L’Odyssée d’Homère. Chant VIII : la fête

■ 1. Ulysse conteur

À la fin du chant VII, Ulysse a raconté son arrivée à Ogygie, l’île de Calypso, et son départ sept ans plus tard. Ce premier récit intradiégétique (= récit dans le récit) d’Ulysse était une réécriture du chant V. Les récits se répètent, faisant l’objet d’intéressantes variations. On ne se laisse pas des bons romans d’aventure !
À la fin du chant VIII, nous lisons pour la deuxième fois le récit de l’épisode du cheval de Troie, après celui de Ménélas (chant IV).
Ces répétitions et variations répondent à un désir de récit, non seulement chez les Phéaciens, mais aussi au sein du public d’Homère.

Athéna fait d’Ulysse conteur une attraction : « Par ces paroles, elle excitait le désir et la curiosité de chacun. Bientôt places et sièges furent pleins d’hommes qui s’assemblaient. » (v. 15-17) : c’est la voiture-annonce du cirque Pinder ! Pour l’occasion, la déesse se métamorphose à nouveau : après avoir pris l’apparence de la fille d’un armateur et celle d’un jeune Phéacien, elle parcourt les rues de la ville sous la forme d’un messager d’Alcinoos (v. 8). Ensuite, elle rend Ulysse plus beau que nature, répandant sur son corps une « grâce magique » (v. 19). « On croirait voir un Immortel ! », dit-elle elle-même (v. 14)… Excellent argument publicitaire !
Les chants VI à VIII sont ceux de l’aventure passive. Ulysse n’y vit plus directement l’aventure : il la raconte. L’aventure prend donc ici, plus nettement encore qu’aux deux chants précédents, le caractère d’une aventure passive, celle que vit le lecteur de romans d’aventures (sur la distinction entre aventure active et aventure passive, voir Pierre Mac Orlan, Petit Manuel du parfait aventurier, 1920).

■ 2. L’ « aventure esthétique » : jeux et poésie

« L’aventure esthétique », telle que la définit Jankélévitch dans L’Aventure, c’est l’aventure passive, mais c’est aussi le jeu. Or, les Phéaciens ne sont ni des aventuriers, ni des guerriers : « pour boxer et lutter, nous ne sommes pas sans reproche [autre traduction : la boxe ni la lutte ne sont notre fort], / mais nos coureurs sont prompts et nos marins insurpassables ; / et nous aimons toujours les festins, la lyre, les danses, / les bains chauds et les lits, les vêtements souvent changés… » (Alcinoos, v. 246-249) Leurs navires, en outre, sont dotés du pouvoir de se guider eux-mêmes… Aucun mérite !
• Si Ulysse regarde avec intérêt la compétition sportive, il n’y participe pas spontanément. Il n’y entre que lorsqu’Euryale le met au défi, le comparant à un commerçant (v. 159-164) – insulte humiliante pour les Grecs, qui considèrent le commerce comme une activité peu noble. Encouragé par Athéna, le héros se décide finalement à lancer un disque (v. 186 sq.)
• Ulysse raconte à l’occasion ses aventures, mais il les entend aussi raconter par autrui, l’aède Démodocos. Il devient ainsi spectateur de sa propre histoire, trois reprises…

1. Le 1er chant de Démodocos concerne la guerre de Troie. Ulysse verse des larmes en entendant ce récit (v. 92), comme il le fera à la fin du 3e récit.

2. Le 2e chant de Démodocos (v. 266-366) raconte les amours d’Arès et d’Aphrodite : c’est une aventure amoureuse. Ce récit apparemment n’a aucun rapport avec l’histoire d’Ulysse. Mais est-il entièrement gratuit ?
Ce 2e récit de l’aède met de côté la guerre. Cette aventure baroque, racontée uniquement pour le plaisir, a tous les caractères de l’aventure esthétique. On penserait volontiers à La Fontaine (Les Amours de Psyché de Cupidon)… Cependant, ce récit n’est pas dénué de sérieux : il est aussi une mise en garde contre les dangers de l’adultère, qui menace autant la société des dieux que celle des hommes.

« Relatant les mésaventures d’Arès et d’Aphrodite, Démodocos a joué efficacement sa fonction d’amuseur. Le public s’est certainement diverti : comme les dieux de son récit, les hôtes d’Alcinoos se sont probablement abandonnés à des rires « homériques ». Mais, tout en divertissant les hôtes, le chant de l’aède a, comme toujours, transmis des enseignements.
L’adultère est dangereux, enseigne l’histoire d’Aphrodite. Qui se laisse surprendre court des risques fort graves : il peut se retrouver entre les mains du mari trompé et être exposé à sa vengeance. » (Eva Cantarella, Ithaque, p. 173)

3. Le 3e chant de Démodocos, à la demande d’Ulysse cette fois, raconte l’histoire du cheval de Troie. De nouveau, Ulysse pleure (v. 522). Comparée à l’émotion d’une veuve captive, celle d’Ulysse révèle sa nature aux yeux d’Homère : l’aventure passive, c’est l’aventure des femmes…

■ 3. Le plaisir et le sérieux

• Nous venons de le voir à propos du 2e récit de Démodocos : le plaisir n’empêche pas le sérieux. Au terme de ce chant presque entièrement dévolu au plaisir, résonnent les menaces de Poséidon, rapportées par Alcinoos. Le dieu est mécontent de ce que les Phéaciens sont « de trop infaillibles passeurs » (v. 566). Ces menaces seront confirmées par les faits (chant XIII, v. 93-184) : pétrifié par Poséidon, « enraciné comme une roche », le bateau revenant d’Ithaque fera pendant aux métamorphoses d’Athéna. Métamorphoses bénéfiques d’un côté (celles d’Athéna), métamorphose maléfique, de l’autre, qui change la vie en mort… Ces deux pôles de la métamorphose définissent les deux pôles de l’aventure : la ruse couronnée de succès, et le risque mortel.
• C’est un lieu commun, dont la tragédie fera un spectacle : le bonheur humain ne saurait être complet ! Noter que Poséidon, dont la rancune poursuit Ulysse, menace ici non Ulysse mais les Phéaciens. C’est une leçon de l’aventure : les Phéaciens paient le prix de leur excès de confiance. Ulysse, lui, est conscient de la précarité de son sort : c’est pourquoi certaines divinités le protègent.