L’aventure de A à Z

■ Ailleurs

Si nous quittions notre séjour ?
Vous savez que nul n’est prophète
En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
La Fontaine, « L’Homme qui court après la fortune et l’homme qui l’attend dans son lit »

■ Amour

L’amour réunit en lui les deux éléments que nous avons trouvés réunis aussi dans la forme de l’aventure, à savoir : d’une part la force conquérante, de l’autre une grâce qu’on ne peut forcer.
Georg Simmel, La Philosophie de l’aventure, L’Arche, p. 79-81

Je sais fort bien que la sage Pénélope n’est, à la voir, ton égale ni pour la beauté ni pour la taille ; c’est une mortelle ; toi tu ne connaîtras ni la mort ni la vieillesse. Malgré tout, je veux et souhaite tous les jours revenir en ma maison et voir la journée du retour.
Homère, L’Odyssée, chant V, GF, p. 123

■ Angoisse

Le fait est que je fus totalement paralysé par une terreur pure et sans nom, absolument abstraite, sans lien avec aucune forme distincte de danger physique. Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, GF, p. 151

■ Ascèse

Une fois en chemin, tout se simplifie. Alexandra David-Néel

Son besoin, c’était d’exister, et d’aller de l’avant au plus grand risque possible et avec un maximum de privations. Conrad, Au cœur des ténèbres.

Il est toutefois entendu que la dure existence d’un Shakleton a pour le public français beaucoup moins d’importance que les distractions adultérines d’une belle personne, comme on en voit tant. Pierre Mac Orlan, Petit Manuel du parfait aventurier

■ Attente

Tout cela était grand, en attente, muet… Conrad, Au cœur des ténèbres., p. 84

J’en retenais mon souffle dans l’attente d’entendre la brousse partir d’un prodigieux éclat de rire qui serait à secouer les étoiles fixes en leur lieu. ibid., p. 123

… nous n’aurions pu mouvoir de nos mains le lourd rocher qu’il [le cyclope] avait placé devant la haute entrée. C’est pourquoi nous attendîmes en gémissant la divine Éôs. L’Odyssée, IX, trad. Leconte de Lisle

Elle [Pénélope] attend toujours ton retour, gémissant dans son cœur, et elle donne de l’espoir et elle fait des promesses à chacun d’eux [les prétendants], et elle envoie des messagers ; mais son esprit a d’autres pensées. (Athéna à Ulysse). L’Odyssée, XIII

■ Avenir

Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir. Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux, Flammarion, Champs, p. 7

L’aventure, c’est en avant, en avant… Jean-Claude Guillebaud, dans L’Aventure, pour quoi faire ?, collectif, p. 17

■ Changement

On voyage pour que les choses surviennent et changent ; sans quoi on resterait chez soi. Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

■ Clichés

L’Aventure !
On a tendance à imaginer le jeune homme inconnu s’élançant, l’étoile au front. Millions, esclaves, luxe de satrape. Ou alors, il n’a qu’à se balancer dans un hamac, le cigare au bec, une bouteille de rhum dans sa poche et le gourdin à la main. Blaise Cendrars, Rhum

■ Courage

J’avais décidé depuis longtemps de suivre ce chemin, je le suivrai quoi qu’il en coûte, car on doit toujours marcher de l’avant, ne pas céder au découragement… Rien n’est impossible… Tôt ou tard, ce que l’on a décidé se réalise. Il faut savoir oser. Raymond Maufrais¸ cité dans Geoffroi Crunelle, L’Appel de l’aventure

Le courage doit rendre service à un aventurier, car celui-ci se défend contre des hommes. Pour cette raison il diffère totalement du courage militaire, puisque le soldat se défend plus particulièrement contre des machines. Mac Orlan, op. cit.

