« La terre est bleue comme une orange » et tout le monde le sait. Idées pour se (re)mettre à lire

Pour faire de la littérature une aventure ou même un simple plaisir, il faut lire par soi-même. Ne pas se contenter de souvenirs, et renoncer à l’illusion de connaître la littérature, pour entrer dans l’aventure de la découverte, qui est un voyage dans cet ensemble infini (voir Borges, « La Bibliothèque de Babel »). Les souvenirs scolaires, qui transportent parfois, comme « la madeleine de Proust », vers un savoureux passé, plongent souvent l’esprit dans une profonde léthargie. Changé en « dormeur du val », l’étudiant qui ne lit plus rêve d’une terre « bleue comme une orange », oubliant si cette expression est d’Aragon, d’Éluard ou de Ponge (ou du marketing d’une société de télécommunications). Rien de grave : il suffit de googliser la formule, ou de chercher la touche « Fonction du poète » :

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !

Au panthéon des poncifs (déjà 4 dans ce paragraphe), l’orange bleue rejoindra « Madame Bovary, c’est moi » (et de 5) et « Aujourd’hui, maman est morte » (et de 6). Internet veille, et donne le droit de ne pas lire avec la conscience tranquille. Assommé par la chute d’un fromage lâché par un corbeau, le bel au bois dormant se réveillera de son sommeil dogmatique, si toutefois il se réveille. « Demain, dès l’aube », son professeur pourra dans le cas contraire mettre sur sa tombe « un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur » (on en est à combien ?).

Avant de tomber en léthargie, mieux vaut donc ouvrir les livres, ces tombeaux, et réveiller le macchabée. « Liberté, j’écris ton nom » : très bien, mais Éluard n’a-t-il écrit qu’un mot dans toute sa vie ? Non, il a écrit aussi « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur », mais c’est usé aussi jusqu’à la trame. Certes,

Il fallait bien qu’un visage
Réponde à tous les noms du monde.

L’univers des livres rivalise cependant d’immensité avec la nature : il faut partir à l’aventure (Homère, Conrad, Bouvier, Kerouac, Bowles…). Le pire est de laisser les livres fermés.
La liste qui suit résulte de choix déchirants. À chaque titre, il est possible d’en substituer un autre : Yvain à Perceval, L’Éducation sentimentale à Salammbô, Un balcon en forêt au Rivage des Syrtes, La Légende des siècles aux Rayons et les ombres… Il n’est pas interdit non plus de se précipiter chez son (petit) libraire, pour acheter du Le Clézio, du Modiano, du Volodine, du Michon…

Grands récits (qui ne sont pas tous des romans)

Homère, L’Odyssée (VIIIe siècle avant J.-C.).

Ἦμος δ᾽ ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος Ἠώς,
νῆας μὲν πάμπρωτον ἐρύσσαμεν εἰς ἅλα δῖαν,
ἐν δ᾽ ἱστοὺς τιθέμεσθα καὶ ἱστία νηυσὶν ἐίσῃς,
ἂν δὲ καὶ αὐτοὶ βάντες ἐπὶ κληῖσι καθῖζον·
ἑξῆς δ᾽ ἑζόμενοι πολιὴν ἅλα τύπτον ἐρετμοῖς.
Lorsque parut la fille du matin, l’aube aux doigts roses
on tira tout d’abord les navires dans l’eau divine,
on déposa les mâts et les voiles dans les navires ;
les hommes embarqués, ils prirent place à leur tolet
en bon ordre, et frappèrent de leurs rames la mer grise. (trad. Ph. Jaccottet)


Longus, Daphnis et Chloé (IIe ou IIIe siècle).

Mais quoi qu’il y eût, Daphnis ne se pouvait éjouir à bon escient depuis qu’il eut vu Chloé nue, et sa beauté à découvert, qu’il n’avait point encore vue. Il s’en sentoit le cœur malade ni plus ni moins que d’un venin qui l’eût en secret consumé. (trad. Paul-Louis Courier)

Tristan et Iseult (XIIe siècle).

Pendant la nuit, de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuillue, aux forts rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s’élevant par-dessus la chapelle, s’enfonça dans la tombe d’Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce : au lendemain elle renaît, aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et plonge encore au lit d’Iseut la Blonde. Par trois fois ils voulurent la détruire ; vainement. Enfin, ils rapportèrent la merveille au roi Marc : le roi défendit de couper la ronce désormais. (adapt. Joseph Bédier, 1900)

Chrétien de Troyes, Perceval (XIIe siècle).

C’était au temps où les arbres fleurissent, où les bois se couvrent de feuilles et les prés de verdure, où au matin, dans leur ramage, les oiseaux chantent avec douceur, où toute chose enfin est comme enflammée de joie. Alors se leva le fils de la veuve, dame de la Gaste Forêt solitaire. (trad. Jacques Ribard)

Dante, La Divine comédie (XIVe siècle).

