Aucun secret, aucun retrait, aucun détour… Gide et ‘La Princesse de Clèves’ (1)

Sujet

En réponse à une enquête, André Gide formule, à propos de La Princesse de Clèves, le jugement suivant :

 Aucun secret, aucun retrait, aucun détour; nulle ressource ; tout est mis en lumière, en valeur, et rien à attendre de plus. 


André Gide

    Gide répondait à la question suivante : « Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce nombre de volumes ? »

  • Le texte complet de sa réponse peut se lire ici.

Première approche du sujet : tonalité, perspective, présupposés.

     La tonalité est péremptoire (asyndète, indéfinis « aucun », « nulle », « tout », « rien »)

     La perspective est exclusivement critique, en tout cas dans la phrase qui constitue le sujet.

Dans sa réponse à l’enquête de La Nouvelle Revue française (NRF), André Gide égratigne Barrès et la notion d’« enracinement ». La citation vaut la peine d’être notée : « L’enracinement que Barrès préconise, met précisément l’homme en telle situation qui n’exige de lui que le moindre effort et que la plus petite vertu… » L’« enracinement » est une facilité, car il contrarie la liberté exigeante que Gide attend des lecteurs et des romanciers.
Précisément, La Princesse de Clèves surprit suffisamment ses lecteurs pour ne pas encourir le reproche de facilité ; et le personnage même de la princesse de Clèves, par son invraisemblable « vertu », ne mérite-t-il pas un peu de l’admiration que Gide confesse ressentir pour la redoutable marquise de Merteuil, redoutable parce que terriblement libre ? Il est vrai que celle-ci exerce en outre la fascination qui s’attache au mal, qu’elle incarne. Mme de Clèves, elle, n’exerce pas la même fascination. Mais le choix de la vertu la plus austère, à la fin du roman, est un choix tout aussi inouï que celui de l’hypocrisie chez l’héroïne des Liaisons dangereuses ; par conséquent, « le moindre effort » et « la plus petite vertu » n’ont pas grand chose à voir non plus avec elle…
Aussi le jugement que porte Gide sur La Princesse de Clèves n’est-il pas absolument négatif : « j’avoue que je ne ressens pour ce livre qu’une admiration tempérée. » Gide ne conteste pas tous ses mérites : néanmoins, ce qu’il n’aime pas dans ce roman – et c’est ce qu’il critique avant tout ici – c’est sa transparence, son univocité.

Analyse, problématique, étapes de l’argumentation

     Que reproche André Gide à La Princesse de Clèves ?

Gide formule une série de négations, derrière lesquelles il est possible de discerner une certaine conception du roman.

     « aucun secret » : ce reproche fait partiellement écho au jugement de certains des lecteurs contemporains de La Princesse de Clèves, à l’égard des pensées rapportées. Ils les jugeaient invraisemblables : Gide, lui, leur reproche la transparence excessive qu’ils donnent aux personnages. Il suffit de comparer la princesse de Clèves aux personnages des Faux-monnayeurs, qui sont construits non seulement par ce que le narrateur indique, mais également par ce qu’il ignore (focalisation externe), et qui leur donne opacité et mystère.

     « aucun retrait » : il est piquant de constater que le verbe « retraire » signifiait, primitivement (au onzième siècle), « raconter ». L’incapacité du narrateur à se « retirer », à laisser ses personnages évoluer indépendamment d’un plan préétabli, voire malgré lui, dessert le récit lui-même. Ce reproche vise implicitement le roman psychologique, dont La Princesse de Clèves passe pour le fondateur.

     « aucun détour » : la narration est rectiligne ; elle mène de la situation initiale à la situation finale, et la voix du narrateur épouse celle du destin, du fatum, qui rapproche La Princesse de Clèves d’une tragédie.
Mais les « détours » peuvent être aussi ceux du personnage : or, la princesse de Clèves se distingue par sa prodigieuse fidélité à elle-même. À cette fidélité, Gide préfère les incohérences, les contradictions, les infidélités, les lâchetés qu’il prête à ses propres personnages : ce sont les incohérences et les infidélités de l’être humain dans la vie.

Le courage moral de Mme de Clèves, jugé souvent invraisemblable au moment de la publication du roman, est le produit d’une fidélité exceptionnelle du personnage lui-même.
Au XXe siècle, une telle invraisemblance peut paraître désuète. À l’héroïsme et à la morale de l’âge classique, dont La Princesse de Clèves est sans doute, avec les tragédies de Racine, la plus forte incarnation, a succédé une crise profonde de l’individu dans la littérature européenne : le roman du XXe siècle en témoigne de la manière la plus éclatante (avec Céline, Musil, Joyce, etc.) – mais aussi, avant eux, Flaubert, Dostoievski, Gogol ou Kafka.

