L’Odyssée d’Homère. Chant X : Éole, Lestrygons, Circé

■ 1. D’une île l’autre (suite)

L’île d’Éole, le dieu des vents, est une « île flottante » (πλωτή νῆσος, plôtè nèsos, v. 3), identifiée à l’île du Stromboli, autour de laquelle « flottent parfois des bancs de lave » (note de l’éd. GF).
Cette île est fortifiée, ce qui renforce son caractère insulaire, clos. Cette clôture géographique se reflète dans le mode de vie de la famille d’Éole, qui vit dans l’abondance (v. 9-10) et pratique l’endogamie (v. 7 et 11-12). Ce monde reflète un des aspects du domaine du divin chez les Grecs : un monde fermé, où le bonheur se vit dans l’entre-soi.
Ulysse et ses compagnons restent un mois chez Éole : comme chez Calypso, Circé et Alcinoos, l’insularité appelle un arrêt prolongé.

■ 2. Les pièges de l’aventure (suite)

• Les compagnons d’Ulysse ne tardent pas à ouvrir l’outre d’Éole, libérant les vents hostiles qui provoquent une terrible tempête. La jalousie à l’égard d’Ulysse (« Du pillage de Troie, il ramenait déjà de beaux trésors ; et nous qui avons fait pourtant la même route, nous rentrerons chez nous les mains vides ! » – critique d’un certain égalitarisme…) et une curiosité déplacée sont les causes de cette erreur. Un mot les résume : ἀφραδία, aphradia, « sottise » (trad. Jaccottet) ou « folie » (GF), celle des hommes ignorants (ἀιδρείη, aidreiè, « ignorance », v. 257).

• L’erreur des hommes (« faute », trad. GF ; « folie », Jaccottet : en grec ματία, matia « entreprise vaine ») les éloigne des dieux. Alors qu’Ulysse était admis à la table d’Éole, la faute de ses compagnons l’exile loin du locus amoenus où ils ont passé un mois entier. « Hors de l’île au plus vite, ô rebut des vivants ! » (v. 72) Les apologistes chrétiens pourront toujours y voir une image du péché originel et de la sortie de l’Eden dans la Genèse ; mais Éole, pas plus qu’Hélios ou Poséidon, n’est Yahvé, et l’erreur des compagnons d’Ulysse ressemble à toute autre erreur commise à l’égard d’un hôte. La curiosité est dangereuse, et quand on a affaire aux dieux les conséquences sont plus graves.

■ 3. Au pays des Lestrygons

• L’entrée au pays des Lestrygons suggère comme la Sicile des Cyclopes un lieu paisible si l’on en croit la description du berger et de la bergère (v. 80-86) symbolisant, peut-être le cycle du jour et de la nuit. L’atmosphère pastorale et le calme qui règne sur les flots (v. 94) contrastent fortement avec la tempête décrite précédemment. Sur cette île (Sicile, Sardaigne ?), de nouveau, le voyageur peut espérer un accueil chaleureux.

• La rencontre de la fille du roi Antiphatas, l’entrée dans le palais et l’accueil du roi et de son épouse suggèrent un parallélisme tentant avec l’accueil de Nausicaa et celui d’Alcinoos (chant V). Mais le contraste est saisissant : l’aventure de l’Odyssée prend la forme d’une déclinaison des contrastes et des contraires, et réserve bien des surprises.

→ La taille des Lestrygons, « plus proches des Géants que des humains » (v. 120), le repas de leur roi, qui comme une bête sauvage se repaît de chair humaine (« il en broya un pour son repas », v. 116), et les rochers qu’ils lancent sur Ulysse et ses compagnons (v. 121) rappellent évidemment le Cyclope (chant IX). Ils essaient, en outre, de les harponner comme des poissons. Seul le vaisseau d’Ulysse échappe à cette poursuite : c’est un massacre.

■ 4. Chez Circé

• Circé est une figure de séductrice, comme Hélène (chant IV), comme Calypso (chant V) et comme les Sirènes (chant XII).

• Avant la rencontre, règne l’incertitude : « J’hésitai alors » (v. 151, trad. GF ; verbe μερμηρίζω, mermèrizô, être inquiet. Trad. Jaccottet : « Je réfléchis »).

Après le repas constitué d’un cerf chassé par Ulysse, pause nécessaire (aux hommes et au lecteur), l’incertitude reprend de plus belle, plus angoissante : « Amis, nous ne voyons où sont l’ombre ni l’aube […] ; examinons donc au plus vite / s’il demeure une issue : pour moi, je n’en vois pas. » (v. 190 et 192-193) Pour Vladimir Jankélévitch, le sentiment d’angoisse, dans lequel l’homme prend plus intensément conscience de sa mortalité, est celui qui caractérise le mieux l’aventure.

