L’Odyssée d’Homère. Chant IX : Cicones, Lotophages, Cyclopes

■ 1. Le récit comme aventure

Rappel de la chronologie :
– au chant V, Ulysse quitte l’île d’Ogygie et atteint l’île de Schérie. Il fait lui-même le récit de ce voyage au chant VII (v. 241 sq.)
– aux chants IX à XII, il raconte ce qu’il a vécu entre Troie et son arrivée sur l’île d’Ogygie.

Nous entrons à présent dans le cycle des aventures fantastiques d’Ulysse. Le héros s’apprête à raconter son retour, νόστος (nostos : « nost-algie » signifie littéralement « mal du retour », donc mal du pays) pour mieux exprimer son désir que s’achève ce voyage.

« Ce sont des récits à nos yeux absolument fantastiques, où l’on rencontre des ogres, des monstres, des géants, des magiciennes et des figures semi-humaines, aux intentions bonnes ou mauvaises suivant les cas. Relatant ses aventures, Ulysse ressort de vieilles histoires, qui couraient depuis des siècles dans la bouche des marins, des fables répandues bien au-delà des rives de la Méditerranée et des récits populaires qui revenaient à travers les siècles et les continents.
Mais, chez Homère, ces fables sont retouchées, modifiées, remaniées. L’Odyssée, comme l’Iliade, nous le savons, prétend raconter des histoires vraies, des personnages ayant réellement existé. […] À y regarder de près, le poète s’en sert aussi pour transmettre à son public des enseignements civiques et moraux fondamentaux […]. » (Eva Cantarella, Ithaque, p. 178)

Quelle est donc l’originalité d’Homère ? Avec le personnage d’Ulysse, il invente non seulement un personnage rusé, mais un narrateur rusé, qui fait du récit lui-même une aventure.

« Le monde sur lequel Ulysse règne comme un souverain tout-puissant est celui du récit, aussi compliqué, illimité que le tracé de ses voyages sur la carte du monde. Personne dans l’Odyssée, où tous trompent, font semblant et racontent, ne possède ses qualités de narrateur ; personne n’a cette mémoire si constante, cet esprit équivoque comme le destin, inextricable comme les nœuds de Circé, coloré comme l’esprit d’Hermès, multiforme comme Protée, aussi menteur que les boniments de rue. […] Alors que la poésie est inspirée par les Muses, le récit jaillit de l’expérience du narrateur, qui peut réunir à son tour, dans sa propre voix, les témoignages des autres. À la cour des Phéaciens triomphe ainsi, pour la première fois en Occident, le récit autobiographique. » (Pietro Citati, « Ulysse et le figures de la séduction », dans Homère. Sur les traces d’Ulysse, BNF, 2006)

→ Marlow, le narrateur d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, entretient avec Ulysse des rapports aussi évidents que profonds. Il conduit ses allocutaires, donc nous lecteurs, dans un lointain passé, en empruntant des détours qui font de son récit une aventure.

Dans cette partie « exotique » de l’aventure, Ulysse part à la découverte de l’inhumain.

« Cet espace se présente comme non cultivé, dépourvu de sociabilité, isolé et sans limites assignables. Le traverser, c’est parcourir, les genres de vie et inventorier les régimes alimentaires jusqu’aux formes extrêmes de l’anthropophagie. Chacune des escales dans le monde des récits réserve, en effet, aux voyageurs la même déconvenue : jamais la terre n’est travaillée (même s’il arrive qu’elle produise d’elle-même comme au temps de l’âge d’or) et quand l’élevage est pratiqué – comme chez les Cyclopes ou les Lestrygons –, jamais il ne va de pair avec l’agriculture. Ils sont pasteurs, mais pas (encore) agriculteurs. Pas de blé, pas de pain, il est donc difficile de manger nourriture d’homme, mais tout aussi bien d’honorer les dieux comme il convient, par des sacrifices qu’ils puissent agréer. » (François Hartog, Mémoire d’Ulysse, p. 33)