■ Curiosité

Quand nous ne fûmes plus qu’à une portée de voix, ils redoublèrent de vitesse, mais la nef qui bondissait sur les flots ne resta pas inaperçue des Sirènes ; car elle passait tout près, et elles entonnèrent un chant harmonieux. […] Elles chantèrent ainsi, en lançant leur belle voix. Et moi, j’aspirais à les entendre, et j’ordonnais à mes compagnons de me délier, par un mouvement des sourcils… L’Odyssée, XII

■ Départ

Lâchez tout.
Lâchez Dada.
Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse.
Lâchez vos espérances et vos craintes.
Semez vos enfants au coin d’un bois.
Lâchez la proie pour l’ombre.
Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir.
Partez sur les routes. André Breton, Les Pas perdus

C’est le commencement qui est aventureux, mais c’est la continuation qui est, selon les cas, sérieuse ou ennuyeuse. […] C’est un commencement qui ne cesse de commencer, une continuation de recommencement au cours de laquelle la nouveauté germe et surgit à chaque pas. Telle est l’aventure-minute, la minuscule aventure de la minute prochaine, celle que nous réserve l’instant imprévisible de la minute en instance, et qui fait battre le cœur. Jankélévitch, op. cit.

Dans une continuation aventurière, le chevalier d’industrie s’installe bourgeoisement ; dans l’aventure innocente et désintéressée l’aventureux est toujours un débutant. ibid.

■ Destin

La mort est la loi commune à tous les hommes, et les dieux mêmes ne peuvent la détourner de celui qu’ils aiment, quand il est pris par la funeste Parque de la mort cruelle. L’Odyssée, III, p. 81

■ Destinée

Car rien n’est mystérieux pour le marin sauf la mer elle-même, qui est la maîtresse de son existence, aussi inscrutable que la Destinée. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 44

La destinée. Ma destinée ! C’est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. ibid., p. 160

La destinée donne un sens à des bizarreries arbitraires, absurdes ou décousues que le destin rejette. Jankélévitch, op. cit., p. 42

■ Devoir

« Vivre comme on doit, mourir, mourir… » J’écoutais. Il n’y eut rien d’autre. […] Il avait écrit pour les journaux, et se proposait de recommencer « pour défendre mes idées. C’est un devoir. Conrad, Au cœur des ténèbres , p. 158-159

■ Dieux

Aurore s’élança de la couche, où elle reposait près du glorieux Tithon, afin de porter la lumière aux Immortels et aux mortels. Et les dieux s’asseyaient pour tenir conseil, et parmi eux Zeus qui tonne en haut, dont la puissance est souveraine. Athèna leur disait les mille chagrins d’Ulysse… L’Odyssée, V, p. 116

Et cette immobilité de la vie ne ressemblait nullement à une paix. C’était l’immobilité d’une force implacable appesantie sur une intention inscrutable. Conrad, Au cœur des ténèbres , p. 98

Je soupçonne que pour lui M. Kurtz était un des immortels. ibid., p. 148

Ah ! vraiment, de quels griefs les mortels ne chargent-ils pas les dieux ! C’est de nous, à les entendre, que viennent leurs maux ; mais c’est par leur démence qu’ils sont frappés plus que ne voulait leur destin. L’Odyssée, I, GF, p.. 45

Se lever, partir, marcher. Dieu fait le reste. Nicolas Bouvier. Cité par François Laut

■ Errance

Nous étions des errants sur la terre préhistorique, sur une terre qui avait l’aspect d’une planète inconnue. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 100

Une magie de jeunesse enveloppait ses haillons multicolores, sa misère, sa solitude, l’essentielle désolation de ses futiles vagabondages. ibid., p. 135

■ Espoir

… des profondeurs des bois s’éleva une lamentation, tremblante et prolongée, de lugubre crainte et de total désespoir, telle qu’on l’imaginerait suivant la perte du dernier espoir sur terre. ibid., p. 119

Et nous, en gémissant, nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse, et le désespoir envahit notre âme. L’Odyssée, IX, trad. Leconte de Lisle

Mais tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, puisque l’intelligence d’Odysseus est restée en toi, et tu dois epérer accomplir ton dessein. Athèna-Mentor à Télémaque, ibid., II

Il vaut mieux mourir que de nous retirer vivants, n’ayant point accompli ce que nous espérions ici. ibid., XXI