Je suis au troisième cercle, à celui de la pluie / éternelle, maudite, froide et lourde ; / règle et nature n’en sont jamais nouvelles. / Grosse grêle, eau sombre et neige / s’y déversent par l’air ténébreux ; / la terre qui les recueille a une odeur infecte. / Cerbère, bête étrange et cruelle, / hurle avec trois gueules comme un chien / sur les morts qui sont là noyés. / Ses yeux sont rouges, sa barbe grasse et noire, / son ventre large, ses mains onglées ; / il griffe les esprits, les écorche et dépèce. (trad. Jacqueline Risset)

François Rabelais, Gargantua (1534).

Quelques jours après qu’ils se furent rafraîchis il visita la ville : et fut vu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour assemblera plus de gens, que ne ferait un bon prêcheur évangélique. (texte modernisé)

Miguel de Cervantes, Don Quichotte (1605, 1615).

Ayant donc achevé ces préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes. Ainsi, sans mettre âme qui vive dans la confidence de son intention, et sans que personne le vît, un beau matin, avant le jour, qui était un des plus brûlants du mois de juillet, il s’arma de toutes pièces, monta sur Rossinante, coiffa son espèce de salade, embrassa son écu, saisit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour, sortit dans la campagne, ne se sentant pas d’aise de voir avec quelle facilité il avait donné carrière à son noble désir. (trad. Louis Viardot)

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678).

Hé bien ! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son mari.

Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731).

Je puis vous dire néanmoins ce que ces misérables n’ignorent point, continua-t-il en montrant les archers ; c’est que je l’aime avec une passion si violente qu’elle me rend le plus infortuné de tous les hommes. J’ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. Les sollicitations, l’adresse et la force m’ont été inutiles ; j’ai pris le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m’embarquerai avec elle. Je passerai en Amérique.

Voltaire, L’Ingénu (1767).

Monsieur le bailli, qui s’emparait toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d’un demi-pied : Monsieur, comment vous nommez-vous ? — On m’a toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en Angleterre, parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux.

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses (1782).

Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse ! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage ! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur ? Quelle mère pourrait, sans trembler, voir une autre personne qu’elle parler à sa fille ?

Denis Diderot, Jacques le fataliste (1796).

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ?

Honoré de Balzac, Le Chef-d’œuvre inconnu (1831). Lire aussi La Femme de trente ans ou La Cousine Bette.

– Eh ! bien, le voilà ! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d’amour. – Ah ! ah ! s’écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection ! […] – Apercevez-vous quelque chose ? demanda Poussin à Porbus. – Non. Et vous ? – Rien.

Stendhal, La Chartreuse de Parme (1841).

Est-il possible que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes, les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit en prison encore ! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette solitude aérienne…

Gustave Flaubert, Salammbô (1862).

Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces parfums, ces rayonnements, ces haleines l’accablaient. A travers les éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait avec la Déesse elle-même, et son amour s’en dégageait plus fort, comme les grands lotus qui s’épanouissaient sur la profondeur des eaux.

Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment (1866).

Personne dans l’escalier ; personne sous la porte cochère ; il en franchit rapidement le seuil et tourna à gauche. Il savait fort bien, il savait parfaitement que les hommes étaient en ce moment dans le logis de la vieille, qu’ils étaient fort surpris de trouver ouverte la porte tout à l’heure close, qu’ils examinaient les cadavres et qu’il ne leur faudrait pas plus d’une minute pour deviner que le meurtrier était à l’instant encore dans l’appartement et qu’il venait à peine de fuir. (trad. Doussia Ergaz)

Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer (1866).

Une forme grisâtre oscille dans l’eau ; c’est gros comme le bras et long d’une demi-aune environ ; c’est un chiffon ; cette forme ressemble à un parapluie fermé qui n’aurait pas de manche. Cette loque avance vers vous peu à peu. Soudain, elle s’ouvre, huit rayons s’écartent brusquement autour d’une face qui a deux yeux ; ces rayons vivent ; il y a du flamboiement dans leur ondoiement ; c’est une sorte de roue ; déployée, elle a quatre ou cinq pieds de diamètre. épanouissement effroyable. Cela se jette sur vous.

Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch (1886).

C’était à la fin du troisième jour, une heure avant sa mort. À ce moment précis, le petit lycéen s’était faufilé tout doucement chez son père et approché de son lit. Le mourant criait encore désespérément en agitant les bras. Une de ses mains rencontra la tête du petit lycéen. Celui-ci la prit, la pressa contre ses lèvres et pleura. Ce fut à ce moment précis qu’Ivan Ilitch tomba, vit la lumière et découvrit que sa vie n’avait pas été ce qu’il fallait mais qu’elle pouvait encore être corrigée. (trad. Françoise Flamant)

Émile Zola, Le Rêve (1888).

