Grec 3. Article et déclinaison des mots en α

L’article

« Ce que les Grecs ont nommé Article, du mot qui signifie proprement les jointures des doigts, à cause de la liaison particulière que cet Article a avec les Noms » (Pierre Nicole, qui se réfère au mot grec ἄρθρον).

L’article se décline au féminin, au masculin et au neutre.

féminin masculin neutre
sing. pluriel sing. pluriel sing. pluriel
Nominatif αἱ οἱ τό τά
Accusatif τήν τάς τόν τούς τό τά
Génitif τῆς τῶν τοῦ τῶν τοῦ τῶν
Datif τῇ ταῖς τῷ τοῖς τῷ τοῖς

La 1e déclinaison, celle des mots en α

Revenons aux noms. Un premier ensemble regroupe ceux dont le thème (= le mot sans sa désinence) se termine par un α. Par exemple, στρατία « l’armée » ou ἡμέρα « jour » (vus au point 2).

Pourquoi le tableau ci-dessous comporte-t-il quatre colonnes de déclinaisons ?
→ Le α peut être long (comme dans ἡμέρα) ou bref (comme dans ἀλήθεια « vérité » et δόξα « opinion »).
→ Dans le dialecte attique, le α long est remplacé par un η au singulier, quand il est précédé d’une autre lettre que ρ, ε ou ι : par exemple ἀρχή. Le α revient au pluriel (ἀρχαί, etc.).
Dans les mots en α bref, le η ne s’emploie qu’au génitif et au datif singuliers : voir l’exemple de δόξα, ci-dessous.

Exemples : • ἡ ἡμέρα : « le jour » • ἡ ἀρχή : « le principe » ou « le commandement » • ἡ ἀλήθεια : « la vérité » • ἡ δόξα : « l’opinion », « la réputation »

ρ/ε/ι + α long η ρ/ε/ι + α bref α bref
N. singulier ἡ ἡμέρα ἡ ἀρχή ἡ ἀλήθεια ἡ δόξα
V. sing. ἡμέρα ἀρχή ἀλήθεια δόξα
A. sing. τὴν ἡμέραν τὴν ἀρχήν τὴν ἀλήθειαν τὴν δόξαν
G. sing. τῆς ἡμέρας τῆς ἀρχῆς τῆς ἀληθείας τῆς δόξης
D. sing. τῇ ἡμέρᾳ τῇ ἀρχῇ τῇ ἀληθείᾳ τῇ δόξῃ
N. pluriel αἱ ἡμέραι αἱ ἀρχα αἱ ἀλήθειαι αἱ δόξαι
V. plur. ἡμέραι ἀρχα ἀλήθειαι δόξαι
A. plur. τὰς ἡμέρας τὰς ἀρχάς τὰς ἀληθείας τὰς δόξας
G. plur. τῶν ἡμερῶν τῶν ἀρχῶν τῶν ἀληθειῶν τῶν δοξῶν
D. plur. ταῖς ἡμέραις ταῖς ἀρχαῖς ταῖς ἀληθείαις ταῖς δόξαις

Nous pouvons dès à présent reconnaître de nombreux adjectifs, ceux de la « première classe », qui au féminin ont les mêmes désinences que ἡμέρα et ἀρχή. Pour faire la différence entre α et η, ils suivent la même règle que les noms.
Exemples : ἡ μακρ κεφαλ la grande tête – ἡ καλ ἡμέρα, le beau jour.

Les mots masculins de la 1e déclinaison

Ces mots sont moins nombreux que les féminins. Au singulier, ils empruntent à la deuxième déclinaison la désinence -ς du nominatif et la désinence -ου du génitif.

Pierre Nicole a consacré un petit quatrain à cette déclinaison dans sa Nouvelle méthode pour apprendre facilement la langue grecque (1644) :

ΑΣ, ΗΣ ont pour Génitif,
Perdant ς à leur Vocatif :
ΑΣ au reste suit ἡμέρα ;
ΗΣ sur τιμή se règlera.