■ 2. Entre plaisir et souffrance

Le moral d’Ulysse oscille entre la satisfaction et la souffrance : c’est un effet psychologique de l’aventure, pour l’homme qui sait jouir des bonheurs qui se présentent, mais qui ne s’en contente pas. L’esprit d’aventure est un esprit d’insatisfaction.
• Ainsi, Ulysse se réjouit du chant de l’aède et du « spectacle » de la cour d’Alcinoos : « il n’est rien de plus beau » (v. 3), « il n’est pas de meilleure vie / que lorsque la gaieté règne dans tout le peuple » (v. 5-6), « voilà ce que qui me semble être la chose la plus belle » (v. 11, τοῦτό τί μοι κάλλιστον ἐνὶ φρεσὶν εἴδεται εἶναι, trad. GF « C’est le plus beau spectacle que mon esprit puisse imaginer »).
→ Ce plaisir est celui de l’« aventure esthétique » (« oasis », « jardin clos » : cf. Jankélévitch, L’Aventure). Les Phéaciens comme nous lecteurs nous laissons envoûter, d’autant plus que le narrateur n’est pas Homère lui-même mais un narrateur intradiégétique (narrateur faisant partie du récit : Ulysse). Qui, pourtant, nous garantit qu’il ne s’agit pas de fake news ?…
Ulysse, cependant, a du chagrin, et ce chagrin se voit. Alcinoos veut en connaître la cause (v. 12, et v. 15 absent de la trad. de Ph. Jaccottet). Les peines d’Ulysse, en la circonstance, ont une cause qui lui est propre : son désir de retour ; mais dans son récit, nous verrons le héros partager aussi la peine de ses compagnons (voir v. 75). L’aventure n’est pas (ou pas seulement) une partie de plaisir.

■ 3. Ulysse, enfin lui-même ?

Ulysse donne enfin son nom à ses hôtes : « Je dirai tout d’abord mon nom » (v. 15), tout en vantant ses ruses (δόλοισιν doloisin) et sa gloire (κλέος kleos) : εἴμ᾽ Ὀδυσεὺς Λαερτιάδης « je suis Ulysse, fils de Laërte », ὃς πᾶσι δόλοισιν ἀνθρώποισι μέλω « qui intéresse tous les hommes par mes ruses », καί μευ κλέος οὐρανὸν ἵκει « et ma gloire atteint le ciel ». L’onomastique ne suffit pas : Ulysse n’existe qu’aux yeux des autres hommes. Le but de l’aventure n’est pas seulement de rentrer chez soi, mais d’être reconnu et admiré. Les aventuriers, de même, rentrent chez eux aujourd’hui avec des photos ou avec des films.
Voir le site du festival du film d’aventure de La Rochelle :

Festival du film d’aventure


• Cette présentation d’Ulysse resserre le lien avec son hôte : le voyageur enfin nommé peut être reconnu. « Je resterai votre hôte, encore que vivant loin de vous » (v. 18). Ce dévoilement du nom est à confronter avec l’épisode du Cyclope, à la fin de ce chant IX : en donnant un faux nom à Polyphème, Ulysse s’est émancipé des rapports humains d’hospitalité, et il ne lance son vrai nom, que par provocation, alors qu’il s’éloigne (v. 502-505 : « Cyclope, si jamais quelque mortel / t’interroge sur ton affreuse cécité, / dis-lui que tu la dois à Ulysse, Fléau des villes, / Fils de Laërte et noble citoyen d’Ithaque ! »).

■ 4. L’aventure est un voyage d’île en île.

On sait l’importance des îles dans les romans d’aventures : Robinson Crusoë (Daniel Defoe, 1919), L’Île mystérieuse (Jules Verne, 1875), L’Île au trésor (Robert Louis Stevenson, 1883)…
Le lecteur de l’Odyssée, parvenu au chant IX, connaît déjà deux îles : Ogygie et Schérie. Il n’est pas encore arrivé à Ithaque. Les chants IX à XII lui font découvrir de nouvelles îles, dont les paysages sublimes ont inspiré les récits de navigateurs, les revues de voyage (« Sur les traces d’Homère »…) et les organisateurs de croisières :
le pays des Lestrygons, Sicile ou Sardaigne : lieu en apparence paisible, idyllique.
l’île de Circé : île devenue promontoire, situé d’après la tradition dans le Latium (Monte Circeo).
l’île du Trident, où paissent les bœufs d’Hélios (chant XII, v. 127 sq. et 260 sq.) : lieu idyllique également, comme le pays des Cyclopes et celui des Lestrygons, il rappelle également la Sicile.
l’île des Sirènes (chant XII, v. 167).
Toute île est une destination temporaire, transitoire, invitation à s’arrêter entre deux navigations périlleuses. Nulle route dans l’Odyssée ! L’aventure est un trajet en pointillés, irrégulier et discontinu.