Et il l’aimait, à en mourir, lui aussi, il se méprisait de n’être point à son côté, pour s’éteindre ensemble, du même souffle ! Aurait-on la cruauté de vouloir leur fin misérable à tous deux ? Ah ! l’orgueil du nom, la gloire de l’argent, l’entêtement dans la volonté, est-ce que cela pesait, lorsqu’il n’y avait plus que deux heureux à faire ? Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il exigeait un consentement, suppliant encore, menaçant déjà. Mais l’évêque ne se décida à ouvrir les lèvres que pour répondre par le mot de sa toute-puissance : Jamais !

Marcel Proust, Du côté de chez Swann (1913).

Que de fois j’ai vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de lui, portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix.

Franz Kafka, Dans la Colonie pénitentiaire (1919).

Ce faisant, il aperçut presque malgré lui le visage du cadavre. Il avait gardé la même expression que quand il était en vie ; on ne pouvait discerner aucun signe de la rédemption promise ; ce que tous les autres avaient trouvé dans la machine, l’officier ne l’avait pas trouvé ; les lèvres étaient serrées, les yeux grands ouverts donnaient l’impression d’être vivants ; le regard était calme et convaincu ; la pointe de la grande aiguille avait traversé le front. (trad. Claude David)

Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925).

Ils pourraient bien, Peter et elle, rester séparés pendant des siècles (elle n’écrivait jamais et ses lettres à lui étaient si sèches), mais un jour, tout à coup, cette pensée lui viendrait : « S’il était ici, avec moi, que dirait-il ? »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit (1932).

À mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous.

William Faulkner, Lumière d’août (1932).

J’attendis près de deux ans après Tandis que j’agonise, puis je commençai Lumière d’août, n’en sachant rien de plus qu’une image : celle d’une jeune femme, enceinte, parcourant une route de campagne qui lui est étrangère.

Jean Giono, Un roi sans divertissement (1947).

Seulement, ce soir-là, il ne fumait pas un cigare : il fumait une cartouche de dynamite. Ce que Delphine et Saucisse regardèrent comme d’habitude, la petite brise, le petit fanal de voiture, c’était le grésillement de la mèche. Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers. Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères »?

Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes (1951).

Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désoeuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes ; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil ; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer.

Albert Camus, La Chute (1956).

Je méditais par exemple de bousculer des aveugles dans la rue, et à la joie sourde et imprévue que j’éprouvais, je découvrais à quel point une partie de mon âme les détestait ; je projetais de crever les pneumatiques des petites voitures d’infirmes, d’aller hurler « sale pauvre » sous les échafaudages où travaillait les ouvriers…

Marguerite Duras, Moderato cantabile (1958).

Dans un dernier sursaut, le rose du ciel augmenta. « Je ne veux pas apprendre le piano », dit l’enfant. Dans la rue, en bas de l’immeuble, un cri de femme retentit. Une plainte longue, continue, s’éleva et si haut que le bruit de la mer en fut brisé. Puis elle s’arrêta, net. « Qu’est-ce que c’est ? cria l’enfant. – Quelque chose est arrivé », dit la dame.

Nathalie Sarraute, Le Planétarium (1959).

Ses petits yeux brillants, très enfoncés l’observent tandis qu’il avance gauchement… Et elle l’observe aussi. Ses grands yeux clairs sont fixes sur lui. Un courant sort d’elle qui refoule, qui écrase en lui les pensées, les mots… II cherche autour de lui… un secours viendra peut-être du dehors, de n’importe où, de ce grand feu qui flambe par ce temps doux dans la cheminée, de cette couverture qu’elle a sur les genoux, il se cramponne ä cela, de là quelque chose surgit, les mots se forment déjà… mais attention, ils sont repousses, casse-cou, crime de lèse-majesté, il est perdu s’il ose lui poser une question comme à n’importe qui, se hisser sur un plan d’égalité… elle va se redresser avec cet air qu’il lui a vu, d’impératrice outragée… Mais les mots, cette fois encore, tandis qu’il les tire en arrière pour les retenir, se dégagent, un peu titubants, se remettent d’aplomb : J’espère… que vous n’êtes pas souffrante ?

Textes sacrés

Torah, par exemple la Genèse (VIIIe-IIIe siècles avant J.-C.).
Nouveau Testament, par exemple l’évangile de Luc (fin du Ier siècle après- J.C.)
Coran (VIIe siècle après J.-C.)

Nouvelles, contes, fables et autres récits courts

Charles Perrault, Contes (1697)

Un jour que ces enfants étaient couchés, et que le Bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois…

La Fontaine, Fables (1668-1694).

Tenez toujours divisés les méchants :
La sûreté du reste de la terre
Dépend de là. Semez entre eux la guerre,
Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant : je me tais.

Stendhal, Chroniques italiennes (1855).