■ Esprit

Associer aventure et esprit relève d’une impossibilité quasi métaphysique. On voit par là combien nous avons perdu cette idée venue du plus lointain de notre civilisation que, pour faire un homme, il faut de toute nécessité unir en lui les dimensions de l’action et de la réflexion. Patrice Franceschi, dans L’Aventure, pour quoi faire ?, op. cit., p. 175-176

Le poète à venir, surmontera l’idée déprimante du divorce irréparable de l’action et du rêve. André Breton, Les Vases communicants, Folio, p. 170-171

Il m’est impossible de concevoir une joie de l’esprit autrement que comme un appel d’air. […] Quand fera-t-on à l’arbitraire la place qui lui revient dans la formation des œuvres et des idées ? Ce qui nous touche est généralement moins voulu qu’on ne croit. André Breton, Les Pas perdus, p. 69

■ Étranger

C’était fort curieux, de voir le contraste entre l’expression des Blancs et celle des Noirs de notre équipage, qui étaient aussi étrangers à cette partie du fleuve que nous, quoique leur contrée ne fût qu’à huit cents milles. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 109

■ Événement

C’est toujours l’inattendu qui arrive. Conrad, Lord Jim

L’aventure se place surtout au point de vue de l’instant. Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux, p. 7

La vie commence quand quelque chose arrive ; quand survient ou advient l’événement. ibid. , p. 52

Vu du centre de la personnalité, chaque événement apparaît être aussi bien une nécessité qui s’est développée de l’unité même de l’histoire du Moi, qu’un accident étranger à celle-ci, un accident dont la signification profonde échappe à toute compréhension, comme s’il résidait quelque part dans le vide. C’est ainsi que chaque événement est accompagné d’une ombre de ce qui, sous une forme claire et condensée, constitue l’aventure et que souvent, à notre étonnement, nous voyons cette ombre surgir. Georg Simmel, texte cité, p. 85

■ Exotisme

L’exotisme, ce n’est rien d’autre que la routine des autres qui vous captive, précisément parce qu’elle est « autre ». À trop le rechercher pour en faire de jolies phrases, on se rend complices de gros mensonges. Jean-Claude Guillebaud, texte cité, p. 31

■ Fatigue

Ulysse laissa tomber à terre ses deux genoux et ses fortes mains ; son cœur était dompté par les vagues ; tout con corps était tuméfié ; l’eau de mer ruisselait en abondance par sa bouche et ses narines ; sans souffle et sans voix il gisait épuisé, une lassitude terrible l’accablait. L’Odyssée, V

■ Fuite

Et si l’aventure constituait la possibilité d’une fuite ? Sylvain Tesson, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 41

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. […] Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse dans mon âme. Baudelaire, « N’importe où hors du monde », Petits poèmes en prose

■ Gloire

Je suis Ulysse, fils de Laërte ; par mes ruses j’intéresse tous les hommes, et ma gloire atteint le ciel. L’Odyssée, IX, GF, p. 173

■ Hasard

Quand un enchevêtrement avec des éléments incertains de la destinée rend le succès de notre action douteux, nous avons l’habitude de mettre un frein à notre élan, de nous ménager des reculs, de n’avancer que pas à pas en tâtonnant. Dans l’aventure nous procédons tout à fait inversement : c’est précisément sur les caprices de la chance, sur le hasard et sur un à peu près que nous risquons tout. Nous brûlons les ponts derrière nous, nous marchons délibérément sur des nuages, comme s’ils devaient nous porter, quelles que puissent être les circonstances. Georg Simmel, texte cité, p. 78

■ Imaginaire

Je me souviens de n’avoir jamais été déçu par les villes étrangères. Elles épousaient toutes le labyrinthe dessiné par mon imaginaire. Olivier Frébourg, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 133

■ Inconnu

Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Arthur Rimbaud, lettre à Izambard, 13 mai 1871

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
[…]
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » Baudelaire, « Le Voyage », Les Fleurs du mal

