L’Odyssée d’Homère. Chant V : l’adieu à Calypso

■ 1. Les divinités entre elles

• Nouvelle assemblée des dieux, étrange répétition de la scène du chant I, qui a pu faire dire que l’Odyssée était un montage de plusieurs poèmes.
Athéna profite de l’absence de Poséidon, parti banqueter chez les Éthiopiens, pour plaider la cause d’Ulysse. La décision est prise de permettre le départ du héros.
Les dieux ne sont pas en constant accord. Ainsi, Calypso est mécontente de l’ordre qui lui est donné de laisser repartir Ulysse. « Vous êtes sans pitié, dieux plus jaloux que les mortels… » (v. 118) Que reproche Calypso aux olympiens ? De contrarier les amours de divinités avec des mortel(les). → Calypso donne deux exemples (Aurore et Orion, Déméter et Jasion), auxquels elle ajoute le sien.

• Zeus annonce lui-même le dénouement de l’aventure : le combat d’Ulysse contre les prétendants (v. 23-24), son accueil chez les Phéaciens et son retour chez lui (v. 31-42). L’intérêt de l’aventure ne réside pas dans le dénouement mais dans les étapes, dans ces « détails » que Lévi-Strauss n’aime pas et juge « insipides ».

• Le dieu Hermès, à contrecœur rend visite à la nymphe Calypso, conformément à l’ordre qu’il a reçu ; Hermès et Calypso se reconnaissent aussitôt qu’ils se voient. Information essentielle : « un dieu reconnaît toujours un autre dieu, / fût-il de ceux qui vivent aux confins du monde » (v. 79-80). La reconnaissance par le regard est facile chez les dieux ; ce n’est pas le cas chez les hommes, dont les yeux sont facilement trompés par les apparences. Le monde des dieux est celui de l’identité évidente ; celui des hommes est celui de l’identité incertaine. C’est une des raisons essentielles pour lesquelles l’aventure est l’apanage des hommes : dans l’aventure, nous mettons notre identité en question, nous prenons le risque de ne pas être reconnus.

• Les dieux s’accordent l’hospitalité de même que les hommes : l’hospitalité fait partie des nombreuses ressemblances entre les dieux et les hommes. La nourriture et la boisson sont moins variées néanmoins : au menu, nectar et ambroisie (v. 93).

Les dieux connaissent-ils l’aventure ?

• Les dieux, étant immortels, ignorent les dangers de « l’aventure mortelle » (Jankélévitch, « L’Aventure », chap. I)
• Leur puissance leur permet de voyager à toute vitesse sans rencontrer d’obstacles et sans essuyer de tempêtes : leur voyage ne saurait donc non plus être une aventure.
« L’aventure esthétique » (Jankélévitch, chap. II) leur est en revanche accessible, comme l’atteste le regard admiratif d’Hermès sur la grotte de Calypso.
• Enfin, si « l’aventure amoureuse » (Jankélévitch, chap. III) avec un(e) mortel(le) leur est possible, elle est frappée d’interdit, et ne saurait donc se changer en amour complet. Seuls les mortels peuvent passer de l’aventure amoureuse à l’amour, « la chose du monde la plus importante et la plus grave », « le plus important dans la vie d’un homme ». Jankélévitch décrit ce passage : « Dieu sait jusqu’où peut aller une aventure qui commence en madrigal ! […] une aventure amoureuse peut aller à l’infini ; du moins peut-elle aller jusqu’à cette extrême fin des fins qui, pour tous les êtres finis sans exception, s’appelle la mort. » (L’Aventure, GF, p. 247) Cette réflexion en apparence banale s’éclaire à la lumière de la tristesse de Calypso, exclue de ce mariage entre la finitude et l’infini.