     « nulle ressource » : pour bien comprendre ce reproche, il faut recourir au dictionnaire. Le mot « ressource » vient du latin resurgere, « resurgir », donc « se renouveler », « recommencer ». La ligne droite suivie par La Princesse de Clèves empêche le récit de bifurquer, et empêche le surgissement de l’inconnu. La linéarité du roman contrarie la liberté des personnages, qui procède de la liberté du romancier.

     « rien à attendre de plus » : l’attente suscite le désir. Le désir suppose le mystère, et une vérité toujours entrevue, une part d’ombre indispensable à la « jouissance du texte » (Barthes). C’est pourquoi ce reproche s’accompagne de cette affirmation : « tout est mis en lumière, en valeur ».

Lire

     Roland Barthes, Le Plaisir du texte, Seuil, 1973.
Les pages 82-83 distinguent clairement le « plaisir du texte » de les « textes de jouissance ». D’un côté, « Classiques. Culture. […] Intelligence. Ironie. Délicatesse. Euphorie. Maîtrise. » De l’autre, « Le plaisir en pièces ; la langue en pièces ; la culture en pièces. » ; la jouissance est définie par « l’extrême de la perversion » : « extrême toujours déplacé, extrême vide, mobile, imprévisible. »

L’analyse du sujet doit expliciter ce que reste implicite : La phrase de Gide n’est pas extraite d’une dissertation. Or, s’il s’exprime avant tout comme lecteur, l’opinion qu’il formule est aussi celle d’un romancier, sensible à l’art du récit qui, pour lui, est une source permanente d’interrogations (lire Le Journal des faux-monnayeurs).
Il faut donc se demander à qui s’adressent ces reproches :
au narrateur ? C’est évidemment dans cette perspective que la critique de Gide est la plus compréhensible. C’est en romancier que Gide relit La Princesse de Clèves : il y trouve une posture de narrateur qui n’est pas celle qu’il adopte, en particulier dans Les Faux-monnayeurs : tantôt distant, tantôt inquisiteur, curieux, hésitant, et souvent en « retrait ».
Le narrateur de La Princesse de Clèves correspond-il à l’image qu’en donne Gide dans cette « réponse à une enquête » ?
aux personnages de La Princesse de Clèves ? Mais la princesse de Clèves fait tout pour garder son secret, qu’elle ne révèle – et dans la troisième partie seulement – qu’à son mari. Elle se « retire » bien souvent, et sa psychologie révèle bien des « détours »… Quant aux personnages de la cour, leur curiosité les rend friands de toutes sortes de secrets.
Indiscrétions, non-dits, surprises, obstacles inattendus… : ce qui conduira la princesse de Clèves à se retirer définitivement de la cour et du monde, est précisément ce qui stimule son propre désir, et celui du duc de Nemours. Les personnages ne sont donc concernés qu’indirectement par la critique de Gide : ce n’est pas la perspective la plus évidente.

Ce que Gide attend du roman, c’est un questionnement, une complexité, qui suppose que toutes les attentes du lecteur ne soient pas satisfaites. Relisons l’ensemble de sa réponse, et en particulier ce qu’il dit de La Chartreuse de Parme : « Le grand secret de cette diverse jeunesse, c’est que Stendhal, et particulièrement dans La Chartreuse, ne veut proprement rien affirmer. » Sur Les Liaisons dangereuses, « l’autre » chef-d’œuvre absolu selon lui : « Tout dans Les Liaisons me déconcerte, et rien de ce que l’on m’apprend sur Laclos ne m’éclaire pour quels motifs il écrivit de roman. »

Complexité et polyphonie. Gide veut être déconcerté, par un roman qui suscite des attentes renouvelées : il refuse tout accord, toute entente préétablie, arrangée avec le livre, tout contrat, tout mariage de raison entre le lecteur et le texte.

Lire

  • Maurice Barrès, Romans et voyages, vol. I et II, Robert Laffont, coll. Bouquins
  • Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, GF
  • Stendhal, La Chartreuse de Parme, GF
  • André Gide, Les Faux-monnayeurs, Gallimard, coll. Folio.

Consulter

  • Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, édition « de poche » en trois volumes (1998).

     Vers une problématique…

La problématique devra tenir compte, de toute évidence, des deux versants implicites que présente le sujet : celui des personnages, et celui du narrateur.

     Côté personnages : le reproche de transparence et d’univocité s’applique-t-il uniformément à tous les protagonistes du roman ?

     La quête et la conquête de la lucidité, chez Mme de Clèves, détournent-elles de ce personnage le mystère et la part d’ombre nécessaires au désir de lire ?

     Enfin, le désir de lucidité chez le narrateur va-t-il jusqu’à supprimer toute aspérité, et rend-il le récit uniforme et univoque, et les personnages simples, voire simplistes ?

N.B. : le questionnement présenté par la problématique évite la dispersion. Il présente les différents aspects du problème, de la manière la plus logique possible.