Hommes et dieux (3) : « Il vit des flots de sang couler sur l’autel… » (Philostrate)

Le sage Apollonios de Tyane (Ier siècle après J.-C.) visite un jour un temple consacré au dieu Asclépios, le dieu médecin. Ce qu’il voit alors l’étonne beaucoup.

Ἰδὼν δὲ ἀθρόον ποτὲ ἐν τῷ βωμῷ αἷμα
Un jour, voyant du sang (couler) en abondance autour de l’autel
ἰδών participe aoriste de ὁράω-ῶ –
ἀθρόος, α, ον nombreux, abondant – ποτε (adverbe) un jour – ὁ βῶμος l’autel – τὸ αἷμα le sang (héma-, hémato)
καὶ διακείμενα ἐπὶ τοῦ βωμοῦ τὰ ἱερὰ, τεθυμένους τε βοῦς Αἰγυπτίους καὶ σῦς μεγάλους,
et sur l’autel des sacrifices répandus, bœufs d’Égypte immolés et porcs de grande taille
διακείμενος participe présent de διακεῖμαι être répandu ; διακείμενα est soit attribut (constr. d’un verbe de perception), soit apposé à τὰ ἱερά – τὸ ἱερόν le sacrifice (ἱερός sacré) – τεθυμένος participe parfait passif de θύω sacrifier – ὁ σῦς, συός le porc, plur. οἱ/αἱ σῦς – μέγας grand (3e classe, irrégulier : μεγάλη féminin, μέγα neutre)
καὶ τὰ μὲν δέροντας αὐτούς, τὰ δὲ κόπτοντας,
et eux (les sacrificateurs) écorchant les uns et dépeçant les autres,
Ne pas oublier ὁ μέν… ὁ δέ… l’un… l’autre… – δέρω écorcher – αὐτούς désigne les sacrificateurs (ne pas oublier que αὐτός n’est pas un démonstratif mais un pronom personnel) – κόπτω dépecer
χρυσίδας τε ἀνακειμένας δύο καὶ λίθους ἐν αὐταῖς τῶν ἰνδικωτάτων καὶ θαυμασίων,
et deux vases d’or offerts, avec des pierres à l’intérieur, des pierres parmi les chefs-d’œuvre de l’art indien et d’une beauté admirable,
Ici τε ne peut qu’être coordonnant – ἡ χρυσίς, génitif χρυσίδος : vase d’or – ἀνάκειμαι être consacré, être offert (à un temple) – ὁ λίθος la pierre – ἰνδικός, ή, όν indien, mis au superlatif au lieu de θαυμάσιος forme d’hypallage) – τῶν ἰνδικωτάτων καὶ θαυμασίων génitif partitif, complément de λίθους – θαυμάσιος, α, ον étonnant, admirable (de θαυμάζω s’étonner, futur θαυμάσομαι)
προσελθὼν τῷ ἱερεῖ
s’étant approché du prêtre
προσῆλθον : aoriste de προσέρχομαι et de πρόσειμι se diriger vers → προσελθών participe – ὁ ἱερεύς, εως le prêtre
« Τί ταῦτα; » ἔφη· « λαμπρῶς γάρ τις χαρίζεται τῷ θεῷ ».
il lui demanda : « Qu’est-ce que cela ? Car quelqu’un veut plaire au dieu de façon spectaculaire.
λαμπρός, ά, όν brillant (d’où λαμπρῶς adverbe : brillamment) – χαρίζομαι faire plaisir à, s’attirer les grâces de + datif
Ὁ δὲ· « Θαυμάσῃ » ἔφη « μᾶλλον, ὅτι
« Votre surprise », lui répondit son interlocuteur, « va être plus grande encore (quand vous saurez) que
Θαυμάσομαι futur (2e personne du sing.) de θαυμάζομαι moyen s’étonner – μᾶλλον plus (comparatif d’un adverbe peu usité : μάλα très, tout à fait; μάλιστα très, le plus, surtout) – ὅτι que / parce que
μήτε ἱκετεύσας ποτὲ ἐνταῦθα
il fait ces offrandes n’ayant jamais → alors qu’il n’a jamais été ici dans la situation d’un suppliant,
ἱκετεύω supplier → demander en suppliant – οὔποτε et μήποτε jamais (ici μήτε… ποτε) – μήτε laisser attendre un 2 μήτε (ni… ni…) – ποτέ porte un accent d’enclise – ἐνταῦθα ici, là, alors
μήτε διατρίψας ὃν οἱ ἄλλοι χρόνον,
qu’il n’a pas passé (ici) le temps qu’(y) passent les autres,
διατρίβω passer le temps, d’où ajourner, attendre – l’antécédent se met souvent dans la proposition relative (ici χρόνον) → construction : comprendre διατρίψας χρόνον ὃν οἱ ἄλλοι <διατρίβουσι>
μήτε ὑγιάνας πω παρὰ τοῦ θεοῦ
qu’il n’a pas encore reçu de guérison de la part du dieu
ὑγιάνας, αντος participe aoriste de ὑγιαίνω être en bonne santé – négation οὔπω pas encore (≠ οὔπως aucunement), ici μήτε πω
μηδ´ ἅπερ αἰτήσων ἦλθεν ἔχων
et n’est pas non plus en possession de ce qu’il est venu demander
ἦλθε(ν) aoriste de εἶμι et ἔρχομαι (voir plus haut προσελθών) – ἅπερ neutre pluriel du relatif ὅσπερ « qui/que précisément » – αἰτήσων participe futur de αἰτέω-ῶ demander ; le participe futur est souvent utilisé comme complément de but, lorsqu’il renvoie au sujet du verbe dont il dépend.