Marzio fut amené de Naples, et placé, lui aussi, dans la prison Savella; là, on le confronta aux deux femmes, qui nièrent tout avec constance, et Béatrix en particulier ne voulut jamais reconnaître le manteau galonné qu’elle avait donné à Marzio. Celui-ci pénétré d’enthousiasme pour l’admirable beauté et l’éloquence étonnante de la jeune fille répondant au juge, nia tout ce qu’il avait avoué à Naples. On le mit à la question, il n’avoua rien, et préféra mourir dans les tourments ; juste hommage à la beauté de Béatrix. (« Les Cenci »)

Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires.

Pendant que je regardais, cette fissure s’élargit rapidement ; – il survint une reprise de vent, un tourbillon furieux ; – le disque entier de la planète éclata tout à coup à ma vue. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles s’écrouler en deux. – Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux comme la voix de mille cataractes, – et l’étang profond et croupi placé à mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la Maison Usher. (La Chute de la maison Usher, trad. Charles Baudelaire)

Jules Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques (1874).

Ce qui sort de ces drames cachés, étouffés, que j’appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d’un effet plus poignant sur l’imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s’était déroulé sous vos yeux. Ce qu’on ne sait pas centuple l’impression de ce qu’on sait. Me trompé-je ? Mais je me figure que l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier.

Gustave Flaubert, Trois contes (1877).

Enfin ils moururent, couchés sur le sable, la bave aux naseaux, les entrailles sorties, et l’ondulation de leurs ventres s’abaissant par degrés. Puis tout fut immobile. La nuit allait venir ; et derrière le bois, dans les intervalles des branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang. Julien s’adossa contre un arbre. Il contemplait d’un œil béant l’énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire. (La Légende de saint Julien l’hospitalier)

Jorge Luis Borges, Fictions.

Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète. (La Bibliothèque de Babel)

Philosophes et moralistes

Platon, Phèdre (IVe siècle avant J.-C.).

La nature a donné à l’aile le pouvoir d’entraîner vers le haut ce qui est pesant, en l’élevant dans les hauteurs où la race des dieux a établi sa demeure ; l’aile est, d’une certaine manière, la réalité corporelle qui participe le plus au divin. (trad. Luc Brisson)

Aristote, Éthique à Nicomaque (IVe siècle avant J.-C.).

En dehors de l’homme, tous les autres êtres vivants se trouvent dans l’impossibilité de goûter le bonheur, du fait même qu’il leur est refusé de participer à la contemplation. Plus notre faculté de contempler se développe, plus se développent nos possibilités de bonheur. (trad. Jean Voilquin)

Cicéron, L’Amitié (De Amicitia) (Ier siècle avant J.-C.).

Chacun s’aime soi-même, non par l’espoir de quelque récompense, mais parce que l’amour de nous-mêmes est un sentiment que la nature nous donne. Si le même désintéressement n’existe pas dans l’amitié, il n’y a point de véritable ami ; car notre ami est un autre nous-même. (trad. Gallon la Bastide)

Érasme, Éloge de la folie (1511).

La Folie est la seule chose qui arrête la jeunesse dans sa fuite et retarde l’arrivée du dernier jour.

Machiavel, Le Prince (1532).

Ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j’imagine qu’il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu’elle en laisse à peu près l’autre moitié en notre pouvoir. (trad. J. V. Périès)

La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1576).

C’est chose étrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ; mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu’un homme mâtine cent mille et les prive de leur liberté, qui le croirait, s’il ne faisait que l’ouïr dire et non le voir ?

Baltasar Gracian, L’Homme de cour (1647).

Il faut aujourd’hui plus de conditions pour faire un sage, qu’il n’en fallut anciennement pour en faire sept ; et il faut en ce temps-ci plus d’habileté pour traiter avec un seul homme, qu’il n’en fallait autrefois pour traiter avec tout un peuple. (trad. Amelot de la Houssaie)

La Rochefoucauld, Maximes et réflexions diverses (1665).

Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes.

La Bruyère, Les Caractères (1688)

Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes, et l’oubli des autres : ils sont ainsi faits, c’est leur nature, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s’élève. (De l’Homme)

René Descartes, Méditations métaphysiques (1641)

Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, à savoir que nous ouvrons les yeux, que nous branlons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre corps ne sont pas tels que nous les voyons.

Blaise Pascal, Pensées (1669).

Tout ce que nous voyons du monde n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’approche de l’étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part.

Denis Diderot, Le Neveu de Rameau (années 1660, 1e publication en 1821).

Moi. — L’habit du cynique était autrefois notre habit monastique, avec la même vertu : les cyniques étaient les Carmes et les Cordeliers d’Athènes. Lui. — Je vous y prends ! Diogène a donc aussi dansé la pantomime, si ce n’est devant Périclès, du moins devant Laïs ou Phryné ? — Moi. — Vous vous trompez encore : les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait à lui. Lui. — Mais il faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du repos, de l’argent, et beaucoup d’autres choses, que je préfère devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.