Aimer l’aventure, c’est pousser une porte sans savoir ce qu’elle cache. Tristan Savin, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 154

Une fois refermés les livres, l’aventure commence au moment où l’on franchit le parapet de l’habitude, où l’on s’époussette l’esprit de la poussière des certitudes, où l’on quitte le corset du confort et de sa métastase morale, le conformisme. Tesson, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 39

■ Liberté

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! » Arthur Rimbaud, « Les Poètes de sept ans »

L’aventurier aime la discipline. Il la considère comme un repos, une distraction. C’est la seule forme d’art qu’il puisse comprendre. Mac Orlan, op. cit.

■ Livres

Il était, lui [Jean Galmot, aventurier], l’homme de l’aventure : et l’aventure n’est pas ce qu’on imagine, un roman. Elle ne s’apprend pas dans un livre. Elle n’est faite ni pour les romantiques attardés, ni pour les chiourmes. L’aventure est toujours une chose vécue, et, pour la connaître, il faut avant tout être à la hauteur pour la vivre, et ne pas avoir peur. Blaise Cendrars, Rhum

L’aventure est relative, l’aventure vit non pas dans l’audace de celui qui ose la vivre mais d’abord dans le génie de celui qui la relate ou l’écrit. Olivier Weber, Conrad, Le Voyageur de l’inquiétude, 2011

Les vrais voyages commencent et finissent dans les livres. Corty, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 79

Les écrivains voyageurs : non « des broussards intrépides et incultes, mais des bibliothèques d’érudition ambulante et d’immenses bouffeurs de livres ». Nicolas Bouvier, correspondance

■ Mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. Baudelaire, « L’Homme et la mer », Les Fleurs du mal

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! » Rimbaud, « Le Bateau ivre »

Des vagues de granit avec des neivées blanches. Un paysage alpestre d’eau, tout en frimas. Blaise Cendrars, Mon Voyage en Amérique

■ Mort

C’est une chose bien simple : pour pouvoir courir une aventure, il faut être mortel, et de mille manières vulnérable ; il faut que la mort puisse pénétrer en nous par tous les pores de l’organisme, par tous les joints de l’édifice corporel. Jankélévitch, op. cit.

L’aventure vole du temps à la mort. Tesson, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 3

Parce que la vie ne suffit pas. ibid., p. 45

Il me sembla que moi aussi j’étais enterré dans une vaste tombe pleine d’inavouables secrets. Conrad, Dans les ténèbres, p. 148

La mort d’un aventurier [actif] est rarement décorative. Mac Orlan, op. cit.

Les aventuriers passifs meurent comme tout le monde dans leur lit, sur la voie publique, ou à l’hôpital. ibid.

■ Naufrage

Le fils de Cronos plaça une nuée noirâtre au-dessus de la nef creuse ; et la mer en fut obscurcie. Le vaisseau ne courut pas longtemps ; aussitôt vint en sifflant Zéphyre, qui tourbillonnait en tempête […]. En même temps, Zeus tonna et lança sa foudre sur la nef. Frappée par la foudre de Zeus, elle tournoya tout entière sur elle-même, s’emplit d’une fumée de soufre, et mes gens tombèrent du vaisseau. L’Odyssée, XII

■ Obscurité

Regarder d’un navire la côte filer, c’est comme réfléchir à une énigme. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 59

Ce que nous pouvions voir n’était que la vapeur où nous étions […]. Le reste du monde n’était nulle part […]. ibid. , p. 108

Nos yeux ne nous étaient pas plus utiles que si nous avions été ensevelis sous des kilomètres d’ouate. ibid., p. 114

Il me semblait d’un bond avoir été transporté dans une région sans lumière de subtiles horreurs… ibid. , p. 141

Nous vivons dans la lueur vacillante – puisse-t-elle durer aussi longtemps que roulera la vieille terre ! ibid., p. 45

■ Optimisme

En fin de compte, ce que l’esprit d’aventure dit à la jeunesse, c’est qu’il est toujours possible de braver le destin – et que l’on peut donc rester résolument optimiste, même dans les pires moments et les pires situations. Franceschi, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 185