Tandis que « l’imaginaire de la mer est dès l’origine effrayant » (Jean-Nicolas Corvisier, Les Grecs et la mer, p. 51), l’imaginaire de l’île est ambigu. En ce sens, l’île est la meilleure image de l’aventure, toujours incertaine par rapport à son dénouement.

Une richesse de l’imagination insulaire d’Homère est d’attribuer à chaque île une signification symbolique. Nous pouvons distinguer :
• les îles du lointain (Ogygie, Aiaié, l’île des Cyclopes), à la fois attirantes et dangereuses : définition du « tabou » selon Vladimir Jankélévitch.
• l’île du retour (Ithaque)
• et l’île du passage (Schérie)

→ L’île d’Ulysse, Ithaque, est décrite en détail, et comparée à celle de Calypso (Ogygie, v. 29) et à celle de Circé (Aiaié, v. 32). « Je ne connais rien de plus beau que cette terre » (v. 28) Répondant à Alcinoos qui lui demande la cause de son chagrin, Ulysse exprime le désir de revoir sa patrie (πατρίδος) et ses parents (τοκήων), c’est-à-dire son origine : « il n’est rien pour l’homme de plus doux que sa patrie / ou ses parents » (v. 33-34). Il ne parle pas de Pénélope.

■ 4. Les Cicones : Ulysse pirate

• Ulysse et ses compagnons pillent le pays des Cicones (v. 39-61) et enlèvent de nombreuses femmes. Prédation et appât du gain. Ulysse n’est pas un héros pacifique qui se contenterait de se défendre : cet épisode n’est pas sans faire songer à Kurtz et à sa passion de l’ivoire. Ajouter qu’Ulysse n’est pas du genre à s’apitoyer (« fronçant les sourcils, je leur fis signe de cesser les pleurs… », v. 468-469) : il est avant tout pragmatique.
• L’aventure, ambiguë en toutes choses, conjugue le gain et la perte : comment dire si, en fin de compte, elle est rentable ?… Dès cette première étape, Ulysse perd six de ses compagnons. Cette première perte suscite la douleur des survivants (v. 65-66, 75), et explique le désir de repos lorsqu’ils arrivent chez les Lotophages.

■ 5. La tempête

• Ulysse et ses compagnons sont poussés par un vent violent, le Borée (v. 67, 80) et par des « vents funestes » (v. 82), dans une direction imprévue. L’aventurier ne maîtrise pas son orientation, mais fait des détours : sa trajectoire n’est pas la ligne droite. Nous retrouvons ici l’opposition entre la navigation et la route.
• La description de la tempête reprend en raccourci celle du chant V, et annonce celle de la fin du chant XII.

Les tempêtes dans l’Odyssée

Chronologiquement, celle du chant IX est la première.
Suit celle que provoquent les compagnons d’Ulysse en ouvrant l’outre l’Éole (X, v. 47).
Cependant, les deux tempêtes les plus fameuses sont celles des chants V et XII, les plus violentes, qui provoquent un naufrage.
• chant IX, v. 67-84 : tempête suivant le passage par le pays des Cicones et précédant l’arrivée chez les Lotophages. Cause : Zeus, « le rassembleur des nues » (v. 67).
• chant X, v. 47-55 : tempête qui suit le départ de l’île d’Éole, et qui y ramène Ulysse et ses compagnons. Cause : la bêtise de ces derniers.
• chant XII, v. 374-453 : tempête consécutive au passage sur l’île du Soleil, et de la faute des compagnons d’Ulysse (encore), qui ont mangé les bœufs d’Hélios.
• chant V, v. 282-423 : tempête qui précède l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens, après son départ de l’île de Calypso. Cause : la rancune de Poséidon.

Remarquer la différence entre l’ordre du récit et l’ordre chronologique.