Exemples : • ὁ νεανίας « le jeune homme » (de νέος jeune) • ὁ στρατιώτης « le soldat » (de στρατιά l’armée)

ρ/ε/ι + α η
N. singulier ὁ νεανίας ὁ στρατιώτης
V. sing. νεανία στρατιώτα
A. sing. τὸν νεανίαν τὸν στρατιώτην
G. sing. τοῦ νεανίου τοῦ στρατιώτου
D. sing. τῷ νεανίᾳ τῷ στρατιώτῃ
N. pluriel οἱ νεανίαι οἱ στρατιῶται
V. plur. νεανίαι στρατιῶται
A. plur. τοὺς νεανίας τοὺς στρατιώτας
G. plur. τῶν νεανιῶν τῶν στρατιωτῶν
D. plur. τοῖς νεανίαις τοῖς στρατιώταις

Dans les phrases suivantes, trouver les mots de la 1e déclinaison (noms et adjectifs : liste à la fin de l’exercice), et les décliner entièrement.

1. Héraclès parle aux autres dieux assemblés sur l’Olympe Ἄγροικός εἰμι τὴν σκάφην σκάφην λέγων. (Lucien, Jupiter tragique, 32)
• ἄγροικός rustique : formé à partir de ἀγρός le champ (agronomie, etc.) et οἰκέω habiter
• εἰμι je suis
• ἡ σκάφη la barque, cf. bathyscaphe (βαθύς profond)
• λέγω dire, parler
« Je suis terre-à-terre, j’appelle une barque une barque. » (en français: « j’appelle un chat un chat », depuis Boileau)

2. Qu’est-ce que l’homme ? Σκιᾶς ὄναρ ἄνθρωπος. (Pindare, 8e Pythique, v. 95-96)
• σκιά ombre. Cf. skiagraphie, technique picturale qui permet de souligner les ombres, mais aussi art du trompe-l’œil (voir le mythe platonicien de la caverne).
• ὄναρ rêve. Cf. onirique.
« L’homme (est) le rêve d’une ombre. » – autrement dit, presque rien !

3. Le premier besoin de l’homme. Πρώτη γε καὶ μεγίστη τῶν χρειῶν ἡ τῆς τροφῆς παρασκευή. (Platon, République, 369d)
• πρῶτος : premier. Cf. « prototype », premier exemplaire.
• μεγίστος : très grand, le plus grand – superlatif de μέγας. Hermès Trismégiste, est « Hermès trois fois grand », référence mythologique de l’alchimie.
• χρεία : usage, emploi
• τροφή nourriture : cf. verbe τρέφω déjà vu.
• παρασκευή : préparation, préparatifs, équipement. Cf. Parascève, préparatifs de Pâques dans la religion juive.
Mot à mot : « Le premier et le plus grand des besoins est la ressource de nourriture. » (contexte, trad. Chambry : « Eh bien donc ! repris-je, jetons par la pensée les fondements d’une cité ; ces fondements seront, apparemment, nos besoins. Sans contredit. Le premier et le plus important de tous est celui de la nourriture, d’où dépend la conservation de notre être et de notre vie. »)

4. Platon critique la rhétorique. Τίς ἡ μεγάλη χρεία ἐστὶν τῆς ῥητορικῆς; (Platon, Gorgias, 480a)
• μεγάλη féminin de μέγας (phrase précédent). Cf. mégalomane (μανία folie)
« Quelle est la grande utilité de la rhétorique ? »

5. Platon critique la poésie. ῏Ω ᾿Αδείμαντε, οὐκ ἐσμὲν ποιηταὶ ἐγώ τε καὶ σὺ ἐν τῷ παρόντι, ἀλλ’ οἰκισταὶ πόλεως. (Platon, République, II, 378e-379a)
• ἐσμὲν : 1e personne du pluriel de εἰμι.
• ποιητής poète, de ποιέω faire, composer, verbe désignant toute activité désintéressée (ποίησις, par opposition à πρᾶξις l’action utile, de πράττω faire, agir : cf. aussi pragmatique).
• la particule τε s’emploie avec καί pour renforcer la coordination (difficilement traduisible). Elle s’emploie aussi avec un deuxième τε : et… et…, à la fois… à la fois…
• οἰκιστής fondateur, de οἰκίζω fonder. Cf. οἰκέω, déjà rencontré, et οἶκος ou οἰκία la maison. Cf. français, mots en éco-.
• πολίς cité. Cf. métropole, cité-mère.
« Adimante, nous ne sommes pas poètes, ni toi ni moi, dans le présent, mais fondateurs de cité. »

