Sur l’amour : que lire, qu’écouter, que voir ?

Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer; et par une indigence secrète, je m’en voulais de n’être pas encore assez indigent. Je cherchais un objet à mon amour, aimant à aimer; et je haïssais ma sécurité, ma voie exempte de pièges. (saint Augustin, Confessions, livre III)

L’amour et un noble cœur ne font qu’un, et quand l’un ose aller sans l’autre, c’est comme quand l’âme abandonne la raison. (Dante, Vita nuova)

— Oui, l’amour ! — à l’âge où tout s’ignore,
En prononçant ce mot sans le comprendre encore,
On ne voit qu’un beau rêve, une douce amitié,
Où d’un commun trésor chacun a la moitié ;
On croit qu’aimer, enfin, c’est le bonheur suprême…
Non. Aimer, c’est douter d’un autre et de soi-même,
C’est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,
Pleurer, veiller, attendre ;… avant tout, c’est souffrir ! (Musset, Louison, II, 13)

Une âme nouvelle, une âme aux ailes diaprées avait brisé sa larve. Tombée des steppes bleus où je l’admirais, ma chère étoile s’était donc faite femme en conservant sa clarté, ses scintillements et sa fraîcheur. J’aimai soudain sans rien savoir de l’amour. (Balzac, Le Lys dans la vallée)

Cependant, elle lui dit :
— Quelquefois, vos paroles me reviennent comme un écho lointain, comme le son d’une cloche apporté par le vent ; et il me semble que vous êtes là, quand je lis des passages d’amour dans les livres.
— Tout ce qu’on y blâme d’exagéré, vous me l’avez fait ressentir, dit Frédéric. Je comprends Werther que ne dégoûtent pas les tartines de Charlotte. (Flaubert, L’Éducation sentimentale, III, 6)

Références soulignées : lectures prioritaires

■ Théorie et philosophie

Présentation synthétique du thème et choix de textes : Éric Blondel, L’Amour, GF, Corpus
Sur des notions proches : Meriam Korichi, Les PassionsDavid Rabouin, Le Désir.

Les grands classiques

Platon, Le Banquet (sur l’amour) et Phèdre (sur la beauté et l’amour, mais aussi sur la rhétorique et la philosophie). Commentaire d’un grand humaniste italien, fondateur de l’académie néoplatonicienne de Florence (XVe siècle) : Marsile Ficin, Commentaire sur le Banquet (édition bilingue publiée par les Belles Lettres, coll. Classiques de l’Humanisme)
Xénophon (autre disciple de Socrate, très différent de Platon), Le Banquet, sur l’amour également.
Plutarque, Dialogue sur l’amour : dialogue sur le cas d’un jeune homme, Bacchon, et sur les différentes formes d’amour : hétéro- et homosexualité, désir et amour conjugal, amour vulgaire et amour céleste.
Stendhal, De l’amour (1822), travail d’analyse composé sous l’effet d’une déception amoureuse.
Denis de Rougemont, L’Amour et l’occident (1939) : critique de la place du mythe littéraire de Tristan et Iseult dans l’imaginaire occidental.
Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (1977) : l’amour envisagé comme une constellation de mots qui renvoie à une constellation d’expériences.

Autres essais

• Georg Simmel, Philosophie de l’amour
Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus, t. II, Les Vertus et l’amour (1970), L’Aventure, l’ennui, le sérieux, I (L’Aventure), chap. III, « L’Aventure amoureuse ».
Sur Jankélévitch et l’amour, Raphaël Enthoven :
https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-vladimir-jankelevitch/lamour
Alain Finkielkraut, La Sagesse de l’amour (1984)
Paul Ricœur, Amour et justice (1990)
Allan Bloom, L’Amour et l’amitié (1992) : sur Platon, Rousseau et Shakespeare
Edgar Morin, Amour, poésie, sagesse (1999)
La Plus belle histoire de l’amour, collectif (2007)
François Jullien, De l’intime (2013)
Alain Badiou, Éloge de l’amour (2016)

Le regard de l’historien

Jean-Claude Bologne, Histoire de la conquête amoureuse, Seuil, 2007.

La dimension mystique : le « pur amour », désintéressement radical.

Jacques le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002.