■ 5. Le pays des Lotophages : la tentation de l’oubli

Le confort est dangereux : non seulement les Lotophages (mangeurs de lotos) ne sont pas malveillants (v. 92), mais ils offrent aux hommes qu’Ulysse a envoyés en reconnaissance des fruits de lotos, « fruits doux comme le miel », qui leur procurent insouciance et « oubli du retour » (νόστου λαθέσθαι, v. 97).
Voir cet extrait d’un article sur « Les Plantes magiques dans l’Odyssée », écrit par un pharmacien : « Le lotos de Cyrène, Zizyphus lotus, Rhamnacées. Le fruit de cette plante merveilleuse a pris la valeur d’un symbole. Ceux qui ont soif d’oubli croient parfois entendre, comme l’écrit Baudelaire, des voix « charmantes et funèbres » qui les convient à manger le lotus parfumé. » L’auteur de l’article situe par ailleurs l’île des Lotophages à Djerba, au large de la Tunisie. Nihil novi sub sole ! Mais il peut s’agir aussi de l’île de Méninx ou de la Cyrénaïque. »
http://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1967_num_55_195_7693

Baudelaire est-il un mangeur de lotos ?

      […]
      Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
     Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
     Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
     Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

     Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
     Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
     Venez vous enivrer de la douceur étrange
     De cette après-midi qui n’a jamais de fin. »
      […]
                       Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Le Voyage »

Le dernier poème des Fleurs du mal traduit l’impossibilité pour le voyageur de se contenter du réel, mais aussi l’impossibilité de réaliser son rêve d’évasion. « Si nous allons « berçant notre infini sur le fini des mers » (v. 8), notre imagination « ne trouve qu’un récif aux clartés du matin » (v 40). […] Dès lors, c’est à la Mort qu’est dévolue la tâche d’opérer ce dépassement. […] La Mort devient à son tour le vaisseau (et le guide) d’un voyage qui, laissant derrière lui l’espace du connu, se hasardera, dans un mouvement de transcendance qui emporte la dichotomie du Bien et du Mal, au fond d’un « gouffre » qui est aussi un « Inconnu ». […] Le passage à l’Inconnu proprement dit ne sera pas accordé à Baudelaire, mais à Rimbaud (« Le Bateau ivre ») est la seule réponse sérieuse que la poésie française donnera au « Voyage ». Les « inventions d’inconnu », commentera Rimbaud, dans sa Lettre du Voyant, réclament des formes nouvelles ». » (John E. Jackson)

Dans « Le Joueur généreux » (Baudelaire, Petits Poèmes en prose), se trouve également l’image du lotus, qui symbolise ce désir d’évasion. Le poète raconte qu’il a rencontré sur un boulevard parisien un homme qui s’est révélé être le diable en personne, et qui l’a entraîné « dans une demeure souterraine, éblouissante ». « Là régnait une atmosphère exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie ; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer. »

Le passage par l’île des Lotophages permet d’opposer deux formes d’aventure : aventure dans le « réel » et aventure dans le « virtuel ». « Aujourd’hui, l’aventure est la résistance du ciel et de la mer contre l’esclavage du virtuel. » (Olivier Frébourg, dans L’Aventure, pour quoi faire ?, ouvr. collectif, p. 135) À rapprocher de Conrad, et de la « sensation délicieuse d’avoir rencontré quelque chose d’indubitablement réel. » (Au cœur des ténèbres, GF p. 105)
La veine fantastique, dans Au cœur des ténèbres, mêle étroitement le rêve et le réel, sans les opposer aussi frontalement. « Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès qu’on choisit l’une ou l’autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l’étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. » (Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique) → « La terre semblait n’être plus terrestre. » (Conrad, p. 101) « Tonnerre ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi irréel de ma vie. » (ibid., p. 77) Les noms de lieu semblent émaner de « […] quelque farce sordide jouée sur le devant d’une sinistre toile de fond. […] L’action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre… » (ibid., p. 60-61)

Au cours du voyage qui les éloigne de la Troade et doit les ramener chez eux, les hommes goûtent un fruit qui leur procure une autre sorte d’évasion, mais hors du réel cette fois. Le poème d’Homère en fait une image de l’oubli, par opposition la mémoire, indispensable au salut de l’homme. La poésie de Baudelaire est structurée par le dualisme chrétien, qui oppose la matière et l’esprit : sous sa plume, le lotus devient une image de la fuite dans un inconnu non terrestre, dans les sphères de l’esprit. Pour Ulysse, et pour les Grecs, cette évasion n’a pas de sens.

