Molière, Le Misanthrope

Le Misanthrope peut être vu comme la mise à l'épreuve, sur scène, de la sociabilité classique, de la « diplomatie de l'esprit » chère à Marc Fumaroli. Le héros en est un misanthrope, tenté constamment par le départ et par la solitude. Les rapports entre sociabilité et sincérité sont interrogés par le théâtre, dont les situations mettent, sous les yeux du public, les personnages face à leurs propres contradictions.

Le Misanthrope est créé en 1666, alors que Molière est occupé à rédiger une nouvelle version du Tartuffe en vue d'obtenir l'autorisation de sa représentation en public. Une rapide comparaison avec Tartuffe fait apparaître qu'Alceste, épris de sincérité, est l'exact contraire de Tartuffe l'imposteur, et qu'Arsinoé, la fausse prude, lui fait, au contraire, pendant.

Le succès de la pièce est modeste (vingt-quatre représentations). La période n'est pas favorable : la cour, en grand deuil après la mort de la reine-mère Anne d’Autriche le 20 janvier, s'est retirée à Saint-Germain-en-Laye. Cependant, elle remporte un vif succès chez les doctes, de Donneau de Visé à Boileau.

Alceste fait partie des personnages originaux créés par Molière. Il est d'autant plus original qu'il est probablement inspiré de Molière lui-même : « C'est un trait permanent dans l'œuvre de Molière : il écrit pour lui-même presque exclusivement des rôles dans lesquels il est ridiculisé, bafoué, insulté, dupé, cocufié, souffleté, bastonné. Même Scapin finit par recevoir, au moins fictivement, une poutre sur la tête. Quelque chose chez Molière le pousse vers l'autodérision. [...] Le discours contre soi-même, le discours ventriloque, le fait de prêter sa voix à ses "ennemis", est un art qu'il pratique à merveille. » (François Rey, dans J. Lacouture, F. Rey, Molière et le roi, 2007) Alceste doit sans doute beaucoup à Molière, mais aussi à sa situation : Molière se présente lui-même (sans doute avec quelque exagération) comme un homme persécuté dans l'affaire Tartuffe.

Donneau de Visé, dans une lettre qu'il écrit et qui est jointe au texte du Misanthrope dans son édition de 1667, voit dans cette comédie le « portrait du siècle » :

 Le Misanthrope, seul, n'aurait pu parler contre tous les hommes ; mais en trouvant le moyen de le faire aider d'une médisante, c'est avoir trouvé, en même temps, celui de mettre, dans une seule pièce, la dernière main au portrait du siècle. Il y est tout entier, puisque nous voyons encore une femme qui veut paraître prude opposée à une coquette, et des marquis qui représentent la cour : tellement qu'on peut assurer que, dans cette comédie, l'on voit tout ce qu on peut dire contre les mœurs du siècle. 

Il donne à cette comédie une portée morale, la considérant comme propre à redresser les vices, conformément à une vision de la littérature et du théâtre héritée d'Horace.

Dès la création de la pièce, le personnage d'Alceste a frappé le public par sa noblesse, comme l'atteste encore Donneau de Visé, et cette noblesse se communique à la pièce elle-même : « Voilà, Monsieur, ce que je pense de la comédie du Misanthrope amoureux, que je trouve d'autant plus admirable, que le héros en est le plaisant sans être trop ridicule, et qu'il fait rire les honnêtes gens sans dire des plaisanteries fades et basses, comme l'on a accoutumé de voir dans les pièces comiques. Celles de cette nature me semblent plus divertissantes, encore que l'on y rie moins haut, et je crois qu'elles divertissent davantage, qu'elles attachent, et qu'elles font continuellement rire dans l'âme. Le Misanthrope, malgré sa folie, si l'on peut ainsi appeler son humeur, a le caractère d'un honnête homme, et beaucoup de fermeté, comme l'on peut connaître dans l'affaire du sonnet. Nous voyons de grands hommes, dans des pièces héroïques, qui en ont bien moins, qui n'ont point de caractère, et démentent souvent an théâtre, par leur lâcheté, la bonne opinion que l'histoire a fait concevoir d'eux. »

La structure de la pièce

C'est une comédie en cinq actes, une comédie du « grand goût » (selon l'expression de Voltaire), qui se distingue par là des comédies en un ou en trois actes.
Chaque acte comporte une scène à effet (la scène du sonnet d'Oronte à l'acte I, la scène des portraits à l'acte II, les confidences de Célimène et d'Arsinoé à l'acte III, la révélation du billet de Célimène à l'acte IV, puis celle de sa lettre à l'acte V).

  • Acte I. L'exigence de sincérité.
    Alceste se querelle avec Philinte, son ami, qu'il juge trop complaisant ; puis avec Oronte, amant de Célimène, homme de cour, qui soumet à son jugement un sonnet de sa composition, et à l'égard duquel en effet Alceste ne montre aucune complaisance.
  • Acte II. La jalousie d'Alceste : Alceste face à ses rivaux.
    D'abord seul avec Célimène, Alceste voit arriver ensuite deux amants de celle-ci, Acaste et Clitandre. Il menace par deux fois de sortir de scène, mais y reste, jusqu'à ce qu'un garde vienne le chercher : il doit vider sa querelle avec Oronte.
  • Acte III. Les convoitises s'affrontent.
    Clitandre et Acaste rivalisent pour l'amour de Célimène ; Célimène et Arsinoé pour l'amour d'Alceste.
  • Acte IV : La jalousie d'Alceste : Alceste face à Célimène.
    Philinte déclare son amour à Eliante, mais Alceste s'offre à elle également, par dépit ; seul avec Célimène, il reproche à celle-ci sa trahison, avant de lui réitérer les marques de son amour.
  • Acte V : La misanthropie d'Alceste.
    La misanthropie d'Alceste éclate dans la première scène ; dans la dernière, il fait le choix de se retirer dans « un endroit écarté ». Entre ces deux scènes, le jeu de Célimène est dévoilé, et ses amants l'abandonnent.

Suite :
Acte I, scène I
Rivalités et réciprocités
Acte I, scène II
La scène
L’art du portrait
Alceste
Le dialogue

Français: 

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