6. Qu’est-ce que le plaisir pour Épicure ? Ὅταν λέγωμεν ἡδονὴν τέλος ὑπάρχειν, οὐ τὰς τῶν ἀσώτων ἡδονὰς […] λέγομεν, ἀλλὰ τὸ μήτε ἀλγεῖν κατὰ σῶμα μήτε ταράττεσθαι κατὰ ψυχήν. (Épicure, Lettre à Ménécée, 131)
• τέλος fin : cf. téléologie.
• ἀλλὰ mais, s’emploie uniquement après une phrase ou une proposition négative ; conjonction à retenir.
• κατά préposition à retenir : selon, ou dans.
• μήτε… μήτε… = οὔτε… οὔτε… ni… ni… : c’est τε… τε… et… et… (voir ci-dessus), mais avec une négation.
• ἀλγέω souffrir : cf. algésie, an-algésique.
• ταράττω troubler, agiter : c’est le contraire de l’a-taraxie.
• ἡ ψυχή, ῆς : l’âme. Cf. psyché, psychisme…
Mot à mot : « Ὅταν λέγωμεν quand nous disons ἡδονὴν (que) la plaisir ὑπάρχειν est τέλος la fin (la finalité), οὐ λέγομεν nous ne parlons τὰς ἡδονὰς des plaisirs τῶν ἀσώτων des (hommes) dévoyés, ἀλλὰ mais τὸ μήτε ἀλγεῖν du fait de ne pas souffrir κατὰ σῶμα dans (son) corps μήτε ni ταράττεσθαι être agité κατὰ ψυχήν dans (son) âme. »

7. Une différence majeure entre les hommes et les autres animaux. Τὰ μὲν ζῷα καὶ τοῦ λόγου μετέσχε μετὰ τῆς κατὰ φωνὴν ἠχῆς, τὰ δὲ τῆς φωνῆς καὶ τῆς πληγῆς μόνον. (Plotin, Ennéade VI)
• Τὰ μέν… τὰ… δέ… « les uns… les autres… » Voir ὁ μέν… ὁ δέ… « l’un… l’autre… » (cf. point 2)
• ζῷον animal, cf. zoo.
• λόγος langage et raison : les deux reviennent à peu près au même aux yeux des Grecs. Cf. logique, philologie (amour du langage).
• prépositions à retenir : μετά + génitif « avec » (et + accusatif « après »), κατά + accusatif « selon » ou « dans » (et + génitif : « contre » avec hostilité).
• φωνή voix : cf. hellénophone.
• ἠχή bruit : cf. ἠχώ (même sens), d’où « écho ».
• πληγή coup : cf. ἀπόπληξις apoplexie, « coup » de sang qui tue.
• μονός : seul (cf. monisme, monoski…) ; au neutre μόνος et bien d’autres adjectifs s’emploient comme adverbes.
« Τὰ μὲν ζῷα certains animaux μετέσχε ont part καὶ aussi (καί conjonction = « et », καί adverbe = « aussi », « encore ») τοῦ λόγου à la parole μετὰ avec (préposition entraînant le génitif) τῆς ἠχῆς le bruit κατὰ φωνὴν selon → de la voix, τὰ δὲ tandis que les autres (ont part) τῆς φωνῆς à la voix καὶ τῆς πληγῆς et à l’impression μόνον seulement. » → « lorsqu’une voix se fait entendre, tel ne perçoit que le son, tel autre entend aussi le sens. » (trad. Marie-Nicolas, Bouillet, XIXe siècle)

8. Une recommandation de saint Paul. Πᾶσα πικρία καί θυμὸς καὶ κραυγὴ καὶ βλασφημία ἀρθήτω ἀφ’ ὑμῶν σὺν πάσῃ κακίᾳ. (saint Paul, lettre aux Éphésiens, IV. 31. R. Tosi, Sentences latines et grecques, p. 606)
• Πᾶσα, πάσῃ : féminin (nominatif et datif) de πᾶν « tout », mot que nous avons déjà rencontré. Cf. pan-orama, vision de « tout ».
• πικρία amertume, de πικρός amer, piquant. Cf. acide picrique.
• θυμός : humeur, colère. Cf. cyclothymique.
• ἀφ’ : comme toutes les prépositions qui se terminent par une voyelle brève, ἀπό s’élide (ἀπ’). Comme en outre le mot qui suit (ὑμῶν) commence par une aspiration (esprit rude), le π se change en φ.
• Bien retenir les deux prépositions ἀπό « (s’éloignant) de » suivie du génitif, et σύν « avec » suivie du datif.
• κακίᾳ : dérivé de l’adjectif κακός mauvais, contraire de καλός beau/bon.
« Toute aigreur, toute colère, tout cri et toute insulte soient éloignés de vous, avec (ainsi que) tout vice. » Nota bene : en grec, on met καί entre tous les éléments d’une énumération.