■ 6. Le pays des Cyclopes : l’aventure au risque du sauvage

• Les Cyclopes se situent à l’opposé de la société des hommes : l’aventure conduit à la rencontre du radicalement autre. L’opposition entre sauvage et civilisé est formulée et clairement précisée par Ulysse lui-même, qui annonce à son compagnon son intention d’explorer l’île (la Sicile ? Capri ?) : « j’irai sonder ces gens, apprendre qui ils sont, / si ce sont des violents et des sauvages sans justice / ou des hommes hospitaliers, craignant les dieux. » (v. 174-176)
→ « Qu’apprend donc un enfant grec en écoutant un rhapsode réciter l’Odyssée ? Que ceux qui n’ont pas d’agorai boulèphoroi, d’assemblées délibératives de la communauté, sont des monstres. Que ceux chez qui il n’y a pas de themistes, de lois posées, sont des monstres et non pas des humains. » (Cornelius Castoriadis, Ce qui fait la Grèce, I, séminaire du 12 janvier 1983, Seuil) Castoriadis nuance cependant cette idée, en notant qu’il y a des différences de nature parmi les « monstres » : à la différence des monstres absolus que sont Charybde ou Scylla, par exemple, les Cyclopes vivent en famille et les Lestrygons connaissent une organisation sociale et politique.

• La différence entre les Cyclopes et les hommes est soulignée par la remarque selon laquelle des hommes vivant sur cette île l’auraient « mise en valeur » (ou « développée », v. 130), car ils auraient, contrairement aux Cylcopes, employé la technique. « On est frappé de constater à quel point Ulysse porte sur le monde des Cyclopes un regard que l’on pourrait presque dire technicien, quand il essaye d’énumérer ce qu’ils font ou ne font pas, et signale même les possibilités d’exploitation qu’offriraient ces îles à des gens civilisés. » (Castoriadis, op. cit.) Le regard du colonisateur sur les « sauvages » ? Cf. Au cœur des ténèbres

• Les caractéristiques des cyclopes sont essentiellement négatives. « Ce qui frappe dans la définition qui est donnée d’eux, c’est qu’elle procède essentiellement par négations » (Cornelius Castoriadis)
1. ils sont « sans lois » (ἀθέμιστοι, athemistoi, v. 106, c’est-à-dire sans themis ; cf. ἀθεμίστια, athemistia, v. 428), ce qui implique qu’ils ignorent également les lois de l’hospitalité, loi non écrite, tout comme les Lestrygons (chant X).
2. ils vivent seuls : « Ils n’ont pas d’assemblée pour les conseils et pas de lois ; / ils habitent le haut des plus hautes montagnes / en des antres profonds, chacun y fait la loi / dans sa famille, et reste insoucieux des autres. » (v. 112-114)
3. ils vivent dans l’abondance, puisque les dieux leur donnent tout : leur île est un locus amoenus, lieu idyllique (lieu commun poétique, notamment dans la poésie pastorale, c’est-à-dire s’inscrivant dans l’univers des bergers). Voir la description de l’intérieur de l’antre (v. 219-223), sorte de corne d’abondance.
4. Cette abondance dispense les Cyclopes de la nécessité de travailler, ce qui les rapproche des animaux. « Faisant confiance aux Immortels », ils « ne plantent pas de plantes de leurs mains ni ne labourent » (v. 107-108). « Cette île ne connaît ni le bétail ni la charrue… » (v. 122)
5. ils vivent dans des grottes, non dans des maisons (v. 114). Polyphème apparaît si proche de la nature qu’Homère le compare à un « sommet boisé » (v. 191). Il incarne un aspect des forces de la nature, comme les Titans de la Théogonie d’Hésiode ; dans ce géant qui cherche à atteindre le bateau d’Ulysse en jetant « le faîte d’une grande montagne » (v. 481, trad. GF), on a d’ailleurs voulu voir une image de l’Etna, le fameux volcan sicilien, « œil » unique de l’île symbolisant le cratère du volcan. Autre hypothèse, celle de Victor Bérard : l’île de Nisida, au large de la Campanie.
6. Polyphème est impie : « Les Cyclopes n’ont pas souci du Porte-Égide / ni des dieux bienheureux : nous sommes les plus forts. » (v. 275-276)