La divine beauté du monde
Si les dieux ne connaissent pas vraiment l’aventure, ils possèdent comme les humains le sens de la beauté.
• Le vol d’Hermès vers Ogygie est magnifiquement décrit (v. 43-58). Le messager des dieux « tomba de l’Aithèr sur la mer et s’élança, rasant les flots, semblable à la mouette qui, autour des larges golfes de la mer indomptée, chasse les poissons et plonge ses ailes robustes dans l’écume salée. Semblable à cet oiseau, Hermès rasait les flots innombrables. Et, quand il fut arrivé à l’île lointaine, il passa de la mer bleue sur la terre, jusqu’à la vaste grotte que la Nymphe aux beaux cheveux habitait… » (traduction de Leconte de Lisle)
• La contemplation poétique se trouve aussi dans la description de la grotte de Calypso : « Et un grand feu brûlait au foyer, et l’odeur du cèdre et du thuia ardents parfumait toute l’île. Et la Nymphe chantait d’une belle voix, tissant une toile avec une navette d’or. Et une forêt verdoyante environnait la grotte, l’aune, le peuplier et le cyprès odorant, où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids : les chouettes, les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui s’inquiètent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les grappes mûrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d’eau limpide, tantôt voisins, tantôt allant çà et là, faisaient verdir de molles prairies de violettes et d’aches. » (trad. Leconte de Lisle) Le spectacle est « merveilleux » : même un dieu « serait ébloui de ce spectacle et charmé en son esprit » (θηήσαιτο ἰδὼν καὶ τερφθείη φρεσὶν ᾗσιν).

■ 2. Un homme et une déesse peuvent-ils vivre ensemble ?

• La mythologie recèle quelques exemples tragiques : Psyché et Cupidon, par exemple, ainsi que l’histoire d’Ixion et celle d’Actéon.
https://mythologica.fr/grec/ixion.htm
https://mythologica.fr/grec/acteon.htm

Les mortels sont beaux d’une beauté différente de celle des dieux. Calypso le rappelle, de façon désobligeante pour Pénélope : « Je ne crois pas être moins belle / de stature et de port, et il ne convient pas aux femmes / de disputer aux Bienheureuses la couronne de beauté… » (v. 211-213) Cependant, l’amour des mortels, « si beaux, si fragiles » (Daniel Mendelsohn, Si beau, si fragile), ne s’intéresse pas à la beauté inaltérable des déesses.

Le désir humain suppose le temps qui passe, la mortalité et le risque : s’il reconnaît à Calypso une beauté supérieure à celle de son épouse, il n’en réaffirme pas moins son désir de retour (v. 215-224). L’explication est simple : alors que Calypso n’a à offrir à Ulysse qu’un éternel oubli, la destinée des hommes est d’accepter les épreuves et de mériter par ce moyen une autre immortalité que celle des dieux : l’immortalité par la gloire.
Cependant, Ulysse ne refuse pas de jouir une dernière fois de l’amour de Calypso (v. 227)…

Aventure et séduction : une dernière nuit d’amour…

« Comme avec Circé, avant les adieux, Ulysse s’accorde une dernière nuit d’amour. Pourquoi s’en étonner ? Les séductrices ont leurs armes et savent comment, quand et où les utiliser. Tout le problème est donc de repérer les séductrices, de manière à s’en défendre. C’est aussi à cette fin que des personnages comme Calypso, Circé et les Sirènes entrent dans la trame narrative de l’Odyssée. Entendant parler de leur vie et de leur conduite, les Grecs apprenaient à identifier les séductrices et à les distinguer des honnêtes femmes, de leurs épouses, de leurs mères et de leurs sœurs. » (Eva Cantarella, Ithaque, p. 202)

Eva Cantarella propose une typologie des « séductrices » dans l’Odyssée, selon deux critères :
1- la voix. Hélène, qui connaît des « arts inquiétants » (dont elle fait usage au chant IV) et fait un usage singulier de sa voix, ainsi que les Sirènes, qui elles aussi peuvent attirer le héros au moyen de leur voix insidieuse, rappellent Peithô, la déesse de la persuasion, et Pandore.
2- le célibat : « les Sirènes, Circé, Calypso […] ne vivent point, comme le voudrait la règle, au sein d’un groupe familial, sous la houlette d’un mâle. Plutôt que d’obéir en se taisant, comme font les honnêtes femmes, elles élèvent la voix, pour chanter mais aussi pour commander. » (p. 206)

Avec de telles femmes, l’aventure amoureuse est clairement dangereuse : elle peut devenir « tragique » (Jankélévitch, L’Aventure, « L’Aventure amoureuse », Champs Flammarion, p. 52).