Circé est maîtresse de la nature : par sa magie, les loups deviennent dociles (v. 214-215 ; voir le mythe d’Orphée). Cette magie lui permet également de changer les hommes en porcs (v. 238-240). L’ambiguïté de Circé est semblable à celle du Cyclope, fils d’un dieu, doté d’une force surhumaine, mais proche des animaux par sa manière d’agir : fille d’un dieu (Hélios) et d’une déesse (Persé), Circé possède des pouvoirs surhumains, mais le cadre de son action est celui du monde animal. L’aventure est la zone inhabituelle où le divin et l’animal, le spirituel et le sauvage se rencontrent.

• Circé « tisse au métier une grande toile immortelle » (v. 222) : image quelque peu fantastique qui évoque à la fois la ruse de Pénélope et le travail des Parques. Voir, au début d’Au cœur des ténèbres, les deux femmes tricotant dans l’antichambre des bureaux de la Compagnie…

• Le péril auquel sont confrontés les hommes entrant chez Circé est déjà connu : c’est le risque de l’oubli, comme chez les Lotophages (chant IX, v. 97 : voir plus haut). La magicienne leur prépare « un philtre (φάρμακα, pharmaka) qui devait leur faire oublier leur patrie » (v. 236) et qui rappelle le philtre préparé par Hélène pour procurer l’insouciance à Télémaque et Pisistrate (IV, v. 220). Les sortilèges sont des armes féminines.

Un dieu vient au secours d’Ulysse : Hermès (voir les chants I et II), qui comme Athéna prend la forme de son choix (chants I-V, XIII, etc.), en l’occurrence celle d’« un jeune homme » (v. 278). Son savoir divin permet à Ulysse d’affronter le danger dont Euryloque a peur (v. 268-269).

La peur, qui paralyse et rend lâche, se distingue de l’angoisse, conscience aiguë de la mortalité, sentiment caractéristique de l’aventure. La peur retient d’agir : l’angoisse, au contraire, stimule. à l’opposé d’Ulysse, la crainte d’Euryloque est excessive. Euryloque voudra dissuader l’équipage de se rendre chez Circé, même quand tout danger sera écarté (v. 429-437). La lâcheté d’Euryloque met en valeur, par contraste, le courage d’Ulysse.

→ Le pacte d’Ulysse avec Athéna ou Hermès lui donne une force particulière. « Tout se passe comme si les marins » (ou les aventuriers) « étaient une forme différente de l’humanité, détentrice d’un pacte secret avec des forces différentes. » (Isabelle Autissier, postface d’Ulysse et Magellan de Mauricio Obregón)

Remèdes et poisons

Notre pharmacien helléniste (voir chant IX) voit dans le moly, plante offerte par Hermès à Ulysse, la fleur d’ail, antiseptique, remède contre les sortilèges érotico-magiques de Circé. Quant à l’herbe de Circé, elle a pu être identifiée à la mandragore, appelée kirkaia par les Grecs…

Plus intéressantes sont les interprétations symboliques : les stoïciens ont vu dans l’antidote offert par Hermès l’image de la raison, antidote contre les passions, et les chrétiens y ont vu le Verbe de Dieu l’emportant sur les séductions du diable…

Personnage contradictoire, ambivalent, à l’image de l’aventure elle-même (Jankélévitch compare l’aventure au tabou, source de désir et de crainte à la fois), Circé de dangereuse devient bienveillante : Ulysse, ainsi que les hommes de son équipage (v. 449-451), reçoit d’elle les attentions les plus délicates (v. 348-367). Ils passent sur l’île d’Aiaié une année entière, dans les plaisirs et les banquets (v. 467-468), comme Éole et sa famille, ou comme les Phéaciens : nouveau moment de plénitude, nouvelle pause dans l’aventure.
Circé enseigne à Ulysse les gestes rituels à accomplir afin d’évoquer les morts (chant XI), et elle lui offre l’agneau et la brebis noire qu’il devra leur sacrifier. La divinité (Circé, comme naguère Calypso), offre à l’homme la possibilité de transcender sa condition mortelle, et d’explorer les frontières. Il faut que le mortel accueille le divin sans en avoir peur : « qui pourrait surprendre, / s’il n’y consent, les démarches d’un dieu ? » (v. 573-574)

→ Comme Calypso, Circé retient l’aventurier chez elle, tout en favorisant donc la progression de l’aventure : le parallèle entre le chant V (v. 148-227) et la fin du chant X est évident. En Calypso comme en Circé, tandis que la femme cherche à retenir l’homme, la déesse lui offre les moyens de repartir.

• La fin du chant X est ternie par la mort d’Elpénor, ivre, tombé du toit et laissé sans sépulture. Ulysse le retrouve aux enfers (chant XI). Ce personnage touchant mérite notre attention : accusant à la fois le sort et son ivresse, c’est-à-dire l’arbitraire divin et sa propre folie, il symbolise l’aspect humain de l’aventure, où se révèle la faiblesse des hommes.