La fécondité du lieu, l’insouciance du Cyclope et sa proximité avec la nature feront de celui-ci une créature emblématique de l’imaginaire bucolique, par exemple dans les Idylles de Théocrite, poète alexandrin du IIIe s. avant J.-C. (poème 11).
https://mediterranees.net/litterature/theocrite/idylle11.html
→ Voir ici, au chant IX de l’Odyssée, la charmante scène de vie quotidienne (v. 237-249) où l’on voit Polyphème traire les brebis et les chèvres, et préparer le fromage.
→ Les plaintes touchantes de Polyphème éborgné à son bélier (v. 447-460) préfigurent les plaintes du Cyclope amoureux de Théocrite.

Proches des dieux, dont ils sont directement issus, les Cyclopes sont un mélange étonnant, baroque, de divinité et d’animalité ; en cela, ils se distinguent en tous points des hommes. Sur cette terre, les Cyclopes vivent avec des chèvres (v. 124), non en compagnie des hommes.

■ 7. Les pièges de l’aventure

Le premier piège est celui de la paresse. Chez les Cyclopes, tout semble facile : le piège est semblable à celui de l’île des Lotophages. Quoi de plus simple que de se laisser entraîner par l’impression qu’on n’aura plus besoin de travailler ?
→ « Filles du puissant Zeus, les Nymphes débusquaient / des chèvres montagnardes pour nourrir mes compagnons » (v. 154-155)
→ « Alors, de tout le jour et jusqu’au coucher du soleil, / nous restâmes assis devant force viande et vin doux. » (v. 161-162) Noter que ce vin est ce qui reste aux compagnons d’Ulysse de leur pillage des Cicones ; partant à la rencontre du Cyclope Polyphème, Ulysse emporte une outre de vin offert par Maron, un des Cicones qu’il a épargnés (v. 197-198). De manière analogue, Sylvain Tesson affirme partir toujours à l’aventure avec un cigare en poche…
Le second piège est celui de la curiosité : c’est elle qui rend Ulysse sourd à la prière de ses compagnons qui veulent repartir après avoir dérobé fromages et bétail : « je ne cédai pas, alors qu’il eût bien mieux valu, / car je voulais le voir, et s’il me ferait des cadeaux ! » (v. 228-229) Les compagnons d’Ulysse retiendront cependant moins vite qu’Ulysse la leçon, puisque leur curiosité les poussera à ouvrir l’outre des vents (chant X)…
Le troisième piège est celui de l’ὕβρις (hybris), excès d’arrogance. Fier du succès de sa ruse, dont il va jusqu’à rire en lui-même (v. 413), Ulysse lance son nom à Polyphème en réponse au projectile lancé par celui-ci (v. 502-505). Résultat : Polyphème réclame à son tour vengeance en priant son père Poséidon de faire obstacle à son retour et de lui imposer le plus de peines possible. (v. 528-534). Zeus lui-même « dédaigne l’offrande » (v. 563) d’Ulysse, celle du bélier sous lequel celui-ci s’est caché. De même, dans la tragédie grecque, les crimes répondent aux crimes (par exemple, le crime de Clytemnestre tuant Agamemnon, en réponse au sacrifice d’Iphigénie).

Ces pièges sont la base de l’enseignement moral dont l’Odyssée a fait l’objet dès l’Antiquité grecque. Le Moyen Âge chrétien y a vu le reflet des péchés capitaux.

■ 8. L’aventure inhospitalière

• Comme Euryale (chant VIII, v. 159-164), Polyphème soupçonne Ulysse d’être un marchand, mais il lui demande aussi s’il n’est pas un pirate, errant à l’aventure (« Errez-vous en vain ? », μαψιδίως ἀλάλησθε, v. 253), ce qui est encore plus infamant. Il fait également la distinction entre l’aventure utile, rentable (κατὰ πρῆξιν, c’est-à-dire πρᾶξιν, praxin) et l’aventure inutile (μαψιδίως, mapsidiôs). De telles questions ne sont pas celles d’un hôte véritable, qui lui respecte celui qu’il accueille et ne fait pas preuve d’une curiosité indiscrète.

• Ulysse fait appel aux lois (non écrites, mais sacrées) de l’hospitalité : « nous sommes tes suppliants. Zeus défend l’étranger comme le suppliant, il est l’hospitalier, l’ami des hôtes respectables ! » (v. 269-271) Aussi pourra-t-il présenter sa vengeance comme la volonté de Zeus hospitalier (v. 479).