■ Fictions

Les sources : Antiques, Moyen Âge, Renaissance

Virgile, L’Énéide, chant IV : l’amour de Didon et Énée
• Romans pastoraux : Longus, Daphnis et Chloé (IIe ou IIIe siècle) – Honoré d’Urfé, L’Astrée (1607-1627)
Tristan et Iseult : grand mythe de la passion amoureuse, avec le chant IV de l’Énéide et Ariane à Naxos.
Chrétien de Troyes, Érec et Enide, Lancelot… (XIIe siècle). L’amour contre la passion : Chrétien de Troyes prend ses distances par rapport à l’image de l’amour que donne Tristan et Iseult.
Guillaume de Lorris, Jean de Meung, Le Roman de la rose (XIIIe siècle). Récit allégorique, vivier d’images poétiques et de réflexions philosophiques sur l’amour.
Dante, La Divine Comédie (début du XIVe siècle), chant V : histoire de Paolo et Francesca, une grande passion amoureuse. Du même auteur : La Vita nuova, méditation sur son amour pour Béatrice.
L’Arioste, Roland furieux (XVe siècle) : amour de Roland et d’Angélique.

L’absence attise la passion : quelques récits classiques pour illustrer cette loi

Guilleragues, Lettres portugaises (1669).
Madame de Villedieu, Les Désordres de l’amour (recueil de nouvelles, 1675)
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678)
Abbé Prévost, Manon Lescaut (1731)
Crébillon fils, Les Égarements du cœur et de l’esprit (1736)

Préromantisme et romantisme : fatalité et amours impossibles

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) : l’histoire d’un amour rendu impossible par la société, et surmonté par la vertu.
Goethe, Les Souffrances du jeune Werther (1774) : la passion tragique dans laquelle toute une génération se reconnaîtra.
Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie (1788). Reflet romantique de Tristan et Iseult.
Chateaubriand, Atala (1801) et René (1802), deux autres chefs-d’œuvre sur le thème de l’amour impossible.
Stendhal, Armance (1827), roman de l’impuissance.
Balzac, Le Lys dans la vallée (1836) : le grand roman de l’amour platonique.
Musset, La Confession d’un enfant du siècle (1836) : transposition de l’amour tourmenté entre Alfred de Musset et George Sand, et tableau de la génération romantique. Sand a répondu à Musset en écrivant Elle et lui (1859)… et Paul de Musset, le frère de l’écrivain, publie la même année Lui et elle en réponse à Sand.
Emily Brontë, Wuthering Heights (1847) – Charlotte Brontë, Jane Eyre (1847).
Lamartine, Graziella (1852) : « J’éprouvai quelque chose de l’infini de l’amour par l’infini de la tristesse dans laquelle mon cœur se sentit tout à coup submergé. » Tout ce que déteste Flaubert…
Nerval, Sylvie (1853) : une des plus belles rêveries poétiques sur l’amour et le temps.

« Vérité romanesque » (René Girard) : dévoilement, ironie, démystification

• Première grande démystification : Cervantès, Don Quichotte (1605 et 1615). L’amour vient de l’imagination.
Stendhal, La Chartreuse de Parme (1839) : l’amour dans toute sa complexité, entre rêves, passions et calculs. Récit à lire parallèlement : « L’Abbesse de Castro », une des Chroniques italiennes, écrite à la même époque que La Chartreuse, récit d’une passion brûlante entre un brigand et une aristocrate au XVIe siècle dans la région de Rome.
Benjamin Constant, Adolphe (1842), histoire d’un jeune homme qui par orgueil et sens du devoir se lie à une femme qu’il n’aime pas.
Tourgueniev, Premier Amour (1860), où un jeune homme devient le rival de son père.
Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869). Le grand roman du désenchantement, qui comme dans Madame Bovary démasque toutes les impostures de l’amour.
Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Maupassant, Une vie (1883) et Bel ami (1885)

L’amour aux XXe et XXIe siècles

Dominent les thèmes de la transgression et du désenchantement :
Proust, Du côté des chez Swann (1913), chap. II, « Un amour de Swann », et La Prisonnière (1923), sur l’amour possessif et la jalousie.
Radiguet, Le Diable au corps (1923) : un lycéen tombe amoureux d’une jeune femme (Marthe) dont le fiancé est au front. Grand roman de la transgression, dont l’auteur est mort à vingt ans.
Fitzgerald, Gatsby le magnifique (1925) sur les aspects cyniques et calculateurs de l’amour.
Faulkner, Les Palmiers sauvages (1939) : l’amour absolu comme fuite en avant, transgression des normes sociales et course à l’abîme.
Aragon, Aurélien (1944) : sur l’amour comme chimère (cf. Flaubert, L’Éducation sentimentale).
Vian, L’Écume des jours (1947) un amour tragique sublimé par la poésie.
Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein (1964)
Cohen, Belle du Seigneur (1968)
Toussaint, Faire l’amour (2002)

■ Théâtre

Le versant tragique de l’amour

Shakespeare, Roméo et Juliette
Théophile de Viau, Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1623)
Racine, Bérénice (1670)
Hugo, Ruy Blas (1838)
Musset, On ne badine pas avec l’amour (1861)
Maeterlinck, Pelléas et Mélisande (1893)
Rostand, Cyrano de Bergerac (1897)
Cocteau, La Voix humaine (1930)