■ Pari

La grande vie sérieuse et la petite vie intense […] sont l’une à l’autre comme la vérité du jour et la vérité de la nuit, qui sont contradictoires et pourtant également vraies, qui sont donc incomparables. Le choix qu’on fait entre elles ne ressemble-t-il pas à un pari ? » Jankélévitch, op. cit., p. 51

■ Parole

Le destin n’est qu’une série d’événements dits ou prédits par une parole autorisée. […] Aventure et parole, vie et langage se confondent et le métal qui est issu de leur fusion est celui du destin. Giorgio Agamben, L’Aventure, p. 29-30

Ainsi parla-t-il, et tous demeurèrent immobiles en silence ; ils étaient tous sous le charme dans la grand-salle pleine d’ombre… » L’Odyssée, XIII

Ce qu’il éprouvait était au-delà des mots… » Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 142

■ Passion

L’homme passionné par la passionnante insécurité de l’aventure, par le passionnant aléa de l’avenir est dans la situation passionnelle des amants frénétiques qui ne peuvent ni vivre ensemble ni vivre séparés. Jankélévitch, op. cit.

■ Paysage

La grande muraille de végétation, masse exubérante et emmêlée de troncs, de branches, de feuilles, de rameaux, en festons, immobile au clair de lune, était comme une invasion folle de vie muette, une vague roulante de plantes, empilée, crêtée, prête à s’abattre sur la crique, à balayer chacune de nos petites humanités hors de sa petite existence. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 90

Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le chercher un jour. Nicolas Bouvier, L’Usage du monde

Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. Marcel Proust, La Prisonnière

■ Possible

Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον
σπεῦδε, τὰν δ’ ἔμπρακτον ἄντλει μαχανάν.
O mon âme, n’aspire pas à l’existence immortelle, mais épuise le champ du possible. Pindare, Pythiques, III, 61-62, trad. de Paul Valéry

■ Réel

Aujourd’hui, l’aventure est la résistance du ciel et de la mer contre l’esclavage du virtuel. Frébourg, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 135

Sensation délicieuse d’avoir rencontré quelque chose d’indubitablement réel. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 105

La terre semblait n’être plus terrestre. ibid. , p. 101

Tonnerre ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi irréel de ma vie. ibid. , p. 77

[…] quelque farce sordide jouée sur le devant d’une sinistre toile de fond. […] L’action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre… » ibid., p. 60-61

■ Rencontre

Si le voyage est devenu plus facile, la « rencontre » entre les hommes devient toujours plus difficile. Guillebaud, texte cité, p. 32

■ Retour

La vie est trop courte pour repasser chez soi. Tesson, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 36

Kurtz avait l’intention de revenir […] mais après avoir fait trois cents milles il avait brusquement décidé de s’en retourner, ce qu’il avait entrepris seul dans une petite pirogue avec quatre pagayeurs… » Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 94

■ Rêve

Il me semble que j’essaie de vous dire un rêve – que je fais un vain effort, parce que nulle relation d’un rêve ne peut communiquer la sensation d’un rêve, ce mélange d’absurdité, de surprise, de confusion, dans un effort frémissant de révolte, cette notion qu’on est prisonnier de l’incroyable, qui est de l’essence même du rêve… » ibid., p. 85

« C’était comme un pèlerinage lassant parmi les débuts de cauchemar. ibid., p. 62

■ Risque

Je conçois l’esprit d’aventure comme un itinéraire assumant l’insécurité sur le long terme. Il est fondé sur la sobriété des besoins, condition de la liberté, et sur le courage de dire « non », même lorsque c’est difficile. Gérard Chaliand, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 57

Il faut aller à l’encontre de l’air du temps et surtout de la quête éperdue de sécurité qui le caractérise. Pas d’autre choix : il faut consentir à l’incertitude, à l’insécurité ; c’est le prix à payer pour retrouver un peu de notre liberté. Patrice Franceschi, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 180-181

Le rêve d’un monde sans risque est-il autre chose qu’un cauchemar ? » Jean-Christophe Rufin, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 67

■ Route

Quelque part sur le chemin je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin on me tendrait la perle rare. Jack Kerouac, Sur la route

Ce fut une randonnée ordinaire en autocar : gosses pleurnicheurs, soleil chaud, paysans qui, en Pennsylvanie, montent à une ville et descendent à la suivante, jusqu’au moment où nous avons atteint la pleine de l’Ohio et nous sommes mis vraiment à rouler. ibid.

