L’Odyssée d’Homère. Chant VII : l’accueil d’Ulysse au palais d’Alcinoos

Chant VII : découverte du palais et rencontre d’Alcinoos

■ 1. Splendeur du palais d’Alcinoos

Ulysse découvre, émerveillé, l’île des Phéaciens et le palais de leur roi, Alcinoos, et de leur reine, Arété. Avec son séjour en ce lieu, sa nostalgie marque un coup d’arrêt : l’hospitalité parfaite qui lui est offerte ouvre une parenthèse dans son itinéraire de retour.

L’aventure est contemplation : « Ulysse l’endurant contemplait, immobile… » (v. 133) Sur le sens de la beauté, qui est est commun aux dieux et aux hommes, voir chant 6.

• La description du palais d’Alcinoos n’a pas échappé aux soupçons d’interpolation (chez Victor Bérard notamment). Ainsi, le retour d’Athéna à Athènes est sujet à caution : dès l’Antiquité, on soupçonnait une main athénienne d’avoir ajouté le vers 80 sur « Athènes au larges rues »… vers qui possède cependant un intérêt : comme Ulysse, Athéna voyage. Il y a aussi des arguments philologiques, et une ou deux incohérences : par exemple, les Phéaciens doivent entrer dans le palais pour puiser de l’eau, alors qu’Ulysse a rencontré Athéna portant une cruche. Mais peu importe ! Ces vers sont magnifiques : acceptons que le texte de l’Odyssée appartient à une tradition (c’est-à-dire à une transmission) et acceptons ce bonheur de lecture.

– Noter d’abord la restriction de champ : description subjective, du point de vue d’un visiteur dont le regard se déplace et qui se déplace lui-même.
– Il s’agit d’un lieu idyllique : locus amoenus. Même le palais d’Ithaque ne bénéficiera pas d’un tel luxe descriptif, car Ithaque est en proie au désordre. Chez Alcinoos règnent l’ordre, l’abondance et l’équilibre.
– Nombreux sont les realia, détails réalistes et techniques, dans la description des savoir-faire enseignés par Athéna et Héphaïstos (deux divinités importantes aux yeux des Athéniens).
– La description bénéficie d’une structure rigoureuse, architecturale.

La structure de l’ecphrasis est d’une logique remarquable :
• v. 86-94. L’entrée du palais (sur les côtés, en profondeur, en hauteur) : la porte, les chiens qui gardent celle-ci ;
• v. 95-111. L’intérieur du palais : la salle, le travail des femmes, les activités des hommes ;
• v. 112-131. L’extérieur du palais : le terrain, l’enceinte, le verger, la vigne, le potager.
• Conclusion, v. 132 : « Tels sont dans ce palais les dons éblouissants des dieux ».

■ 2. L’hospitalité accordée à Ulysse

A voir : Jean-Jacques Lagrenée, Ulysse dans le palais d’Alcinoüs (musée de Narbonne)
http://webmuseo.com/ws/musees-narbonne/app/collection/record/260

• Ulysse et la reine Arété apparaissent soudainement dans le récit, après dissipation de la brume. « Ulysse l’endurant traversa la demeure, / caché dans le brouillard dont Athéna l’enveloppait, / se dirigeant vers Arété et le seigneur Alcinoos. / Ulysse mit ses bras autour des genoux de la reine / et la nuée surnaturelle se défit. » (v. 130-142) Cette apparition a quelque chose de surnaturel.

• L’ensemble du récit est empreint d’une sorte d’euphorie : tout est divin dans cette atmosphère, ce qui se justifie par l’idée qu’Ulysse est peut-être un dieu après qu’Échénéos a rappelé à Alcinoos les devoirs de l’hospitalité (v. 155 sq.). « C’est un Immortel peut-être qui nous vient du ciel », déclare Alcinoos (v. 200, trad. GF) : « Ils viennent festoyer en notre compagnie assis aux mêmes places que nous. » À la fin du chant VI, Nausicaa disait à peu près la même chose (v. 208-209).
Ulysse doit détromper Alcinoos : « Renonce, Alcinoos, à cette idée : je ne ressemble / aux Immortels qui possèdent le ciel immense / par la taille ni par le port : je ne suis qu’un mortel. » (v. 208-210) Mais cette protestation d’Ulysse ne fait que confirmer la possibilité d’une confusion : en Grèce, les dieux et les hommes se ressemblent.

• Le séjour d’Ulysse chez Alcinoos est placé entièrement sous le signe de la joie : l’aventure oscille ainsi entre la joie et la tristesse, entre la mort et la vie. Rien n’est plus étranger à l’aventure que la continuité d’un état, ce que résume la notion de risque. Ulysse résume parfaitement en ces vers cette instabilité : « Mais laissez-moi souper, quels que soient mes soucis : ce chien de ventre, est-il rien qui soit plus odieux / sachant toujours se rappeler à vous par force, / quand bien même on serait épuisé ou dans l’affliction ? / Ainsi je suis dans l’affliction : mais il n’en veut pas moins / que je dévore et boive, et que de la sorte j’oublie / tout ce que j’ai souffert : il veut être rempli ! […] Que je meure, mais revoyant mes servantes, mes biens et ma grande haute demeure… » (v. 215-225)

L’ambiguïté de l’aventure n’est pas seulement l’ambivalence du « tabou » décrite par Vladimir Jankélévitch (l’aventure comme objet de désir et de crainte à la fois) : cette expérience se situe aussi à mi-chemin entre la joie et la tristesse.

• Le sommeil est à l’image de la sérénité et de la sécurité d’Ulysse : nous avons ainsi une nouvelle scène de coucher, à la fin du chant VII, à mettre en parallèle avec la fin du chant V où Ulysse se couche « plein de joie » (v. 486) sur un lit de feuillages.

• L’hospitalité crée un lien d’amitié : voir au chant VIII, v. 387 sq., les dons qu’Alcinoos demande aux rois d’offrir chacun un présent à Ulysse. Mais l’amitié d’Alcinoos va plus loin : il accorde à Ulysse sa fille Nausicaa comme épouse, avant d’accepter de reconduire le voyageur chez lui, à Ithaque.