Henri Bergson, Le Rire (1900).

Quel est l’objet de l’art ? Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes, car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature.

Mémorialistes,
autobiographes,
autoportraitistes

Saint Augustin, Confessions (Ve siècle).

Je péchais donc enfant, en préférant ainsi la vanité à l’utile ; ou plutôt je haïssais l’utile et j’aimais la vanité. « Un et un sont deux, deux et deux quatre » était pour moi une odieuse chanson ; et je ne savais pas de plus beau spectacle qu’un fantôme de cheval de bois rempli d’hommes armés, que l’incendie de Troie et l’ombre de Créuse. (trad. M. Moreau)

Montaigne, Essais (1580).

J’ay eu long temps avec moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde qui a esté descouvert en nostre siecle, en l’endroit où Vilegaignon print terre, qu’il surnomma la France Antartique. Cette descouverte d’un païs infini semble estre de consideration. Je ne sçay si je me puis respondre que il ne s’en face à l’advenir quelque autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. J’ay peur que nous avons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n’avons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n’étreignons que du vent. (livre I, « Des Cannibales »)

Louis de Rouvroy de Saint-Simon, Mémoires (1830).

Que les rois soient les maîtres de donner, d’augmenter, de diminuer; d’intervertir les rangs, de prostituer à leur gré les plus grands honneurs, comme à la fin ils se sont approprié le droit d’envahir les biens de leurs sujets de toutes conditions et d’attenter à leur liberté d’un trait de plume à leur volonté, plus souvent à celle de leurs ministres et de leurs favoris, c’est le malheur auquel la licence effrénée des sujets a ouvert la carrière, et que le règne de Louis XIV a su courir sans obstacle jusqu’au dernier bout, devant l’autorité duquel le seul nom de loi, de droit, de privilège, était devenu un crime.

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (1826-1838, reproduction du manuscrit sur le site de la BNF)

Vous rirez quand vous saurez que souvent je ne me suis pas fait un scrupule de tromper des étourdis, des fripons, des sots quand j’en ai eu besoin. Pour ce qui regarde les femmes, ce sont des tromperies réciproques qu’on ne met pas en ligne de compte, car quand l’amour s’en mêle, on est ordinairement la dupe de part et d’autre.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions (1782)

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature : et cet homme ce sera moi.

■ François-René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe (1849)

D’autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses plantes rivulaires; j’écoutais les bruits qui sortent des lieux infréquentés ; je prêtais l’oreille à chaque arbre ; je croyais entendre la clarté de la lune chanter dans les bois : je voulais redire ces plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres.

■ Jean-Paul Sartre, Les Mots (1963)

Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et qui vaut n’importe qui.

Poésie

Ovide, Les Amours

Militat omnis amans, et habet sua castra Cupido;
Attice, crede mihi, militat omnis amans.
quae bello est habilis, Veneri quoque conuenit aetas.
turpe senex miles, turpe senilis amor.
quos petiere duces animos in milite forti,
hos petit in socio bella puella uiro.
peruigilant ambo; terra requiescit uterque –
ille fores dominae seruat, at ille ducis…

Tout amant est soldat, et l’Amour a son camp ; oui, Atticus, crois-moi, tout amant est soldat ; l’âge qui convient à la guerre est aussi celui qui convient à Vénus. Honte au vieux soldat ! honte au vieil amant ! le nombre d’années qu’exige un chef dans un brave soldat est celui qu’une jeune beauté demande à l’heureux possesseur de sa couche ; ils veillent l’un et l’autre ; tous deux ils ont souvent pour lit la terre ; l’un garde la porte de sa maîtresse, l’autre celle de son général… (trad. Nisard)

■ Francesco Petrarca (Pétrarque), Canzoniere

Erano i capei d’oro a l’aura sparsi
che ’n mille dolci nodi gli avolgea,
e ’l vago lume oltra misura ardea
di quei begli occhi, ch’or ne son sí scarsi.

Flottaient ses cheveux d’or dans cette brise
Qui en mêlait mille bouches charmantes,
Grâce, surabondante, était la lumière
De ses beaux yeux qui pour moi n’en ont plus. (trad. Yves Bonnefoy)

■ Clément Marot, L’Adolescence clémentine

Quand je voy ma maistresse,
Le cler coleil me luyt.
S’ailleurs, mon œil s’adresse,
Ce m’est obscure nuit.
Et croy que sans chandelle
À son lit à minuyt
Je verrois avec elle.

■ Louise Labé, Œuvres

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d’amante :
Prierai la Mort noircir mon plus clair jour.

■ Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène

Ces longues nuits d’hiver, où la Lune otieuse
Tourne si lentement son char tout à l’entour,
Où le coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuit semble un an à l’âme soucieuse :

Je fusse mort d’ennui sans ta forme douteuse,
Qui vient par une feinte alléger mon amour,
Et faisant, toute nue, entre mes bras séjour,
Me pipe doucement d’une joie menteuse.