Il y avait par là de gros camions qui grondaient, mugissaient ; au bout de deux minutes, l’un d’entre eux serra les freins pour me cueillir. Je lui courus après, l’âme au septième ciel. Et quel chauffeur ! Un grand, gros, terrible chauffeur de camion, avec yeux saillants et une voix rauque et râpeuse, qui ne faisait que tonner et rouspéter à tout propos ; il mit son engin en marche sans guère m’accorder d’attention. […] Le type se contentait de gueuler dans le grondement du moteur et tout ce que j’avais à faire c’était de gueuler de mon côté, puis nous nous reposions. Il poussait sa machine droit sur Iowa City et gueulait à mon intention les histoires les plus drôles sur la façon dont il tournait la loi dans toutes les villes où la limitation de vitesse est inacceptable, proclamant et répétant : « Ces salauds de flics n’arrivent pas à me coller un motif au cul. ibid.

■ Sauvage

On leur voyait de loin luire le blanc des yeux. Ils criaient, ils chantaient, leurs corps ruisselaient de sueur ; ils avaient des visages comme des masques grotesques, ces types ; mais ils avaient des os, des muscles, une vitalité sauvage, une énergie intense de mouvement, qui étaient aussi naturels et vrais que la houle le longe de leur côte. Ils n’avaient pas besoin d’excuse pour être là. C’était un grand réconfort de les regarder. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 61

Ce n’était pas de ce monde, et les hommes étaient – non, ils n’étaient pas inhumains. Voilà : voyez-vous, c’était le pire de tout – ce soupçon qu’ils n’étaient pas inhumains. ibid. , p. 101

L’esprit de l’homme est capable de tout – parce que tout y est, aussi bien tout le passé que tout l’avenir. ibid.

■ Savoir

L’aventure servait peut-être à cela : rencontrer sur son chemin des hommes qui vous jettent des leçons au visage. Tesson, dans L’Aventure pour quoi faire ? p. 36

L’aventure est une école » ibid.

Connaître ce qui se cache derrière un horizon. ibid. , p. 43

C’est l’esprit d’aventure, par ses vertus, qui nous ouvre à la compréhension du monde. P. Franceschi, dans L’Aventure pour quoi faire ? p. 179

■ Secret

À celui qui sent à travers toute la vie réelle une existence secrète et spirituelle de l’âme, à celui pour qui l’âme n’est liée aux réalités que dans un lointain pour ainsi dire effacé, la vie dans sa totalité donnée et limitée apparaîtra […] comme une aventure. Georg Simmel, « La Philosophie de l’aventure », p. 76

■ Silence

La brousse autour de nous ne disait rien, ni ne laissait pénétrer loin nos regards. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 104

« Tout cela était grand, en attente, muet ; et cependant l’homme jacassait sur ses affaires. […] Qu’étions-nous, qui nous étions fourvoyés en ces lieux ? Pouvions-nous prendre en main cette chose muette, ou nous empoignerait-elle ? » ibid., p. 84

■ Soi-même

L’aventure est pour le chevalier autant rencontre avec le monde que rencontre avec lui-même et, de ce fait, source de désir et d’effroi. Agamben, L’Aventure, p. 26

■ Tourisme

Les illustres armateurs phéniciens ne s’aperçurent pas qu’il allait par la ville au milieu d’eux ; Athéna aux belles boucles […] avait répandu autour de lui une brume merveilleuse […]. Ulysse admirait les ports, les vaisseaux bien équipés, les places où se réunissaient les héros, les longs murs élevés, renforcés de palissades, une merveille à voir. L’Odyssée, VII, GF, p.. 144