– χθὲς γὰρ δὴ ἀφιγμένῳ ἔοικεν –
– car il ressemble à quelqu’un qui est arrivé hier –
χθές hier – ἀφιγμένος participe parfait de ἀφικνέομαι-οῦμαι arriver – ἔοικα, 3e pers. ἔοικε(ν) : sembler, ressembler (à + datif)
ὁ δ´ οὕτως ἀφθόνως θύει.
mais il sacrifie avec une telle générosité.
ἀφθόνως sans envie / abondamment (φθονέω-ῶ envier)
Φησὶ δὲ πλείω μὲν θύσειν, πλείω δὲ ἀναθήσειν,
Or, il affirme qu’il fera encore plus de sacrifices et encore plus d’offrandes
14. πλείω = πλείονα – ἀνατίθημι faire une offrande
εἰ πρόσοιτο αὐτὸν ὁ Ἀσκληπιός.
si Asclépios voulait bien l’agréer.
προσίεμαι (προσίημι, voix moyenne) admettre, agréer (ici, forme tardive d’optatif aoriste)
Ἔστι δὲ τῶν πλουσιωτάτων· κέκτηται γοῦν ἐν Κιλικίᾳ βίον πλείω ἢ Κίλικες ὁμοῦ πάντες·
Il est des plus riches ; en tout cas, il dispose en Cilicie de plus de ressources que tous les Ciliciens réunis ;
πλούσιος riche – κτάομαι-ῶμαι acquérir – γοῦν en tout cas – βίον vie, ressources, biens – ὁμοῦ ensemble
ἰκετεύει δὲ τὸν θεὸν ἀποδοῦναί οἱ τὸν ἕτερον τῶν ὀφθαλμῶν ἐξερρυηκότα. »
mais il supplie le dieu de lui rendre l’autre de ses yeux qu’il a perdu. »
ἀποδοῦναί infinitif aoriste de ἀποδίδωμι rendre – οἱ = ἑαυτῷ (réfléchi) – ἕτερος autre – ἐξερρυηκώς participe parfait de ἐκρέω couler hors de, tomber, disparaître
Ὁ δὲ Ἀπολλώνιος, ὥσπερ γεγηρακὼς εἰώθει, τοὺς ὀφθαλμοὺς ἐς τὴν γῆν στήσας·
Apollonios, comme dans son grand âge il avait accoutumé de le faire, après avoir posé les yeux sur le sol,
ὥσπερ de même que (≠ ὥστε de sorte que) – γεγηρακώς participe parfait de γηράσκω vieillir – εἰώθει plus-que-parfait de εἴωθα (présent ἔθω inusité) être habitué, avoir accoutumé de – στήσας participe aoriste de ἱστημι poser
« Τί δὲ ὄνομα αὐτῷ; » ἤρετο.
