé à l’opinion. Son amie tam pulchra lui est toute dévouée et entoure le pronom mihi ; et le tout Rome doit reconnaître sa puissance : rien d’étonnant à cela !

Et voilà le poète prêt à rivaliser avec les symboles mêmes de la richesse : les flots du Pactole seraient sans effet auprès de sa belle ; pas question qu’elle cherche à le chasser ! le non est bien lancé en tête de phrase (vers 23) et poeta dans sa simplicité se révèle aussi fort que les grandes figures du vers 23.

L’amie va jusqu’à donner elle-même lecture à haute voix des œuvres d’Ego. Peut-être même s’accompagne-t-elle d’un instrument. Des séances de recitatio, lecture publique de poèmes, se multiplieront au siècle suivant, s’il faut en croire des témoins de la vie littéraire comme Pline. Sa jeune épouse versus [meos] cantat etiamque format cithara...

Dans de tels moments, l’exaltation entraîne la jeune femme à des déclarations pleines de fermeté : se odisse beatos ! Attention à ce terme de beatos : il s’agit des riches, rivaux traditionnels des élégiaques, qui se présentent volontiers comme désargentés.

Dans la pièce 5 du livre IV, Properce lui-même place dans la bouche d’une lena ces mises en garde adressées à une jeune fille, contre qui donne des vers au lieu de vêtements de Cos (célèbres par la qualité de leur soie): Versus, Coae dederit nec munera vestis.

La réflexion du poète se poursuit avec un appel aux valeurs qui peuvent compenser les difficultés financières ; à défaut de richesse, il peut recourir aux grands principes bien romains : fides et constantia, et célébrer, sans doute avec un peu d’ironie, leur utilité : multum prodest !

Brutal revirement : Ne soyons pas dupes, la richesse reste un atout majeur, qui permet toutes les infidélités. « Qui a les moyens d’être très généreux, peut aussi être parfaitement volage » : ainsi peut se comprendre la sentence du vers 28, avec la répétition de multa, qui suggère la multiplicité des objets aimés, en réponse à l’abondance des largesses ! Le ton de Properce pourrait être amer ; on peut aussi penser qu’il s’amuse à glisser rapidement ce constat paradoxal !

L’amour en mer

Le texte semble comporter ensuite une lacune, avant un mouvement qui développe un rêve d’amour partagé dans la simplicité… Le décor du début se retrouve : un voyage en mer, mais, cette fois, les amants sont unis, et ils ne semblent pas menacés de faire naufrage. Si l’aimée a de nouveau le goût d’une traversée, Ego s’empressera de l’accompagner, mettant en application les deux vertus énoncées au vers 27, fides et constantia : il sera constant, hanc sequar, et tous deux cultiveront désormais la fidélité : fidos… duos (v. 30).

Et Properce s’amuse à développer ce rêve d’un cœur et d’un bateau, variante d’une chaumière. Vnus est décliné sous toutes les formes : aux vers 30, 32, 33 et même deux fois dans le seul vers 31. Évocation rapide de cette vie commune faite d’amour et d’eau fraîche, bibemus aqua. Nul besoin de confort : proue ou poupe, Ego acceptera tout – dès lors, peut-on penser qu’il n’y a plus de rival à craindre !

Ego est formel, l’amour viendra à bout de tout, omnia perpetiar. Plus d’angoisse, même légitime, quels que soient les dangers de la navigation, liés aux vents, saevus Eurus, frigidus Auster, et à l’incertitude de la destination.

Des éléments classiques dans ce poème : les relations entre une puella, qui tantôt se répand en griefs mensongers contre Ego, tantôt reconnaît le pouvoir de son nom, recourt à lui comme à une divinité salvatrice et vénère sa poésie ; et un poète sujet aux cauchemars, et qui les met élégamment en forme pour les transformer en rêve idyllique de croisière à deux !

Faut-il prendre tout cela au sérieux ? Properce est sans doute le premier à ne pas nous y inciter, en raison de l’ironie légère qui se perçoit dans les sentences antagonistes sur le pouvoir des vertus et celui de l’argent ! Son charme vient précisément de cette rapidité.

Si la thématique de Properce peut nous faire penser au « Voyage » de Baudelaire :

    Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
    Berçant notre infini sur le fini des mers,

la tonalité n’est guère comparable, et le poète latin ne nous mène nullement vers la fin tragique et son invocation finale « O Mort, vieux capitaine »...


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