La Princesse de Clèves : guide de lecture (3e partie)

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie

N.B. : la pagination renvoie à l'édition Folio (n°778).

  1. L'histoire du vidame de Chartres et ses conséquences
  2. Le narrateur, dont la lucidité l’emporte sur celle de Mme de Clèves, mais qui se distingue également par sa connaissance des faits, rétablit la vérité. La lettre, écrite par Mme de Thémines, était destinée en réalité au vidame de Chartres, qui l'a perdue alors qu'il s'apprêtait à en lire des extraits dans le cercle des Guise, (nouvelle indiscrétion). Le vidame, qui entretient une liaison avec la reine, veut que le secret soit sauvegardé : il prie donc Nemours de bien vouloir mentir, en se faisant passer pour le véritable destinataire de la lettre.

    Le parcours compliqué de cette lettre est l'emblème de la curiosité qui règne à la cour, et des menaces permanentes qui pèsent sur l'intimité.

    La reine veut à tout prix détenir cette lettre, mais Mme de Clèves l’a rendue au vidame, La princesse se met donc à l'école du mensonge avec M. de Nemours.

    La rédaction d'une fausse lettre, dans l'intimité que crée la complicité entre les deux personnages, est un moment de bonheur : le principe de plaisir se libère, aux dépens des intérêts du vidame de Chartres (M. de Nemours «oubliait les intérêts de son ami»; Mme de Clèves «oubliait aussi les intérêts de son oncle»). Le principe de réalité est écarté ; Mme de Clèves vit ce moment comme un «songe» (p. 235).

    Le réveil cependant est douloureux : c'est le moment de l'examen de conscience (p. 235-236). Mme de Clèves fait le choix de la retraite (nouveau présage de la fin du roman) et s'achemine vers l'aveu.
    Le principe de réalité ressurgit avec violence : l'échec de la fausse lettre provoque la persécution de la reine dauphine par la reine, et celle du vidame lui-même (p. 235).

  3. L'aveu de la princesse de Clèves : le parti pris de la vérité
  4. Alors que M. de Nemours, dissimulé dans un pavillon du jardin de Coulommiers, écoute leur conversation, Mme de Clèves avoue à M. de Clèves sa passion, sans révéler l'identité de celui qu'elle aime. Au secret et à la dissimulation, elle préfère donc la lumière de la vérité, mais une lumière partielle.

    Égaré dans une forêt profonde au cours d'une partie de chasse, M. de Nemours a découvert par hasard la résidence de M. de Mme de Clèves. La conversation qu'il surprend se révèle donc à lui comme dans un songe ; ce personnage est encore dominé par le principe de plaisir. La princesse, au contraire, a fait le choix douloureux de l’aveu : «L’aveu que je vous ai fait n’a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher.» (p. 242). Le caractère radical de ce choix, la conscience d'accomplir un acte extraordinaire («je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari», p. 240) et l'étonnement de M. de Nemours devant le «peu de vraisemblance» de cet aveu : tout cela justifie la scène de l'aveu dans son invraisemblance même, mais aussi les reproches d'invraisemblance qui seront faits au roman. Si «la vérité peut n'être pas vraisemblable» (Boileau), cette vérité invraisemblable est préparée par la logique du récit, par celle du personnage, et par les signes annonciateurs.

    À l'issue de cet aveu, M. de Nemours pense avoir vécu un «songe» ; quant à Mme de Clèves, dépassée par l'action qu'elle vient de commettre et qui apparaît comme un coup du destin («Elle trouva qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein»), elle y croit difficilement elle-même : «à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité» (p. 244)...

    Cet acte est si extraordinaire qu'aucun des trois protagonistes ne sait s'il doit le déplorer ou s'en féliciter ; ainsi, M. de Nemours, qui y a gagné la certitude d'être aimé passionnément, «se trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble.». La scène de l'aveu, littéralement inouïe, est étrangère à toute logique psychologique. «Il n’y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n’y a point une autre femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l’avoir fait inventer ; on ne l’a jamais imaginée et cette pensée n’est jamais tombée dans un autre esprit que le mien.» (p. 259)
    Mme de Clèves scelle donc définitement sa différence, sa singularité comme héroïne de roman : «C’est pourtant pour cet homme, que j’ai cru si différent du reste des hommes», songera-t-elle bientôt, «que je me trouve, comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler

  5. L'aveu, dévoilé et dé-voyé (détourné).
  6. La fatale indiscrétion de M. de Nemours
    Nemours rapporte cet aveu au vidame de Chartres, sans lui en dévoiler l’auteur. Ce faisant, il transforme l'aveu en rumeur, qui d'exploit devient une péripétie galante. Le vidame promet la discrétion, mais il ne tient pas parole : c'est une indiscrétion de plus, qui sera fatale au prince de Clèves.

    Le lecteur trouve ici la confirmation que le duc de Nemours s'inscrit bien dans l'univers de la galanterie, fait de légèreté et d'indiscrétions.

    L'amant dévoilé
    M. de Clèves parvient à dévoiler le dernier secret que Mme de Clèves voulait garder : l'identité du duc de Nemours. Il en obtient la preuve, au prix d'un mensonge (p. 249).

    La conversation, si souvent entravée dans le roman, débouche ici sur le silence : «Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire et se séparèrent sans avoir la force de se parler» (p. 250-251). Toute compréhension deviendra bientôt impossible (p. 260).

    La divulgation de l'aveu se poursuit par l'indiscrétion du vidame, et en raison de «la disposition naturelle que l’on a de conter tout ce que l’on sait à ce que l’on aime» (p. 252). C'est la «curiosité» (p. 252) aussi qui pousse Mme de Martigues à en répéter le récit à la reine dauphine.
    Mme de Clèves entend donc bientôt le récit le son propre aveu ... Récit dans le récit, l'histoire de l'aveu, racontée par la reine dauphine, fait écho au récit du narrateur, tout en le détournant. Mme de Clèves, pour se protéger, affirme qu’il est l'invraisemblable ; M. de Nemours, qui est présent, éloigne d'elle les soupçons de la reine, mais au prix d'un nouveau mensonge.

    L'image du «cercle», qui désigne les salons, trouve ici une étonnante illustration, l'aveu suivant une trajectoire circulaire pour revenir à son point de départ.
    La vérité à la cour semble vouée au dévoiement, au détournement, au même titre que les secrets galants. L'héroïsme moral de la princesse de Clèves l'exclut donc de ce monde.

  7. Magnificence et galanterie...
  8. La troisième partie s'achève comme avait commencé la première : le mariage de Madame avec le duc d'Albe permet à la cour d'étaler toute sa magnificence. Cet épisode rappelle le jugement de Mme de Chartres sur la cour, sur l'«agitation» et les «mouvements» dont elle est le théâtre (p. 268) et qui se poursuivent alors que «l'on ne paraissait occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi.» La dissimulation est à son comble.

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