L’Odyssée d’Homère. Chant VI : l’arrivée à Schérie et la rencontre de Nausicaa

« Cette île, c’est l’île des Phéaciens, à mi-chemin entre le monde des hommes, celui d’Ithaque, de la Grèce, et un monde extraordinaire, miraculeux, où les cannibales voisinent avec les déesses. La vocation des Phéaciens est justement d’être des passeurs. » (J.-P. Vernant, L’Univers, les dieux, les hommes, p. 148)

En passant par l’île des Phéaciens, Ulysse semble sortir de l’aventure. De fait, son passage par Schérie offre au héros la possibilité de rentrer à Ithaque, donc de passer à un autre genre d’aventure, plus humaine, une aventure de type Iliade (conflit avec les prétendants). Quant au récit adressé aux Phéaciens (chants IX-XII), il est un dernier regard en arrière sur l’aventure du héros dans l’univers de l’inhumain (monstres divers).

■ 1. Une île

Ulysse ne sait pas où il est quand il se réveille (p. 136). « Hélas ! En quelle terre encore ai-je échoué ? » (VI, v. 119) Il se posera les mêmes questions à son arrivée à Ithaque (chant XIII)
• L’île de Schérie est la meilleure illustration de l’insularité de l’aventure telle que la définit Georg Simmel. « Oasis » ou « jardin clos » (Vladimir Jankélévitch), elle apparaît comme une parenthèse dans le cours de la vie d’Ulysse, comme ses longs séjours sur l’île d’Ogygie ou sur l’île d’Aiaié. Pause et parenthèse, le séjour d’Ulysse chez les Phéaciens privilégie également la dimension « esthétique » de l’aventure, puisque le héros s’y offre le luxe d’entendre raconter une partie de son histoire (par l’aède Démodocos), et d’en raconter lu-même une autre partie. Ulysse n’est plus seulement le vaillant héros qui affronte seul les épreuves : il est passé de l’autre côté du miroir et assiste, comme nous lecteurs, au spectacle.

« L’homme assiste, en spectateur, au défilé de la passionnante imagerie ; il feuillette, le cœur battant, le livre d’images, le céleste livre bleu, ce « livre de la colombe » dont les légendes russes déroulent les épisodes pour nos yeux éblouis : tel le sultan écoute les récits de Schéhérazade qui lui raconte, de nuit en nuit, les mille et un prodiges de l’Orient et les navigations féeriques […]. » (Vladimir Jankélévitch, L’Aventure, p. 183-185)

• Le tour esthétique que prend l’aventure entre les chants VI et XII est confirmé par la description de la ville, d’abord décrite par Nausicaa (v. 262 sq.), puis admirée par Ulysse (VII, v. 43 sq. et v. 83 sq.). Gratuité du regard sur la beauté du lieu, description sous forme d’ecphrasis : Ulysse s’arrête au seuil du palais pour le contempler.

→ L’univers insulaire des Phéaciens est un univers tranquille, où Ulysse est en sécurité (v. 201-205). « Nous vivons à l’écart au sein de la mer démontée… »
Les risques courus sont limités : insultes (crainte exprimée par Nausicaa : « Je crains leur langue sans douceur et leurs critiques / par derrière : on est plein d’insolence en ce pays ! », v. 274-275) et moqueries, celles d’Euryale et de Laodamas, dont Ulysse a pris la place (chant VIII, v. 144 sq. ; Ulysse prend la place de Laodamas au v. VII, 170). L’arrivée d’un étranger, dans quelque société que ce soit, suscite inquiétudes et réactions : la rencontre avec l’étranger est toujours risquée. Nausicaa craint quant à elle pour sa propre réputation (« Un de ces rustres, nous croisant, pourrait bien dire, etc. » (v. 275-288). Athéna le rappelle à Ulysse : « on supporte mal ici les étrangers / et ne fait pas très bon accueil à qui vous vient d’ailleurs » (VII, v. 32-33). Ces risques sont presque dérisoires pour Ulysse, mais ils font partie de l’aventure, si l’on considère que celle-ci connaît des degrés d’intensité et de danger différents.