demanda : « Quel est son nom ? »
τίς quel ≠ τις quelque – τὸ ὄνομα le nom – ἔρομαι demander (même sens que ἐρωτάω-ῶ, ≠ ἐράω-ῶ aimer, désirer)
Ἐπεὶ δὲ ἤκουσε, « Δοκεῖ μοι, » ἔφη « ὦ ἱερεῦ,
Quand il eut entendu (la réponse), il dit : « Il me semble préférable, prêtre,
ἐπεί quand / après que / puisque – ἤκουσα aoriste de ἀκούω écouter – δοκέω-ῶ sembler ou sembler bon
τὸν ἄνθρωπον τοῦτον μὴ προσδέχεσθαι τῷ ἱερῷ,
de ne pas accepter cet homme dans le sanctuaire,
(προς)δέχομαι recevoir – τὸ ἱερόν le sanctuaire
μιαρὸς γάρ τις ἥκει
car quelqu’un est venu, (quelqu’un) d’impur
μιαρός, ά, όν : impur – μιαρός τις : apposé au sujet de ἥκει – ἥκω être là, être arrivé (≠ ἔχω)
καὶ κεχρημένος οὐκ ἐπὶ χρηστοῖς τῷ πάθει,
et ayant contracté le mal par des actions néfastes,
κεχρημένος coordonné à μιαρός, participe parfait de χράομαι-ῶμαι employer (ou plutôt ici obtenir) + datif (τῷ πάθει la souffrance, le mal, cf. patho-logie) – ἐπί + datif : (ici) à cause de – χρηστός, ή, όν utile, bon, vertueux (noter la figure étymologique κεχρημένος / χρηστός)
καὶ αὐτὸ δὲ τὸ πρὶν εὑρέσθαί τι παρὰ τοῦ θεοῦ πολυτελῶς θύειν
et le simple fait de faire des sacrifices à grands frais avant d’avoir obtenu quelque chose du dieu
αὐτὸ τὸ θύειν « le fait même de sacrifier » – πρὶν εὑρέσθαί τι παρὰ τοῦ θεοῦ (expression enclavée entre l’article τό et θύειν) est complément de θύειν de même que πολυτελῶς – εὑρέσθαι infinitif aoriste de εὑρίσκω trouver – πολυτελῶς à grands frais
οὐ θύοντός ἐστιν, ἀλλ´ ἑαυτὸν παραιτουμένου σχετλίων τε καὶ χαλεπῶν ἔργων. »
n’est pas le fait de (quelqu’un) qui consulte le dieu au moyen d’un sacrifice, mais de (quelqu’un) qui s’exonère d’actions cruelles et malveillantes. »

παραιτέομαι-οῦμαι excuser (de + génitif) – σχέτλιος, α (ος), ον cruel, terrible – τὸ ἔργον l’action (ἔργον ne signifie pas toujours « travail »!)

La suite du texte révèle le crime dont ce riche donateur s‘est rendu coupable :
Ταῦτα μὲν ὁ Ἀπολλώνιος. Voilà ce que dit Apollonios. Ὁ δ´ Ἀσκληπιὸς ἐπιστὰς νύκτωρ τῷ ἱερεῖ· Asclépios apparaissant (ἐπιστάς participe aoriste radical de ἐφίστημι se placer auprès de, d’où apparaître) dans la nuit au prêtre lui dit (ἔφη) : « Ἀπίτω » ἔφη « ὁ δεῖνα « Qu’il s’en aille untel (ὁ δεῖνα, sans doute dérivé de εἷς, μία, ἕν, à ne pas confondre avec δεινός terrible) τὰ ἑαυτοῦ ἔχων en conservant ses biens (τὰ ἑαυτοῦ ce qui lui appartient), ἄξιος γὰρ μηδὲ car il (n’est) pas même digne τὸν ἕτερον τῶν ὀφθαλμῶν ἔχειν de garder l’autre de ses yeux → son autre œil. » Ἀναμανθάνων οὖν ὁ ἱερεὺς τὸν ἄνθρωπον, le prêtre se renseignant sur l’homme (un génitif absolu serait attendu ii en grec classique), γυνὴ μὲν τῷ Κίλικι τούτῳ ἐγεγόνει (il s’avéra que) ce Cilicien avait une femme θυγατέρα ἔχουσα προτέρων γάμων qui avait une fille d’un précédent mariage, ὁ δὲ ἤρα τῆς κόρης que lui tomba amoureux (ἐράω-ῶ) de la jeune fille καὶ ἀκολάστως εἶχε qu’il se conduisit de manière scandaleuse (ἀκόλαστος sans retenue, de κολάζω châtier) ξυνῆν τε et coucha avec elle οὐδ´ ὡς λαθεῖν· sans même passer inaperçu ; ἐπιστᾶσα γὰρ ἡ μήτηρ τῇ εὐνῇ la mère en effet apparaissant auprès du lit τῆς μὲν ἄμφω de l’une les deux (yeux), τοῦ δὲ de l’autre τὸν ἕτερον τῶν ὀφθαλμῶν l’autre œil rarr; un seul oeil ἐξέκοψεν elle creva ἐναράξασα τὰς περόνας en y enfonçant (ἐναράσσω) son agrafe (ἡ περόνη, ης, d’où péroné, l’os fin comme une agrafe).