Une fleur du mal : Sempronia (Salluste, Conjuration de Catilina)

par Fanny Gressier

Conjuration de Catilina, XXV


Texte latin

Sed in iis erat Sempronia, quae multa saepe virilis audaciae facinora conmiserat. Haec mulier genere atque forma, praeterea viro atque liberis satis fortunata fuit ; litteris Graecis et Latinis docta, psallere et saltare elegantius quam necesse est probae, multa alia, quae instrumenta luxuriae sunt. Sed ei cariora semper omnia quam decus atque pudicitia fuit; pecuniae an famae minus parceret, haud facile discerneres; lubido sic accensa, ut saepius peteret viros quam peteretur. Sed ea saepe antehac fidem prodiderat, creditum abiuraverat, caedis conscia fuerat; luxuria atque inopia praeceps abierat. Verum ingenium eius haud absurdum: posse versus facere, iocum movere, sermone uti vel modesto vel molli vel procaci; prorsus multae facetiae multusque lepos inerat.

Traduction

Or parmi elles se trouvait Sempronia qui avait à plusieurs reprises commis bien des forfaits d’une audace virile. Cette femme était assez douée par la fortune en fait de naissance, de beauté, ainsi que de mari et d’enfants ; instruite en littérature grecque et latine, elle jouait de la cithare, dansait avec plus de recherche que n’en a besoin une honnête femme,- et bien d’autres atouts qui aident les excès. Mais tout eut toujours pour elle plus de prix que l’honneur et la pudeur ; difficile de distinguer si elle ménageait moins son argent ou sa réputation ; sa sensualité était si brûlante qu’elle recherchait plus souvent les hommes qu’ils ne la recherchaient. Souvent auparavant elle avait trahi sa parole, nié des emprunts, été complice de meurtre ; son goût des excès et sa pauvreté avaient précipité sa perte. Néanmoins son esprit ne manquait pas de distinction : elle pouvait composer des vers, plaisanter, s’exprimer de façon réservée, tendre ou provocante ; bref elle avait beaucoup d’élégance, beaucoup de charme.


Dans son récit de la conjuration de Catilina qui a mis Rome en danger à la fin de l’année 63 av. J.-C., Salluste en est venu à parler de Fulvia, la maîtresse d’un des conjurés, Q. Curius, dont les révélations auraient, d’après lui, entraîné la victoire de Cicéron aux élections de 64, pour le consulat de 63. Cicéron semble, lui, n’avoir eu connaissance des projets rapportés par Fulvia qu’en septembre 63 ; et le 23 il aurait communiqué au Sénat ces révélations.

Quelle que soit la date de cette intervention de Fulvia, Salluste prolonge son évocation en généralisant à un certain nombre de femmes ruinées et débauchées dont les maris pourraient devenir les complices de Catilina – ou être supprimés.

Se détache alors la figure de Sempronia ; ce nom n’est pas inconnu des latinistes ! C’est celui d’une très grande famille, celle de Sempronius Gracchus ; une Sempronia fut petite fille de Scipion l’Africain et sœur de Tiberius et Caius Gracchus ; leur mère était Cornélia, ce modèle de vertu féminine, – encore cité par Tacite, deux cents cinquante ans plus tard.

La Sempronia que nous présente ici Salluste était l’épouse de D. Junius Brutus qui fut consul en 77, et la mère de D. Junius Brutus Albinus. Celui-ci, après avoir été un des principaux lieutenants de César – c’est lui qui dirigeait sa flotte devant Marseille en 49, lors de la guerre contre Pompée – fit partie de la conjuration des Ides de Mars.


Au-delà des définitions

Ce portrait d’une femme hors du commun tient en un très court paragraphe dans lequel Salluste est amené à utiliser deux sed et un verum ; ces emplois semblent prouver une constante volonté de rectification, ce qui nous montre que cette personnalité est en définitive plus complexe et insaisissable qu’il ne lui semblait.

Une première définition générale paraît pouvoir caractériser tout son comportement : virilis audacia suggère que les distinctions habituelles dans la société romaine sont totalement mises à mal. Audacia n’est pas nécessairement péjoratif et facinora peut également ne pas l’être. Mais avec l’adjectif virilis, d’emblée, Salluste nous présente Sempronia comme auteur de beaucoup d’actions (multa saepe) pour le moins inattendues de la part d’une femme. Il revient sur son statut : naissance dans une famille dont nous avons vu la notoriété, beauté personnelle, mariage avec un consul, des enfants ; elle peut être considérée comme favorisée par la fortune.

Quelle conduite !

Retour sur sa formation : elle a reçu une éducation soignée, est bilingue comme les Romains éduqués de ce premier siècle av. J.-C. ; mais la formulation de Salluste se fait déjà plus critique ; psallere, jouer de la cithare, ne semble guère admis en dehors de la stricte intimité ; à Rome, les musiciens officiels sont des hommes ; les musiciennes ne participent qu’aux banquets. Ainsi, lorsque Horace évoque, dans le poème 13 du livre IV des Odes, Chia, docta(e) psallere, il s’agit de toute évidence d’une jeune femme « accueillante à Cupidon ».