■ Joachim du Bellay, Les Regrets

Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse,
Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse,
S’ils furent ma folie, ils seront ma raison.

S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
S’ils furent mon venin, le scorpion utile,
Qui sera de mon mal la seule guérison.

■ William Shakespeare, Sonnets

O! learn to read what silent love hath writ:
To hear with eyes belongs to love’s fine wit.

Oh ! apprends à lire ce que mon amour silencieux a écrit : il appartient à l’esprit sublime de l’amour d’entendre avec les yeux. (trad. F.-V. Hugo)

■ André Chénier, Poésies

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
    Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
    Peut-être est-ce bientôt mon tour.

■ Lord Byron, choix de poèmes : Poèmes (éd. Allia)

Through thy battlements, Newstead, the hollow winds whistle;
Thou, the hall of my fathers, art gone to decay;
In thy once smiling garden the hemlock and thistle
Have choked up the rose which late bloomed in the way.

Newstead, à travers tes créneaux, les vents mugissent sourdement. Manoir de mes pères, te voila qui dépéris ; dans tes jardins, que la joie animait naguère, la ciguë et le chardon croissent où fleurissait la rose. (trad. Benjamin Laroche)

■ Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !

■ Victor Hugo, Les Contemplations

J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,
L’homme liant la gerbe mûre ;
J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif
Ce qui parle à ce qui murmure ;

Et je reste parfois couché sans me lever
Sur l’herbe rare de la dune,
Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver
Les yeux sinistres de la lune.

■ Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (mais aussi Petits poèmes en prose)

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit

Ce furent enfin, — ainsi s’acheva le rêve, ainsi je raconte, — un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, — une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d’un chêne, — et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

■ Charles Leconte de Lisle, Poèmes barbares

La panthère aux aguets rampe en arquant le dos ;
Le python musculeux, aux écailles d’agate,
Sous les nopals aigus glisse sa tête plate ;
Et dans l’air où son vol en cercle a flamboyé,
La cantharide vibre autour du roi rayé.
Lui, baigné par la flamme et remuant la queue,
Il dort tout un soleil sous l’immensité bleue.

■ José-Maria de Heredia, Les Trophées

Vers la gaze de feu que trament les rayons
Vole le frêle essaim des riches papillons
Qu’enivrent la lumière et le parfum des sèves ;

Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil,
Et dans les mailles d’or de ce filet subtil,
Chasseur harmonieux, j’emprisonne mes rêves.

■ Paul Verlaine, Romances sans paroles

Je devine, à travers un murmure,
Le contour subtil des voix anciennes
Et dans les lueurs musiciennes,
Amour pâle, une aurore future !

■ Arthur Rimbaud, Poésies (mais aussi Une saison en enfer et Illuminations)

Je veux bien que les saisons m’usent.
À toi, Nature ! je me rends,
Et ma faim et toute ma soif ;
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m’illusionne ;
C’est rire aux parents qu’au soleil ;
Mais moi je ne veux rire à rien,
Et libre soit cette infortune.

■ Jules Laforgue, Complaintes

Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Filons, en costume,
Présider là-haut !
Ma cervelle est morte.
Que le Christ l’emporte !
Béons à la Lune,
La bouche en zéro.

■ Paul Claudel, Connaissance de l’Est

Alors une grande pitié naquit dans le cœur de la vierge, pour laquelle aujourd’hui les femmes viennent, près de la cloche, vénérer sa face de bois peint. Ayant fait sa prière au dieu souterrain, elle vêtit le costume de noces, et comme une victime dévouée, s’étant noué un brin de paille autour du cou, elle se précipita dans le métal en fusion.

■ Guillaume Apollinaire, Alcools

La tzigane savait d’avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l’Espérance

■ Pierre Reverdy, Sable mouvant

Que nul ne me regarde
Si ce n’est au travers d’un verre d’illusion
Retenant seulement
sur l’écran glacé d’un horizon qui boude
ce fin profil de fil de fer amer
si délicatement lavé
par l’eau qui coule
les larmes de rosée
les gouttes de soleil
les embruns de la mer

■ Blaise Cendrars, Du Monde entier au cœur du monde

Effeuille la rose des vents
Voici que bruissent les orages déchaînés
Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés
Bilboquets diaboliques
Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais
D’autres se perdent en route

■ Paul Éluard, Capitale de la douleur

Elle est belle, statue vivante de l’amour,
O neige de midi, soleil sur tous les ventres,
O flammes de sommeil sur un visage d’ange
Et sur toutes les nuits et sur tous les visages.

■ Francis Ponge, Le Parti pris des choses

Le poète ne doit jamais proposer une pensée mais un objet, c’est-à-dire que même à la pensée il doit faire prendre une pose d’objet.

