La Princesse de Clèves : guide de lecture (2e partie)

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie

N.B. : la pagination renvoie à l'édition Folio (n° 778).

  1. Mme de Tournon, l'infidèle
  2. Ce récit intradiégétique (inséré dans le récit) conduit M. de Clèves à s'interroger sur l'attitude qu'il aurait adoptée à la place de M. de Sancerre : «La sincérité me touche d’une telle sorte que je crois que si ma maîtresse, et même ma femme, m’avouait que quelqu’un lui plût, j’en serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d’amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre.» (p. 181)

    Cette phrase est empreinte d'ironie tragique : M. de Clèves ignore en effet qu'il sera placé précisément dans cette situation, et qu'il ne parviendra pas, alors, à «quitter son personnage». En outre, Mme de Clèves se sent concernée par cette réflexion, et le lecteur peut y voir une annonce de son aveu, qui apparaît ici comme une ombre de la fatalité. Or, la morale de l'histoire de madame de Tournon est justement que la vérité finit par apparaître au grand jour ; d'autre part, ce récit montre que la force de la passion peut reposer sur une chimère («Je paye à une passion feinte qu’elle a eue pour moi, le même tribut de douleur que je croyais devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire», dit M. de Sancerre, p. 185).
    Le récit de M. de Clèves confirme donc la conception pessimiste que Mme de Clèves se fait de la passion.

  3. Le poison du secret
  4. M. d'Anville, qui est amoureux de la reine dauphine et qui voit en Nemours un rival, a observé des indices de sa passion ; mais il en ignore l'objet. Il fait part de ses observations à la reine dauphine, qui les répète à la princesse de Clèves.

    Le secret soigneusement gardé place la princesse de Clèves dans une situation privilégiée pour décoder les signes de la passion de Nemours. Mais comme, en même temps, cette passion lui fait honte, elle manque à tout moment de trahir ce secret par des indices : «Si Mme la dauphine l’eût regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu’elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes.», p. 190.

    C'est alors précisément que M. de Nemours fait part à la princesse de Clèves de sa difficulté à garder sa passion secrète. Mme de Clèves, en pleine contradiction, ne sait que répondre : «Le discours de M. de Nemours lui plaisait et l’offensait quasi également». Elle ressent de ce fait «un trouble dont elle n’était pas maîtresse».

    Les signes (indices de la passion) sont de plus en plus incontrôlables.

    Interrompue par son époux, puis se retrouvant seule, Mme de Clèves réfléchit et décide de maintenir à tout prix le secret.

  5. La trahison des signes
  6. ■ M. de Clèves perçoit des signes de la passion du duc de Nemours ; Mme de Clèves, quant à elle, s'emploie à les crypter (p. 195) afin de lui «déguiser la vérité». Cette vérité lui apparaît toujours en effet comme contraire à la «bienséance».
    ■ M. de Nemours, qui s’entend mieux que Mme de Clèves à reconnaître et manipuler les signes (p. 198 : «il avait déjà été aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait»), parvient à faire parvenir des signaux à la princesse de Clèves (p. 195-197, à «l'heure du cercle»).

    Mme de Clèves, au contraire, est prisonnière de son secret, qui lui fait perdre à la fois son autonomie, donc sa liberté («le même sentiment qui lui donnait de la curiosité, l'obligeait à la cacher», p. 198), et la maîtrise des signes qui la trahissent («il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement...», p. 198 ; «elle ne put s'empêcher de dire qu'il était flatté», p. 198).

    ■ Mme de Clèves écoute la reine dauphine (Marie Stuart) raconter l'histoire d'Anne Boulen, mère d'Élisabeth Ière. Elle «ne put s'empêcher de lui faire encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth» : nouvel indice de sa passion.
    ■ Le duc de Nemours parvient à voler à Mme de Clèves un portrait identique à celui que possède son mari.

    Nemours est totalement maître du jeu, contrairement à la princesse de Clèves, qui laisse échapper non seulement de nombreux indices de ses sentiments, mais aussi, à présent, sa propre image. Ainsi, dans l'intimité, Nemours peut s'abandonner à «la joie d'avoir un portrait de Mme de Clèves», icône de celle-ci et substitut de sa présence, comme s'il avait enlevé la princesse elle-même.
    Comme toujours, la princesse réfléchit après coup, mais c'est trop tard. Elle n’est pas non plus maîtresse du temps.

    ■ Les préparatifs de la paix avec l'Espagne se poursuivent. La cour, plus que jamais, ressemble à un théâtre. C'est dans ce contexte que le duc de Nemours fait une chute, au cours d'une joute avec le roi ; la princesse de Clèves laisse éclater son inquiétude. Réfléchissant après coup sur les signes qu'elle a laissé paraître, elle s'aperçoit «qu'elle n'[est] plus maîtresse de cacher ses sentiments» ; mais la «douleur» qui accompagne ce constat n'est pas dénuée de «douceur» (p. 209).

  7. Les menaces de la curiosité
  8. Juste avant ce tournoi, la reine dauphine a confié à Mme de Clèves une lettre, qu'elle attribue à une maîtresse de M. de Nemours.

    Cette nouvelle indiscrétion révèle à Mme de Clèves les affres de la jalousie. Or, l’héroïne n'a pas conscience d'être jalouse ; cet épisode permet au narrateur de souligner l'erreur dans laquelle elle se trouve («Mais elle se trompait elle-même», p. 213).

    La jalousie conforte Mme de Clèves dans sa volonté de ne rien laisser paraître de sa passion ; elle produit un retour au discours, central, de la mère ; enfin, elle fait resurgir l’idée de l’aveu. La problématique centrale du roman apparaît clairement : montrer ou ne pas montrer, dire ou ne pas dire ; et le paradoxe : cacher, c’est risquer de laisser voir, car les signes trahissent le secret le mieux gardé.

Desk02 theme