La place de l’homme n’est pas de rester auprès d’une déesse : Ulysse rentre le soir à la grotte « par devoir » (v. 154). Le repas lui aussi révèle le contraste entre les deux êtres : tandis qu’Ulysse consomme « aliments et boissons pour nourrir un mortel » (v. 198), on sert à Calypso l’ambroisie et le nectar (v. 199)…

La déesse vient cependant au secours l’homme : Calypso joue auprès d’Ulysse un rôle analogue à celui d’Athéna (avec Télémaque : chants I-IV ; avec Ulysse, partout ailleurs) et à celui que jouera Circé au chant XII, lui donnant des conseils et une aide pratique pour la fabrication du radeau (v. 233 sq.).

→ Après Calypso, c’est au tour d’Ino-Leucothée de voler au secours d’Ulysse (v. 333 sq.), lui prêtant un voile qui le protègera de la mort, puis d’Athéna elle-même qui calme les vents (v. 382 sq.) et inspire au héros l’idée de s’accrocher à un roc. Enfin, Ulysse adresse une prière au fleuve qui s’ouvre à lui, ce qui lui permet de sortir des flots qui menacent de l’engloutir (fin du chant V).

■ 3. L’homme réduit à lui-même : solitude et nostalgie (νόστος nostos « retour », ἀλγεῖν algein « souffrir ») d’Ulysse

• Les dieux, nous l’avons vu, voyagent rapidement et se reconnaissent aisément : tout leur est facile.
Le contraste avec les épreuves d’Ulysse, bloqué sur l’île de Calypso, désespéré, est saisissant : « Assis sur le rivage, et toujours au même point, il pleurait, son cœur se brisait en larmes, gémissements et chagrins. Et sur la mer, inlassable, il fixait ses regards en répandant des pleurs. » (v. 82-83, trad. GF) « Il était sur le promontoire ; ses larmes n’avaient pas / séché, et toute la douceur de la vie s’écoulait / avec ses larmes ; la nymphe ne lui plaisait plus. / […] le jour, il allait s’asseoir sur les pierres des grèves / et il pleurait en regardant la mer sans moissons. » (v. 151-158, trad. Jaccottet)
• Pourtant, Ulysse séjourne, depuis sept ans, chez une déesse ; mais la sérénité des dieux, l’ataraxie, n’est pas ce qu’il lui faut… car il n’est pas un dieu.

« Le parcours d’Ulysse l’éloignait du monde des hommes, le conduisait jusqu’au pays des morts, chez les Cimmériens, à l’extrême de la frontière du monde de la lumière, du monde des vivants. À présent, il se trouve hors jeu dans cette sorte de parenthèse de divin, isolé sur l’étendue marine. Son errance s’était figée dans ce duo d’amour solitaire avec Calypso depuis près de dix ans. » (Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les dieux, les hommes)

• Ulysse a donc vocation à repartir : son désir de retour exige ce départ, comme pour Télémaque (chant IV). « Zeus t’ordonne aujourd’hui de le renvoyer sans attendre », dit Hermès à Calypso : « son destin est de revoir les siens, de revenir / en sa haute demeure et sur le sol de son pays. » (v. 112-115)

■ 4. Seul en mer

• La poésie d’Homère et celle de Philippe Jaccottet font sentir au lecteur la griserie du départ : « Ulysse jubilant ouvrit sa voile à cette brise… » (v. 269 sq.)