L’horreur partout ? Excellente idée pour une nouvelle agence de tourisme, non ? On pourrait conduire les masses dans les cantons de l’Arizona où les gens achèteraient aux Navajos farouches des tortillas et des glaces, seulement ce serait en réalité de la glace au peyotl, verte comme la glace à la pistache, et tout le monde rentrerait chez soi en chantant Adios muchachos compañeros de la vida… » Alex Fairbrother, dans Jack Kerouac, Les Anges vagabonds

■ Transport

L’avion : une « tricherie généralisée avec le temps et l’espace » Guillebaud, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 24

Pourquoi a-t-il gaspillé son fric en prenant l’avion alors qu’il aurait pu rentrer du Mexique avec nous dans la même guimbarde ? » Jack Kerouac, Les Anges vagabonds

■ Travail

L’aventure ? La voilà l’Aventure, avec un grand A : c’est du boulot, du boulot, du boulot. On part de zéro. Il faut en imposer aux autres. Il faut oublier les délices de la Côte d’Azur. Il ne faut jamais flancher, à aucun moment. Blaise Cendrars, Rhum

Pour moi, l’aventure, c’est le travail bien fait et plus le travail est difficile, plus l’aventure est belle. Raymond Maufrais¸ cité dans Geoffroi Crunelle, L’Appel de l’aventure

Déjà Jason, en son temps, devait équiper une flotte afin de chercher la grande aventure dans la conquête de la Toison d’or. Mac Orlan, op. cit.

■ Valeurs

Au cœur des sociétés démocratiques qu’on dit si triviales, l’esprit d’aventure est une aristocratie pour tous, qui incarne non l’arrogance élitiste des héros autoproclamés, mais les valeurs partagées du progrès humain. Laurent Joffrin, dans L’Aventure pour quoi faire ?, p. 121

Vérité dépouillée de sa draperie de temps. […] Il faut qu’il rencontre cette vérité-là avec la sienne – avec sa force intérieure. Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 102

■ Vérité

Mon oisiveté de passager, mon isolement parmi tous ces hommes avec qui je n’avais aucun point de contact, la mer huileuse et languide, l’uniformité sombre de la côte, semblaient me tenir à distance de la vérité des choses, dans les rets d’une illusion lugubre et absurde. ibid., p. 60

■ Vie

La forme la plus générale de l’aventure est celle qu’elle revêt par le fait de s’isoler en quelque sorte de l’ensemble de la vie. Georg Simmel, texte cité, p. 71

Dans l’aventure, « toute la force et toute l’intensité de la vie coulent à grands flots dans une action qui est cependant complètement arrachée à l’ensemble de la vie. […] Ce qui forme l’atmosphère de l’aventure, c’est justement ce fait de s’imposer d’une façon absolue, le processus de vie s’accélère jusqu’au point d’effacer passé et futur. ibid. , p. 83

■ Voyage

Quand j’étais petit garçon j’avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l’Amérique du Sud, ou l’Afrique, ou l’Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l’exploration. En ce temps là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre… » Conrad, Au cœur des ténèbres, p. 49

J’étais las de me reposer. ibid., p. 48

L’aventurier passif est sédentaire. Il déteste le mouvement sous toutes ses formes, les violences vulgaires, les tueries les armes à feu et la mort violente sous tous ses aspects. Mac Orlan, op. cit.

Profits qu’un aventurier peut retirer des voyages :
Discussions variées en manière de prolégomènes.
Perte de sensibilité (départ, mouchoir, littérature).
Bagages.
Mal de mer.
L’aventurier est exploité comme une vache à lait.
L’aventurier a trop chaud.
Supplices ressortissants de l’entomologie.
Dégoût. ibid.

Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions. Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques

■ Z…

Zanzibar : aux champs et chants bizarres.
[…]
zéphyr : fine brise qui effleure et frise.
zigzaguer : zegzogzuguer. Michel Leiris, Langage Tangage