Schérie, une « utopie concrète » ?

« Contrairement à Ithaque, société bloquée où toute sociabilité se désagrège, Schérie est une communauté en accord avec elle-même, où tout se passe dans la joie et la bonne humeur : Alcinoos est plus un maître de banquets qui fait succéder aux chants les danses et les jeux qu’un roi régnant « par la force ». C’est une société qui ignore la violence et la guerre, où il n’y a ni héros ni kléos, où la mort de tant de guerriers devant Troie n’a été filée par les dieux, selon Alcinoos, que pour fournir aux hommes de l’avenir des chants. » (François Hartog, Mémoire d’Ulysse, p. 40)

« Il y a embellissement du réel, mais qui ne nous fait pas passer dans un ailleurs, qui ne verse pas dans l’utopie : l’embellissement du réel se fait dans le sens du réel. Ce qui nous est signifié est que le bonheur, si on le veut, est tout proche : tout ce qu’il faut pour le bonheur est déjà là. » (Marcel Conche, Essais sur Homère, p. 148)

■ 2. Une frontière

• Les Phéaciens vivent aussi à proximité des Cyclopes, dont ils ont fui le voisinage (début du chant VI). Cela signifie-t-il qu’Ulysse peut avoir à affronter de nouveau ces géants anthropophages ? Non, car le passage par l’île des Phéaciens est irréversible : il sera impossible à Ulysse de faire demi-tour (d’ailleurs il ne le souhaite pas), impossibilité scellée par la pétrification du navire par Zeus (chant XIII). Comme le passage du Léthé aux enfers, le retour d’aventure est une voie à sens unique. Il n’y a pas d’hésitations possibles, pas d’allers et retours : si l’aventure est « rectiligne » (Jankélévitch), elle l’est dans les deux sens.

Singulière idée que celle de Luigi Dallapicolla, qui dans son opéra Odysseus (1968) fait repartir Ulysse à l’aventure après son retour à Ithaque.

Avant lui, le poète anglais Tennyson a imaginé Ulysse s’interrogeant sur l’éventualité d’un nouveau départ. « Il n’est pas trop tard pour chercher un monde encore plus nouveau… »

Homère n’est pas un poète romantique ! Il ne s’agit pas pour son Ulysse de chercher sans cesse la nouveauté, mais d’atteindre son but.

Ulysse sort définitivement de l’univers merveilleux de ses aventures passées, circonscrit par son départ de Troie et son arrivée sur l’île de Calypso.

• Symboliquement, il apparaît nu au sortir du buisson, au début du chant VI. Cette nudité n’est pas celle d’Adam et Ève, qui pose le problème de l’innocence et de la faute : elle ne reflète que l’animalité de l’homme. L’apparence du héros est comparée par Homère à celle d’un lion (« Comme le lion des montagnes », etc., v. 130 sq.), et il effraie les jeunes compagnes de Nausicaa, qui s’enfuient à sa vue. Après les soins reçus de Nausicaa et d’Alcinoos, il réintègrera le cercle de la civilisation. L’aventure est un voyage initiatique qui conduit l’homme à devenir pleinement un homme : de même, Télémaque, d’enfant qu’il était encore, devient un homme sous l’impulsion d’Athéna, au fil de sa propre odyssée.

L’île des Phéaciens est un passage :
– passage du lointain vers le familier (retour à Ithaque)
– passage de l’inhumain vers l’humain : Ulysse laisse derrière lui Cyclopes, Sirènes, Lestrygons…
– passage de l’animalité à l’humanité, par la vertu de l’hospitalité.

■ 3. Nausicaa, une jeune fille à marier

• À Schérie, les femmes possèdent un vrai pouvoir : c’est Nausicaa qui accueille Ulysse, et elle l’invite à se présenter d’abord à Arété, la reine, figure matriarcale, avant de s’adresser au roi.