La force du récit vient de la restriction de champ qu’il opère autour du personnage. Le départ, la tempête et l’arrivée d’Ulysse sur le rivage de l’île des Phéaciens sont racontés presque exclusivement en focalisation interne, du point de vue du héros. Ce point de vue est forcément partiel, bien plus que celui des dieux dont le regard surplombe le paysage (voir, en comparaison, celui de Poséidon, v. 282-283 : « rentrant d’Éthiopie, le puissant Ébranleur des terres, / du haut des monts Solymes, l’aperçut… »). La restriction de champ fait sentir toute la fragilité du héros face à l’immensité de la nature.

• Par contraste, la puissance de la nature apparaît comme terrible : Homère fait sentir ce contraste en mêlant à la description de la tempête, description mouvementée sous la forme d’une hypotypose (v. 291-296, 313-332), les pensées d’Ulysse ( « Pauvre de moi ! Que va-t-il m’arriver encore ?… », v. 299 ; v. 408-423) et ses sentiments : espoir lorsqu’il aperçoit une terre (v. 392-399), puis découragement.

Mort héroïque et mort sans gloire

La grande peur d’Ulysse, écho de celle de Télémaque (voir I, 241), est celle de connaître une mort sans gloire. « Plût au ciel que j’eusse trouvé la mort et mon destin / le jour que les Troyens en nombre m’accablaient / de leurs lances de bronze auprès du cadavre d’Achille !… » (v. 308-310) L’aventurier qui envisage la possbilité de ne pouvoir rentrer chez lui préfère une mort glorieuse (au combat) à une mort sans gloire (assassinat, accident, naufrage…).

« Telle qu’elle se présente dans l’épopée, où elle occupe une position centrale, la mort grecque apparaît déconcertante. Elle a deux visages, contraires. Avec le premier elle se présente en gloire, elle resplendit comme l’idéal auquel le héros authentique a voué son existence ; avec le second, elle incarne l’indicible, l’insoutenable, elle se manifeste comme horreur terrifiante. » (Jean-Pierre Vernant, L’Individu, la mort, l‘amour)

Il y a cependant une autre distinction à faire : avec l’Odyssée, la gloire (kléos) n’est plus l’apanage du champ de bataille. « L’Iliade chante la gloire de celui [= Achille] qui a décidé d’emblée que, pour lui, il, n’y aurait pas de retour, qu’il ne reviendrait jamais chez lui, qu’il mourrait jeune sur le champ de bataille, tandis que l’Odyssée est l’histoire de celui qui n’a qu’une idée en tête, obsédante : rentrer chez lui ! Il y a un héroïsme du retour qui est exactement l’envers de l’héroïsme consistant à accepter par avance qu’on ne reviendra pas…
[…]
« [Bernard Mezzadri :] Il y a donc deux moyens pour accéder au kléos : la méthode d’Achille, qui est directe et rapide, et la méthode d’Ulysse, qui est l’acceptation de la mortalité à terme.
[Vernant :] Oui, l’acceptation de la mortalité parce que l’essentiel, c’est d’être fidèle à la mémoire : de soi, des siens, de sa terre, de sa femme, et de revenir…, de redevenir soi, de redevenir l’Ulysse qui est l’homme du retour, l’homme de la mémoire, l’homme de la fidélité, et l’homme aussi qui supporte les épreuves. Ce qui n’est possible qu’en subissant effectivement ces épreuves.
[…]
[B.M. :] Tandis que s’il restait chez Calypso, il serait…
[V. :] Oublié, effacé. » (
ibid. ) (Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières)

• Le chant V s’achève par l’arrivée d’Ulysse, épuisé, sur le rivage, à la fin du chant V. Seul, sans embarcation, nu, exténué, le corps tuméfié et rempli d’eau de mer… L’aventurier se réduit à son corps, à sa plus simple humanité.

• Ulysse se cache alors dans la forêt, sous une couverture de feuillages. Comme la flamme ou la semence cachées en terre, le corps brisé peut renaître du repos en vue duquel il se cache (mythème : voir XIII, 363-364). La nuit suivante, Ulysse dormira au palais d’Alcinoos (fin du chant VI).