■ René Char, Fureur et mystère

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

Saint-John Perse, Éloges

Joie ! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel ! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d’herbages et les vertes délices du sol se peignent au siècle d’un long jour…

■ Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme. Poésie, 1914-1970 (anthologie)

L’uomo, monotono universo,
crede allargarsi i beni
e dalle sue mani febbrili
non escono senza fine che limiti.

L’homme, monotone monde,
Croit agrandir son empire
Et de ses fiévreuses mains
Ne sortent jamais que des bornes. (trad. Ph. Jaccottet)

■ Federico García Lorca, Poésies

No duerme nadie por el cielo. Nadie, nadie.
No duerme nadie.
Las criaturas de la luna huelen y rondan sus cabañas.
Vendrán las iguanas vivas a morder a los hombres que no sueñan
y el que huye con el corazón roto encontrará por las esquinas
al increíble cocodrilo quieto bajo la tierna protesta de los astros.

Personne ne dort de par le ciel. Personne, personne.
Personne ne dort.
Les créatures de la lune hument et errent dans leurs cabanes.
Les iguanes vivants viendront mordre les hommes qui ne rêvent pas
et celui qui le cœur brisé fuit rencontrera au coin
l’incroyable crocodile encore sous la protestation tendre des étoiles.

■ Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal

Au bout du petit matin, sur cette plus fragile épaisseur de terre que dépasse de façon humiliante son grandiose avenir – les volcans éclateront, l’eau nue emportera les taches mûres du soleil et il ne restera plus qu’un bouillonnement tiède picoré d’oiseaux marins – la plage des songes et l’insensé réveil.

■ Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique (Seuil)

Ô Morts, qui avez toujours refusé de mourir, qui avez su résister à la Mort
Jusqu’en Sine jusqu’en Seine, et dans mes veines fragiles, mon sang irréductible
Protégez mes rêves comme vous avez fait vos fils, les migrateurs aux jambes minces.

■ Philippe Jaccottet, Poésie

Je ne fais pas grand-chose contre le démon :
je travaille, et levant les yeux parfois de mon
travail, je vois la lune avant qu’il fasse clair.

■ Yves Bonnefoy, Les Planches courbes

Ô souvenir,
Tes arbres sont en fleurs devant le ciel,
On peut croire qu’il neige,
Mais la foudre s’éloigne sur le chemin,
Le vent du soir répand son trop de graines.

■ Michel Deguy, Comme si comme ça (anthologie, 1980-2007)

Poésie sert à mesurer l’écart, la nue proximité des étrangers : l’autre, à une distance nulle et infinie, comme la conscience.

■ Mahmoud Darwich, La Terre nous est étroite et autres poèmes (anthologie)
Adonis, Chants de Mihyar le Damascène

Je veux m’agenouiller
Je veux prier le hibou aux ailes brisées
les braises, les vents
Je veux prier l’astre dérouté dans le ciel
la mort, la peste
Je veux brûler dans l’encens
mes jours blancs et mes chants
mes cahiers, l’encre et l’encrier
Je veux prier n’importe quelle chose
ignorante de la prière

■ Pablo Neruda, Résidence sur la terre

Théâtre

Eschyle, Les Perses

Βασίλεια. – Πολλοῖς μὲν αἰεὶ νυκτέροις ὀνείρασιν
ξύνειμ´, ἀφ´ οὗπερ παῖς ἐμὸς στείλας στρατὸν
Ἰαόνων γῆν οἴχεται πέρσαι θέλων·
ἀλλ´ οὔτι πω τοιόνδ´ ἐναργὲς εἰδόμην
ὡς τῆς πάροιθεν εὐφρόνης· λέξω δέ σοι.
La reine. – Maints et maints songes, la nuit, ne cessent de me hanter depuis que mon fils a mis sur pied cette expédition et qu’il est parti, décidé de ravager le pays des Ioniens. Mais jamais encore je n’en ai vu comme celui de la nuit dernière, aussi net… Écoute. (traduction Debidour)

Sophocle, Œdipe roi

Κρέων. – Καὶ τοῦ με χρείας ὧδε λιπαρεῖς τυχεῖν;
Οἰδίπους. – ῾Ρῖψόν με γῆς ἐκ τῆσδ´ ὅσον τάχισθ´, ὅπου
θνητῶν φανοῦμαι μηδενὸς προσήγορος.
Créon. – Que demandes-tu si instamment ? Qu’attends-tu de moi ?
Œdipe. – Jette-moi hors de ce pays, au plus vite, quelque part où je ne trouve plus âme qui vive pour m’adresser la parole ! (trad. V.-H. Debidour)

Euripide, Alceste

Ἀλλ´ οὖν ἐκεῖσε προσδόκα μ´, ὅταν θάνω,
καὶ δῶμ´ ἑτοίμαζ´, ὡς συνοικήσουσά μοι.
Ἐν ταῖσιν αὐταῖς γάρ μ´ ἐπισκήψω κέδροις
σοὶ τούσδε θεῖναι πλευρά τ´ ἐκτεῖναι πέλας
πλευροῖσι τοῖς σοῖς· μηδὲ γὰρ θανών ποτε
σοῦ χωρὶς εἴην τῆς μόνης πιστῆς ἐμοί.
Attends-moi là-bas, jusqu’à l’heure de ma mort,
et prépare-nous une demeure, pour y vivre près de moi.
J’ordonnerai qu’on me place dans le même cercueil de cèdre que toi,
et qu’on m’y étende le flanc contre ton flanc. Que jamais, après ma mort,
je ne sois séparé de toi, la seule qui fut fidèle !

