Aucun secret, aucun retrait, aucun détour… Gide et ‘La Princesse de Clèves’ (3)

La Princesse de Clèves lue par Gide : « Aucun secret, aucun retrait, aucun détour; nulle ressource ; tout est mis en lumière, en valeur, et rien à attendre de plus. »

« Détours et dessous » (Journal des faux-monnayeurs, p. 42)

Le choix de l’anonymat, et les grains de sable soigneusement introduits par Mme de La Fayette dans le mécanisme de la réception du roman, peuvent constituer un argument pour la dissertation, à condition de ne pas trop s’éloigner de l’œuvre: il s’agit d’éviter la pure histoire littéraire, et la simple anecdote. L’observation des détours de la publication de l’œuvre, et des polémiques qui l’ont suivie, nous mettent néanmoins sur la voie: ce roman n’est pas aussi limpide qu’il y paraît, et il faut tenter de mesurer ce que cette œuvre peut avoir d’inattendu.

Lecture conseillée

Bernard Pingaud, Mme de La Fayette, Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1997

     Les détours de la narration : les récits enclavés

Perspective choisie : la structure du récit
Exemple possible : l’histoire de Mme de Tournon, rapportée par M. de Clèves

     D’abord, la linéarité de la narration n’est pas totale. L’auteur retarde l’apparition du personnage éponyme du roman, la princesse de Clèves, prêtant à une multiplicité d’autres personnages les qualités habituellement attendues du héros romanesque. Le lecteur voit ainsi s’esquisser, sur plusieurs pages, plusieurs romans possibles: ce sont ces «possibles narratifs» chers à Gide.
     Mais le plus intéressant est que certains de ces «possibles» trouvent à se développer: ce sont les récits intradiégétiques, rapportés par des personnages de l’histoire. Ces récits ont fait l’objet de vives critiques, notamment de la part de Valincour. Pourquoi refuser totalement l’idée, exprimée par l’abbé de Charnes qui prit la défense de La Princesse de Clèves, que ces récits soient nécessaires au divertissement du lecteur? Encore faut-il se demander de quoi procède exactement ce plaisir, même si nous ne le ressentons pas forcément, et même s’il contrarie notre attente. Précisément, La Princesse de Clèves ne comble pas totalement l’attente d’une totale cohérence. En effet, si, sur les plans psychologique et thématique, les cinq récits intradiégétiques présentent une relative cohérence avec le récit cadre, et peuvent passer pour des exempla, ils rompent la continuité de la diégèse. Mme de La Fayette n’a pas souhaité, sur ce point, rompre avec la tradition des romans baroques (par exemple celui de Madeleine et Georges de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus), qui multipliaient les histoires racontées par des personnages.
Ce qui a choqué Valincour, c’est que, dans un «nouveau» roman, qui suscite une attente qui est davantage celle du lecteur de «romans» que celle du lecteur de nouvelles, cette nouvelle attente ne soit pas totalement satisfaite. Alors même qu’elle renouvelle le genre romanesque, Mme de La Fayette ne donne pas à son roman la forme la plus absolument simple et limpide. Il y a, dans La Princesse de Clèves, autre chose que La Princesse de Clèves: la lecture attentive de l’un de ces récits insérés, par exemple l’histoire de Mme de Tournon, montre que celui-ci n’a ni le même rythme, ni la même tonalité que l’histoire dans laquelle il s’insère. Mme de La Fayette introduit une relative polyphonie qui dérange son lecteur, alors même qu’elle confère au roman une simplicité et une cohésion qu’il n’avait pas avant elle…
Il faut se tourner vers une roman comme Les Lettres de la religieuse portugaise, de Guilleragues, pour y trouver une ligne narrative absolument pure.

     D’autres exemple sont possibles, pour montrer que la logique du récit n’est pas aussi simple et linéaire que cela: la tentative avortée du duc pour parler à la princesse de Clèves, au début de la quatrième partie; la ruse par laquelle le prince parvient à découvrir l’identité du duc de Nemours,… etc.

       Lectures conseillées

Jean-Baptiste Henri de Valincour, Lettres à Madame la Marquise sur la Princesse de Clèves, GF. L’ouvrage peut être lu sur Gallica, le serveur de la bibliothèque nationale. Taper «Valincour» dans la case « Auteur ».
Madeleine et Georges de Scudéry, Artamène ou le grand Cyrus, GF. Il s’agit d’extraits. Le texte intégral de cet immense roman peut se lire sur le site artamene.org
Guilleragues, Lettres de la religieuse portugaise, par ex. Petits classiques Larousse.

     Les mystères de la passion

Notion psychologique et son traitement littéraire : la passion.

