Hommes et dieux (17) : pire que l’athéisme, la superstition (Plutarque)

Plutarque, De la superstition

Ἡ μὲν ἀθεότης, κρίσις οὖσα φαύλη τοῦ μηδὲν εἶναι μακάριον καὶ ἄφθαρτον, εἰς ἀπάθειάν τινα δοκεῖ τῇ ἀπιστίᾳ τοῦ θείου περιφέρειν, καὶ τέλος ἐστὶν αὐτῇ τοῦ μὴ νομίζειν θεοὺς τὸ μὴ φοβεῖσθαι· • ἡ ἀθεότης, ητος : l’athéisme • ἡ κρίσις, εως le jugement • φαῦλος, η, ον mauvais, faux • μακάριος, α, ον bienheureux • ἄφθαρτος, ος, ον incorruptible (φθείρω détruire, corrompre) • ἡ ἀπιστία la méfiance (cf. ἡ πίστις foi, confiance) • περιφέρω amener à (περι- par un détour, par un retour) • τὸ τέλος, ους la fin (cf. téléologie) • νομίζω penser ; τοῦ μὴ νομίζειν infinitif substantivé comme τὸ μὴ φοβεῖσθαι. Attention aux cas !

L’athéisme, étant un mauvais jugement du fait que → selon lequel aucun être bienheureux et incorruptible n’existe, semble l’amener à une certaine indifférence par l’absence de foi dans le divin, et par elle la fin de penser qu’il n’y a pas de dieux est de ne pas (les) craindre ;

τὴν δεισιδαιμονίαν δὲ μηνύει καὶ τοὔνομα δόξαν ἐμπαθῆ καὶ δέους ποιητικὴν ὑπόληψιν οὖσαν, ἐκταπεινοῦντος καὶ συντρίβοντος τὸν ἄνθρωπον, οἰόμενον μὲν εἶναι θεούς, εἶναι δὲ λυπηροὺς καὶ βλαβερούς. ἡ δεισιδαιμονία la superstition (δείδω craindre ; ὁ δεισιδαίμων le superstitieux) • μηνύω indiquer, dénoncer ; ici définir • καὶ τοὔνομα : καί adverbial, τοὔνομα (crase) = τὸ ὄνομα le nom (cf. onomastique) • ἐμπαθής, ής, ές pleine de passion • τὸ δέος, ους la crainte • ποιητικός, ή, όν capable de créer (ποιεῖν), complément de l’adjectif au génitif • ἡ ὑπόληψις, εως idée, conception (ὑπολαμβάνω) • ἐκταπεινοῦντος « rabaissant », participe au génitif de ἐκταπεινόω-ῶ abaisser, humilier (ταπεινός, ή, όν bas, humble) • συντρίβω écraser • λυπερός, ά, όν : méchant (λυπέω-ῶ chagriner) • βλαβέρος, α, ον nuisible (βλάπτω nuire)

quant à la superstition, le nom même la définit, étant une opinion passionnelle et une conception créatrice de crainte, (crainte) abaissant et écrasant l’homme, par la pensée qu’il existe des dieux mais qu’ils sont cruels et malfaisants.

Ἔοικε γὰρ ὁ μὲν ἄθεος ἀκίνητος εἶναι πρὸς τὸ θεῖον, ὁ δὲ δεισιδαίμων κινούμενος ὡς οὐ προσήκει διαστρέφεσθαι. • Ἔοικε ressemble / semble / semble bon (parfait, 1e pers. ἔοικα, présent *εἴκω inusité) • προσήκειν convenir • διαστρέφω détourner, tourner de travers

En effet, l’athée semble être inébranlable à l’égard du divin, tandis que le superstitieux, ébranlé, semble être tordu comme il ne convient pas → hors de toute convenance.

Ἡ γὰρ ἄγνοια τῷ μὲν ἀπιστίαν τοῦ ὠφελοῦντος ἐμπεποίηκε, τῷ δὲ καὶ δόξαν ὅτι βλάπτει προστέθεικεν. τοῦ ὠφελοῦντος participe substantivé, au génitif, de ὠφελέω-ῶ être utile, être bienfaisant • ἐμποιέω-ῶ produire dans, ici au parfait • προστέθεικε(ν) parfait de προσ·τίθημι appliquer, ajouter, inspirer

En effet l’ignorance provoque chez l’un l’absence de foi dans le (dieu) bienfaisant, tandis qu’à l’autre elle inspire l’opinion selon laquelle il est malfaisant.

Ὅθεν ἡ μὲν ἀθεότης λόγος ἐστὶ διεψευσμένος, ἡ δὲ δεισιδαιμονία πάθος ἐκ λόγου ψευδοῦς ἐγγεγενημένον. ὅθεν d’où → c’est pourquoi • διεψευσμένος participe parfait de διαψεύδομαι se tromper • τὸ πάθος, ους • ψευδής, ής, ές mensonger, faux • ἐγγεγενημένον participe parfait de ἐγγιγνομαι être dans.

C’est pourquoi si l’athéisme est un raisonnement erroné, la superstition est une passion inoculée par un raisonnement faux.

[…] Ὁ Ἡράκλειτός φησι τοῖς ἐγρηγορόσιν ἕνα καὶ κοινὸν κόσμον εἶναι, τῶν δὲ κοιμωμένων ἕκαστον εἰς ἴδιον ἀναστρέφεσθαι. τοῖς ἐγρηγορόσιν participe substantivé, parfait de ἐγρηγορέω (parfait ἐγρηγόρηκα ou ἐγρήγορα, participe ἐγρηγορώς) être éveillé • εἷς, μία, ἕν un seul • κοιμάω-ῶ coucher • ἕκαστος, η, ον chacun • (ἀνα)στρέφω tourner

[…] Héraclite dit qu’à ceux qui sont éveillés il n’est qu’un monde unique et commun tandis que chacun de ceux qui sont couchés est tourné vers son propre (monde).

Τῷ δὲ δεισιδαίμονι κοινὸς οὐδείς ἐστι κόσμος· οὔτε γὰρ ἐγρηγορὼς τῷ φρονοῦντι χρῆται, οὔτε κοιμώμενος ἀπαλλάττεται τοῦ ταράττοντος, ἀλλ´ ὀνειρώττει μὲν ὁ λογισμός, ἐγρήγορε δ´ ὁ φόβος ἀεί, φυγὴ δ´ οὐκ ἔστιν οὐδὲ μετάστασις. φρονέω-ῶ penser, τὸ φρονοῦν participe substantivé • χράομαι-ῶμαι utiliser (+ datif) • ἀπαλλάττομαι + génitif : être débarrassé • ταράττω troubler • ὀνειρώττω sommeiller (τὸ ὄναρ le rêve) • ὁ λογισμός la raison (λογίζω raisonner) • ἡ μετάστασις, εως le changement

Pour le superstitieux il n’y a aucun monde commun : en effet, étant éveillé il ne fait pas usage de son bon sens, et étant couché il n’est pas débarrassé de ce qui le perturbe, mais sa raison sommeille et sa crainte est toujours en éveil, et il n’y a ni échappatoire ni changement (possible).