Aristophane, La Paix

Κινησίας. – Πρὸς τῶν θεῶν νυν ἐκκάλεσόν μοι Μυρρίνην.
Λυσιστράτη. –
ἰδοὺ καλέσω ᾽γὼ Μυρρίνην σοι; σὺ δὲ τίς εἶ;
Κινησίας. – Ἀνὴρ ἐκείνης, Παιονίδης Κινησίας.
Λυσιστράτη. – Ὦ χαῖρε φίλτατ᾽· οὐ γὰρ ἀκλεὲς τοὔνομ
τὸ σὸν παρ᾽ ἡμῖν ἐστιν οὐδ᾽ ἀνώνυμον.
Ἀεὶ γὰρ ἡ Γυνή σ᾽ ἔχει διὰ στόμα.
Κἂν ᾠὸν ἢ μῆλον λάβῃ, « Κινησίᾳ
τουτὶ γένοιτο, » φησίν.
Κινησίας. – Ὢ πρὸς τῶν θεῶν.
Chaulapin. – Où est Minouche ? appelle-la moi !
Démobilisette. – Voyez-vous ça ? que je t’appelle Minouche ? Et toi, qui es-tu donc ?
Chaulapin. – Son mari, Chaulapin de Triquebourg !
Démobilisette. – Ah ! bonjour, chez ami ! Ton nom n’est pas chez nous sans gloire, ni renom ! Ta femme l’a sans cesse sur les lèvres ! Qu’elle touche un œuf, une pomme, on l’entend dire : « Si je pouvais donner ça à Chaulapin ! »
Chaulapin. – Au nom du ciel… (traduction Debidour)

Térence, Heautontimoroumenos
Sénèque, Médée
■ William Shakespeare, Hamlet
■ Pedro Calderón de la Barca, La Vie est un songe
■ Pierre Corneille, Le Cid
■ Pierre Corneille, Horace
■ Pierre Corneille, L’Illusion comique
■ Jean Racine, Phèdre
■ Jean Racine, Bérénice
Molière, L’École des maris
Molière, L’École des femmes
Molière, Le Bourgeois gentilhomme
Molière, Tartuffe
■ Carlo Goldoni, Arlequin valet de deux maîtres
Marivaux, Les Fausses confidences
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro
■ Johann Wolfgang von Goethe, Faust
■ Alfred de Musset, Lorenzaccio
■ Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne
■ Victor Hugo, Hernani
■ Victor Hugo, Ruy Blas
■ Alfred Jarry, Ubu roi
■ Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage
■ Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu
■ Jean Cocteau, La Machine infernale
■ Bertolt Brecht, La Résistible ascension d’Arturo Ui
■ Jean Genet, Les Nègres, Les Bonnes, Le Balcon
■ Samuel Beckett, Oh les beaux jours
■ Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve
■ Jean-Paul Sartre, Les Mouches

Critique

■ André Malraux, L’Homme précaire et la littérature
■ Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon
■ Roland Barthes, Le Plaisir du texte
■ Roland Barthes, Leçon
■ Jean Rousset, Forme et signification
■ Marc Fumaroli, La Diplomatie de l’esprit
■ Jean-Louis Chrétien, L’Antiphonaire de la nuit
■ Tzvetan Todorov, La Littérature en péril
■ Peter Brook, L’Espace vide (sur le théâtre)
■ Roger Chartier, Écouter les morts avec les yeux
■ Antoine Compagnon, La Littérature, pour quoi faire ?

Cours et manuels

Usuels
■ Votre manuel de lycée
■ Henri Mitterand, Littérature, Nathan (un tome par siècle)
■ Chantal Labre, Patrice Soler, Dictionnaire de poétique, des modernes aux anciens, Armand Colin

Cours
■ Antoine Compagnon, La Notion de genre (fabula)
■ Antoine Compagnon, Qu’est-ce qu’un auteur ? (fabula)
■ Georges Forestier, Introduction à l’analyse des textes classiques
■ Jean-Michel Gouvard, L’Analyse de la poésie
■ Yves Reuter, L’Analyse du récit
■ Alain Couprie, Le Théâtre : texte, dramaturgie, histoire
■ Sur telle ou telle œuvre : collections Foliothèque (Gallimard) et Études littéraires (Presses universitaires de France)