La musique est, pour une femme, réservée à la sphère privée : Pline, vers 100 ap. J.-C., se félicite de ce que son épouse s’accompagne de la cithare pour chanter les poèmes de... son mari, mais ce n’est certainement pas en public. En effet, quelques lignes plus haut, dans cette lettre 19 de son livre IV, il a précisé qu’elle l’écoutait donner lecture de ses œuvres, séparée par une tenture.

La danse est elle aussi mal vue dès lors qu’il s’agit de personnes de condition libre ; d’après Cicéron (§13 de son Pro Murena) Caton a traité Murena de saltator, insulte grave pour un candidat au consulat. Car danse et débauche sont nécessairement liées ! Et la remarque de Salluste le confirme : danser, de surcroît avec recherche elegantius, c’est enfreindre les codes de bonne conduite, renoncer à être proba, « femme honnête ». Salluste laisse sa phrase en suspens, s’abstient d’une énumération complète et préfère sans doute laisser le lecteur rêver à ces instrumenta luxuriae ; la luxuria désigne toute forme d’excès.

Suit un commentaire moralisateur et péremptoire, semper omnia ; et deux valeurs sont à leur tour bafouées : decus et pudicitia ; decus a une portée très large, c’est l’honneur, la dignité, tandis que pudicitia concerne plus strictement la réserve en matière de sexualité ; cette absence de sens de l’honneur se traduit dans deux domaines, l’un concret : ses biens, l’autre « moral » : sa réputation ; deux valeurs à sauvegarder quand on est une femme romaine, et que Sempronia dilapide. Le tour de Salluste est ici recherché : le potentiel du passé discerneres, les litotes minus puis haud facile et la densité de l’interrogation réduite à an relèvent de cette volonté d’effet. Ainsi Sempronia n’épargne pas sa fama ; elle ne cultive pas la pudicitia, et Salluste lui prête des appétits sexuels dignes d’une Messaline. Notons là encore la concision de l’expression ; les formules tombent comme des couperets successifs.

Nouveau domaine : son manque de fiabilité, plutôt dangereux quand il s’agit d’une conjuration ! Là encore, saepe insiste sur le caractère récurrent de la manifestation de ses défauts. Quatre propositions se pressent avec quatre plus-que-parfaits qui se font écho : fidem est très large, s’applique à toutes les relations possibles ; on retrouve ensuite le domaine de la finance de façon plus précise avec creditum ; plus grave encore, la complicité de meurtre, et enfin un jugement sans appel, praeceps ; le terme implique une chute brutale et résume sa ruine morale autant que matérielle, même si les deux explications luxuria et inopia sont coordonnées, alors que la première est sans doute cause de la seconde, « goût des excès et pauvreté ».

Quel charme !

Le moraliste rigide néanmoins s’efface un peu, après avoir déversé toutes ses critiques. Force lui est de reconnaître à cette femme au moins un certain pouvoir de séduction !

Salluste prétend n’être sensible qu’à l’intelligence de Sempronia – né en 86, il a, notons-le, très bien pu la rencontrer. Il ne revient pas sur sa forma, sa beauté, atout vraisemblable dans sa quête des hommes, mais s’intéresse à son esprit. À ce sujet, Sempronia a droit à un compliment que renforce la litote « esprit distingué » : haud absurdum ;(absurdum signifiant « dissonant », donc maladroit). Après cette définition générale, Salluste évoque les activités qui prouvent sa vivacité d’esprit : composer des vers - c’est déjà la mode, cela le sera encore plus au Ier siècle ap., sens de l’à propos marqué par la plaisanterie, variété de ses registres de langue puisqu’elle peut passer de ce que l’on attend d’une femme « comme il faut » : modesto, à un ton plus séduisant : mollis est souvent employé pour le style amoureux, voire procax, terme qui avec une connotation d’extravagance, d’impudence caractérise en général une courtisane.

Tel un aveu, au-delà de la conversation, la formule finale résume le pouvoir de séduction de Sempronia, élégance et charme, soulignés par la répétition de multae, multus.

Bref, ce portrait de Sempronia se révèle extrêmement ambigu ; de la créature sans foi ni loi, capable de meurtre, – mais on attend la preuve de cette lourde accusation –, on aboutit à une causeuse brillante, capable de tons variés.

On pense à une de ses contemporaines, qui fit des ravages dans la société romaine : Clodia, la sœur du Clodius, qui entraîna l’exil de Cicéron et fut assassiné par Milon. Elle aussi de naissance noble, et dotée d’aïeules prestigieuses, Clodia fut chantée par Catulle sous le nom de Lesbia, eut de nombreux amants, dont le jeune Caelius. C’est pour défendre ce jeune homme que Cicéron évoque la personnalité sulfureuse de Clodia, avec plus d’ampleur que Salluste pour Sempronia.

Libérée des convenances, intellectuellement douée, assumant ses goûts et sa volonté de plaisir, Sempronia est venue trop tôt dans un monde trop jeune ! Aristocrate au « Siècle des Lumières », elle aurait joué gros, en compagnie choisie, exercé dans un salon ses dons pour le badinage, le persiflage et vécu ses passions à sa guise !

Ainsi se confirme dans le ton scandalisé de Salluste tout le poids des préjugés qui pesaient sur une femme intellectuellement douée !


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