• Nausicaa n’est pas une séductrice : elle attend le mariage. Elle fait donc pendant au personnage d’Hermione, qui fête ses noces avec le fils d’Achille au début du chant IV. C’est une femme normale, aux yeux des Grecs, le contraire des séductrices dangereuses (Calypso, Circé, Sirènes). Dès ses premières paroles à Nausicaa, Ulysse lui souhaite d’ailleurs « mariage » et « concorde précieuse » : v. 180-182. C’est une rencontre courtoise, paisible : Ulysse complimente longuement la jeune femme, avec prudence et délicatesse. L’anthropologue Georges Dumézil (Mythe et épopée) a vu dans la rencontre d’Ulysse et de Nausicaa la transposition épique du mythe de l’Aurore : le char de Nausicaa serait le char du soleil, et Ulysse lavé, frotté d’huile et habillé est le soleil du matin. L’île des Phéaciens, c’est l’île de l’aventure solaire.

• Le mariage espéré par Nausicaa doit être un mariage exogame : l’excursion désirée par Nausicaa, qui obtient l’autorisation de son père, est d’ailleurs présentée comme une sortie à la rencontre de l’étranger (v. 66-67).

• Le personnage de Nausicaa donne lieu dans le poème à des scènes de la vie quotidienne : réveil, conversation avec ses parents dans un cadre familier, lessive (v. 85 sq.), jeu de balle (v. 100). C’est d’ailleurs cette balle qui réveille Ulysse (v. 115-117) : symboliquement, Ulysse pénètre dans le monde des Phéaciens par le jeu. Pour Jankélévitch, l’aventure comme jeu est l’aventure vue du « dehors », « l’aventure en miniature » (L’Aventure, fin du chapitre initial, « l’avènement de l’avenir »).

■ 4. Un monde harmonieux

Ulysse est guidé par une femme et par une déesse, Athéna. Au chant VIII, celle-ci se métamorphose de nouveau, sous la forme d’un enfant. Elle protège le héros au moyen d’une « brume merveilleuse » qui l’enveloppe (voir aussi au chant XIII, v. 189-191, lorsqu’Ulysse arrive à Ithaque). Athéna rassure et guide les pas d’Ulysse, lui adressant des paroles d’encouragement semblables à celles qu’elle adresse à Télémaque arrivant chez Nestor (chant III) : « entre ; n’aie crainte en ton cœur ; un homme hardi réussit mieux en toute entreprise, même s’il vient de quelque pays étranger. » (v. 50-52, trad. GF). Athéna prend ainsi le relai de Nausicaa : elles incarnent, à elles deux, le féminin bienveillant.
Dans le songe de Nausicaa (v. 13-47), Athéna apparaît sous la forme d’une fille de l’armateur Dymas (v. 22). Ce songe scelle une complicité entre ces deux figures, la déesse et la femme, qui remplissent la même fonction d’adjuvantes.

L’harmonie entre les humains et les dieux semble complète. Ulysse, nous l’avons vu, souhaite à Nausicaa « la concorde précieuse » : « il n’est rien de meilleur au monde / qu’un homme et une femme dans l’accord de leurs pensées / tenant une maison… » (v. 182-184). La réponse de Nausicaa exprime elle aussi un idéal de concorde, mais avec les dieux : « les mendiants, les étrangers viennent de Zeus, et le moindre don leur fait joie. » (v. 207-208). Les dieux distribuent à leur gré bonheur et malheur, mais il dépend des humains d’accorder l’hospitalité. Le dialogue entre Ulysse et Nausicaa est placé sous le signe de l’ordre harmonieux qui doit régner dans le monde : tel est l’horizon de l’Odyssée.

Or, la principale source de concorde est la beauté : la beauté de Nausicaa, dans le regard d’Ulysse (v. 151-152), et réciproquement la beauté d’Ulysse, grâce à Athéna (v. 229 sq.), dans le regard de Nausicaa (v. 242-243). Ces deux beautés sont donc mises en miroir. La beauté des mortels, favorisée par les dieux, facilite le rapprochement entre les hommes, et l’harmonie entre les hommes et les dieux : car la beauté est ce que les hommes et les dieux ont en commun. « Maintenant il ressemble aux dieux » (v. 243, trad. GF).
Au chant VIII, nous retrouverons le héros et Nausicaa s’admirant mutuellement (VIII, v. 457 sq.)