9. Une phrase célèbres des évangiles. Μὴ νομίσητε ὅτι ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην ἐπὶ τὴν γῆν· οὐκ ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην, ἀλλὰ μάχαιραν. (Évangile de saint Matthieu, X, 34)
• μή : négation, qui se met à la place de οὐ car le verbe est au subjonctif (νομίσητε).
• ὅτι « que », à distinguer de ὅτε « quand ».
• βαλεῖν : de βάλλω jeter. Cf. balle, ballon.
• εἰρήνη la paix : cf. Irène, irénique.
• ἡ γῆ la terre : cf. gé-ologie, gé-ographie, gé-orgique, apo-gée, hypo-gée.
« Μὴ νομίσητε ne pensez pas ὅτι que ἦλθον je sois venu βαλεῖν jeter (→ apporter) εἰρήνην la paix ἐπὶ sur τὴν γῆν la terre ; οὐκ ἦλθον βαλεῖν εἰρήνην je ne suis pas venu apporter la paix, ἀλλὰ μάχαιραν mais le couteau (μάχαιρα, déjà vu dans le point précédent ; grand couteau servant au sacrifice, ou sabre). »

Mots de la 1e déclinaison :
• noms : ἡ σκάφη, ἡ σκιά, ἡ χρεία, ἡ τροφή, ἡ παρασκευή, ἡ ῥητορική, ὁ ποιητής, ὁ οἰκιστής, ἡ ἡδονή, ἡ ψυχή, ἡ φωνή, ἡ ἠχή, ἡ πληγή, ἡ πικρία, ἡ κραυγή, ἡ βλασφημία, ἡ κακία, ἡ εἰρήνη, ἠ γῆ, ἡ μάχαιρα.
• adjectifs : πρώτη, μεγίστη, μεγάλη, πᾶσα.

Décliner, sans oublier l’article, et en respectant le nombre (singulier ou pluriel) :

Attention, l’adjectif épithète se place entre l’article et le nom : ἡ μεγίστη σκάφη. Πᾶς « tout », en revanche, se place en dehors : πᾶσα ἡ ἀλήθεια.

• la plus grande barque ἡ μεγίστη σκάφη • toute voix (sans article) πᾶσα φωνή • les plus grands vices αἱ μέγισται κακίαι • la belle âme ἡ καλὴ ψυχή • les mauvais coups αἱ κακαὶ πληγαί • l’opinion droite ἡ ὀρθὴ δόξα • toutes les vérités πᾶσαι αἱ ἀλήθειαι

■ Éloge de l’expérience (Aristote, Métaphysique)

Δοκεῖ σχεδὸν ἐπιστήμῃ καὶ τέχνῃ ὅμοιον εἶναι καὶ ἐμπειρία, ἀποβαίνει δ’ ἐπιστήμη καὶ τέχνη διὰ τῆς ἐμπειρίας τοῖς ἀνθρώποις· « ἡ μὲν γὰρ ἐμπειρία τέχνην ἐποίησεν », ὡς φησὶ Πῶλος, « ἡ δ’ ἀπειρία τύχην ».

Presque semblable à la science et à l’art semble aussi l’expérience, et c’est grâce à l’expérience qu’adviennent aux hommes la science et l’art  « en effet, l’expérience a créé l’art », comme dit Polos, « et l’inexpérience (a créé) le hasard. »

• δοκεῖ : semble, cf. δόξα
• σχεδὸν : presque
• ἡ ἐπιστήμη, ης : la science, cf. épistémologie
• ἡ τέχνη, ης : l’art, cf. technique
• ὅμοιον : semblable à (+ complément au datif), qualifie ἐμπειρία. Cf. homéo-
• ἡ ἐμπειρία, ας : l’expérience, cf. empirisme
• ἀποβαίνει : arrivent, se réalisent (sujet : ἐπιστήμη καὶ τέχνη)
• διά avec complément au génitif : à travers (avec complément à l’accusatif : à cause de, grâce à)
• τοῖς ἀνθρώποις : aux hommes
• ἐποίησεν : a fait, a créé (verbe ποιέω, cf. poésie)
• ὡς φησὶ Πῶλος : comme dit Polos (Ve siècle, disciple des sophistes)
• ἡ ἀπειρία, ας : l’inexpérience
• ἡ τύχη, ης : le hasard, le sort, la fortune (mot à retenir).