     Mais l’héroïne elle-même échappe à toute appréhension et compréhension compète. La lucidité du narrateur, et celle à laquelle parvient la princesse de Clèves, les conduit, et nous conduit nous-mêmes, à considérer la passion comme force aussi puissante que mystérieuse, et comparable aux forces obscures de la destinée. L’intelligence de l’héroïne, à la fin du roman, lui permet de comprendre de quoi se nourrit la passion, mais non pas quelle est sa nature.

«Mme de Clèves parcourt, étape par étape, un chemin cruel, où chaque moment d’arrêt est une surprise amère; où la passion se dévoile à chaque fois comme une réalité nouvelle dont on prend douloureusement connaissance; et où l’être qu’on est se découvre dépouillé, l’un après l’autre, des traits qui faisaient sa réalité et sa permanence; où l’être enfin est à chaque instant infidèle à lui-même, si bien que dans cette multiplicité et cette dispersion il s’aperçoit différent, à en être méconnaissable»

Georges Poulet, Études sur le temps humain, Presses pocket, t. I, chap. 7 «Madame de La Fayette»

Poulet ajoute cette citation, tirée du roman: «Elle regarda avec étonnement la prodigieuse différence de l’état où elle était le soir, d’avec celui où elle se trouvait alors… Elle ne se reconnaissait plus elle-même.»

     La passion est sans définition est sans durée. Elle est sans commencement, puisqu’elle est elle-même un commencement absolu, pur, foudroyant, sans passé, «en dehors du temps» (G. Poulet). Elle est une nouveauté absolue, toujours incompréhensible, et échappe à toutes les tentatives de compréhension que la princesse de Clèves lui oppose. Face à elle, la raison est impuissante.

     Un personnage clivé

Perspective: le personnage de la princesse de Clèves.

     La princesse de Clèves est donc un personnage profondément clivé. Il ne faut pas la réduire à ce qu’elle devient à la fin du roman, où elle décide d’être enfin maîtresse de son destin. La quasi-totalité du roman nous montre un personnage contradictoire, partagé entre la sensation et la raison, et prêt à emprunté tous les détours — en particulier le secret et le mensonge.
Le choix de l’aveu lui-même n’est pas simple: ce qui détermine l’héroïne à avouer sa passion à son mari, c’est la conscience de la contradiction dans laquelle elle se trouve.

Exemple possible : la réception par la princesse de Clèves, dans la première partie, à l’«éloge empoisonné» du duc de Nemours par Mme de Chartres. Dans l’intention de Mme de Chartres, cet éloge de la galanterie de Nemours est destiné à éloigner Mme de Clèves d’un homme qu’elle juge dangereux. En réalité, elle nourrit sa passion, en éveillant sa jalousie. Dans le princesse de Clèves se rencontrent le discours moral et le désir, mais celui-ci se nourrit de celui-là, car il se nourrit de tout, et rien ne semble pouvoir l’affaiblir. Mme de Clèves est donc condamnée à la contradiction.

Contrepoint

Dans Artamène, les héros sont eux aussi la proie de contradictions psychologiques complexes. Par exemple, au début du roman, Cyrus doit éloigner le feu de la tour dans laquelle, croit-il, se trouvent à la fois son rival (le roi d’Assyrie) et sa bien-aimée, Mandane; il est partagé entre l’attaque qu’il mène et le salut qu’il doit apporter à Mandane. Ensuite, quand il apprend que celle-ci, enlevée par Mazare, se trouve en réalité dans une galère qui s’éloigne de Sinope, il souhaite à la fois que les vents lui soient contraires, et, au contraire, que la galère parvienne à s’éloigner, car un retour vers le port en feu, et en pleine tempête, serait dangereux.

Ces contradictions sont développées par M. et G. de Scudéry, afin d’explorer les limites de la psychologie. Mais Mme de La Fayette fait de la contradiction le socle de son personnage, et lui donne le visage d’une fatalité tragique. Les contradictions du cœur ne sont donc pas seulement l’effet d’une observation délicate des sentiments, à un moment donné dans le récit: la contradiction qui possède la princesse de Clèves ne se résoudra véritablement jamais.

Si la ligne d’ensemble du roman paraît simple et pure, les multiples chemins qui traversent le récit composent en réalité un labyrinthiques, et le personnage de la princesse de Clèves est bien plus humain qu’il n’y paraît à première vue, car il est pétri de contradictions. Même si le doigt du narrateur guide l’héroïne vers une fin déterminée, ce doigt ne néglige pas les chemins de traverse.

Aussi linéaire soit-elle, l’intrigue n’en mène pas moins le lecteur de surprise en surprise…