• La sauvagerie du Cyclope, qui annonce celle des Lestrygons, est à mettre en parallèle avec celle de la brousse dans Au cœur des ténèbres de Conrad, et les « actes monstrueux » du Cyclope (v. 295, trad. GF) méritent la qualification d’ « horreur » (le dernier mot de Kurtz). « Sautant sur mes gens en étendant les bras, / il en prit deux d’un coup, et comme des chiots, sur le sol / les assomma. La cervelle en giclant mouilla le sol. Découpés membre à membre, il en fit son souper. » (v. 288-291) « De sa gorge du vin jaillit / et des morceaux de chair humaine ; il rotait, lourd de vin. » (v. 373-374) L’aventure met l’homme aux prises avec l’inhumain. Ulysse s’insurge contre cette transgression des lois de l’hospitalité : « Malheureux ! quel mortel viendrait encor te voir / en suppliant, maintenant que tu fis cela ? » (v. 350-351)
→ Voir une horreur comparable, au chant XII, avec Scylla : « Là, le monstre les dévora [les six hommes d’Ulysse qu’elle vient de « pêcher »] devant son antre, hurlants, tendant les bras vers moi dans une affreuse lutte. » (XII, v. 256-257)

• Aux présents nombreux offerts par Alcinoos, répondent a contrario le cadeau de Polyphème : « je te mangerai le dernier de tes compagnons ; oui, tous les autres avant toi ; ce sera mon présent d’hospitalité. » (v. 369-370, trad. GF)

• L’horreur répond à l’horreur : Ulysse décrit sa vengeance avec un luxe de détails techniques qui rend le récit à peine soutenable (sur vingt vers ! v. 374-394). Cependant, cette vengeance est un chef-d’œuvre de ruse (μῆτις, mêtis, v. 414) du héros, qui annonce le chant XXII et le massacre des prétendants.

■ 9. La ruse d’Ulysse (aventure et dissimulation)

• Face au Cyclope, Ulysse met en œuvre sa ruse, faisant preuve de l’habileté cauteleuse dont font preuve les séductrices (Hélène, Sirènes, Circé…), rusées comme lui : « Tiens, Cyclope, bois ça pour arroser ces chairs humaines, / que tu saches quelle boisson notre vaisseau / dissimulait… » (347-349) Par une mise en abyme, Ulysse montre au Cyclope le vin qu’il cachait, mais en le lui montrant, il dissimule son intention véritable : le vin offert dissimule la ruse. Celle-ci fonctionne à merveille : le Cyclope, qui compare le vin à l’ambroisie et au nectar (ἀμβροσίης καὶ νέκταρός, v. 359) en redemande puis s’endort.

• Le mensonge est une ruse du même genre, puisqu’Ulysse dissimule son nom, prétendant s’appeler « Personne » (v. 366). Cette ruse détourne les frères de Polyphème de venir à son secours (v. 408-412) ; le Cyclope bientôt maudit « ce vaurien de Personne » (οὐτιδανὸς Οὖτις, outidanos outis, v. 460, figure étymologique : mot-à-mot « personne qui ne vaut rien »)

• Enfin, fidèle à lui-même, Ulysse s’enfuit caché sous une brebis. « J’ourdissais cent tours et cent ruses, / car notre vie était en jeu, et le désastre proche. » (v. 422-423)

La ruse comme faculté d’adaptation

La ruse n’est pas une compétence : elle est une faculté d’adaptation.

« Le propre de la mètis d’Ulysse – il est polumètis – est de n’être pas limitée à la particularité d’une activité définie, comme celle du bûcheron, habile dans son art, non dans celui du navigateur, etc. : elle est multiple, plurielle, universelle. Ulysse, au besoin, se fait aussi bien bûcheron (Od., 5. 243 sq.) que navigateur, charpentier, architecte, etc., tout en étant maître, par ailleurs, dans les arts du langage – ce pourquoi il apparaît, dans l’Iliade, comme l’homme des négociations délicates. » (Marcel Conche, Essais sur Homère)

L’homme d’aventure est protéiforme : tel est Ulysse, et tel est Kurtz dans Au cœur des ténèbres.