Le versant comique

Shakespeare, Le Songe d’une nuit d’été, Beaucoup de bruit pour rien
Molière, L’Amour médecin, Dom Juan (1665), Amphitryon (1668)
Marivaux, Le Jeu de l’amour et du hasard (1730)
Beaumarchais, Le Barbier de Séville (1775)

■ Poésie

Antiquité

Le Cantique des cantiques, au cœur de la Bible, un livre où érotisme et amour sacré ne font qu’un.
Théocrite, le poète des Idylles (IIIe siècle avant J.-C.), source essentielle des Bucoliques de Virgile.
Ovide (Ier siècle av. J.-C., fondamental), Amours, recueil de poème qui est aussi une sorte de roman d’amour : comme dans les poèmes de Catulle et les élégies de Tibulle, il est possible d’y discerner une chronologie. Ajouter les conseils de l’Art d’aimer et des Remèdes à l’amour. Pour la mythologie : les Lettres d’amour (Héroïdes) et Les Métamorphoses, fresque mythologique où domine largement le thème amoureux.
Catulle, lamento d’Ariane.

Moyen Âge et Renaissance

• Anthologie : Les Arabes et l’amour, choix de textes par Hamdane Hadjadji, Actes sud, 1999.
Pétrarque, Canzoniere (XVe siècle), le modèle de la poésie amoureuse pour toute la Renaissance européenne.
• Dans l’école lyonnaise dont Maurice Scève (Délie, objet de plus haute vertu) est la figure centrale et où l’on trouve également Pernette du Guillet : Louise Labé, Œuvres (XVIe siècle), expression de la passion brûlante.
Ronsard, Les Amours : où l’amour est mis au service de l’élévation du langage, par l’imitation des anciens et de Pétrarque.
Du Bellay, L’Olive : autre grand recueil de sonnets pétrarquistes.

Baroque et classicisme

Tristan L’Hermite, Les Amours de Tristan (1638)
Malherbe, poèmes publiés dans des œuvres collectives ou en publications posthumes. L’expression de l’amour est mise au service de la perfection de la forme.
La Fontaine, « Adonis » et « Les Amours de Psyché et de Cupidon » (1669), récits poétiques sur deux grandes histoires d’amour de la mythologie.
Chénier, Idylles, Élégies (fin du XVIIIe siècle) : poèmes d’inspiration antique.

Romantisme

Lamartine, Méditations poétiques (1820)
Victor Hugo

Modernité

Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)
Verlaine, Fêtes galantes (1869), Romances sans paroles (1874)
Apollinaire, Alcools (1913)
Aragon, Les Yeux d’Elsa (1942)
Éluard, Capitale de la douleur (1926)
Neruda, La Centaine d’amour, Vingt poèmes d’amour

→ Choix de poèmes : Le goût de la poésie amoureuse, textes choisis et présentés par Franck Médioni, Mercure de France, Le Petit Mercure, 2011

■ Conférences et débats

Philosophie

Francis Wolff, « Il n’y a pas d’amour parfait »
https://www.franceculture.fr/conferences/ecole-normale-superieure/il-n-y-a-pas-d-amour-parfait
Ruwen Ogien, « L’amour : réalités plurielles et illusions multiples » Une approche philosophique.
https://www.franceculture.fr/conferences/ecole-normale-superieure/lamour-realites-plurielles-et-illusions-multiples

Histoire et histoire littéraire

Michel Zink, « L’amour sous tous ses visages », sur l’amour dans la poésie médiévale.
https://www.franceculture.fr/conferences/college-de-france/poesie-medievale-lamour-sous-tous-ses-visages
Véronique Grandpierre, Malek Chebel, « Sexe et amour de Sumer à Babylone, et à Bagdad aujourd’hui »
https://www.franceculture.fr/conferences/musee-du-quai-branly-jacques-chirac/sexe-et-amour-de%20sumer-a-babylone-et-a-bagdad-aujourd-hui

Ethnopsychiatrie

Tobie Nathan, ethnopsychiatre. « Est-il possible de rendre l’autre amoureux ? » Notions d’ethnologie intéressantes pour comprendre le fonctionnement de la passion amoureuse.
https://www.franceculture.fr/conferences/universite-de-nantes/est-il-possible-de-rendre-lautre-amoureux

Bonus : une chronique amusante de Raphaël Enthoven, « Déduire ou expliquer l’amour, c’est en perdre la substance »
http://www.europe1.fr/emissions/le-fin-mot-de-linfo/deduire-ou-expliquer-lamour-cest-en-perdre-la-substance-3701099