L’Odyssée d’Homère. Chant IV : Télémaque à Sparte

■ 1. L’aventure est une fête

Voir chant VIII, pour d’autres festivités, chez les Phéaciens cette fois…

• Le chant IV commence en plein festin : Ménélas est en train de fêter le mariage d’Hermione, sa fille, qu’il destine au fils d’Achille.

→ Voir Andromaque d’Euripide et de Racine, où l’on découvre que Néoptolème (Pyrrhus) est amoureux d’Andromaque.

Le mariage est une issue possible de l’aventure, une issue sérieuse. Ménélas fait le lien entre le mariage de sa fille et le dénouement de l’aventure qu’est toute vie. « On reconnaît facilement la race de celui / que Zeus rendit heureux dans son mariage et ses enfants, comme Nestor qu’il autorise à passer tout le temps de sa vieillesse en son palais, dans l’abondance, / entre des fils sachant manier la lance et la raison ! » (v. 207-211)

« L’aventure d’amour est un jeu sérieux », écrit Jankélévitch. « Nous savons bien comment une intrigue commence, mais nous ne savons pas trop comment elle continue, et encore moins comment elle finira… Dieu sait jusqu’où peut aller une aventure qui commence en madrigal ! » (GF, p. 245)

• Cependant, le mariage est aussi une fête, et il faut goûter au plaisir que réserve le présent. « Cessons donc les pleurs […] pensons au repas de nouveau », dit Ménélas, après que Pisistrate a évoqué les morts que fit la guerre parmi les Argiens. N’y pensons plus ! « Hélène, fille de Zeus, eut alors une idée : / en hâte, elle jeta dans le cratère où l’on puisait / une drogue endormant toute colère et toute peine… » (v. 219-221) L’hospitalité permet de connaître des moments d’insoucianceseul le présent existe, et où le temps paraît s’immobiliser.
La présence de nouveau d’un « divin aède » (v. 17) et de danseurs plonge l’Odyssée dans une ambiance de fête ; ce sera le cas aussi avec Démodocos au chant VIII. Il n’y a pas d’aventure sans chant et sans convivialité (du latin convivium « banquet », en grec συμπόσιον symposion).

• Ménélas offre à Télémaque et à Pisistrate l’hospitalité qu’il a lui-même reçue ici et là au fil de son voyage de retour : « nous avons bien souvent mangé le pain d’autrui / avant de regagner notre patrie ; et veuille Zeus / à l’avenir nous épargner ! » (v.33-34)

Voir la place de l’hospitalité dans L’Usage du monde de Nicolas Bouvier : le début du chant IV se situe dans la même atmosphère que le récit de cet écrivain-aventurier.

La lecture hospitalière, la lecture comme entrée dans l’hospitalité du livre : le lecteur est placé dans la même situation que Télémaque, à la recherche d’Ulysse, accueilli à la cour de Ménélas sans avoir à révéler son identité : « Restaurez-vous, régalez-vous, ô étrangers ; plus tard, / quand vous aurez fini, nous demanderons votre nom » (v. 60-61). Le récit, riche de détails (v. 37 sq.), est à lui seul un véritable festin.

• Télémaque est reconnu facilement par Ménélas : cela le distingue d’Ulysse, que les années et son travestissement rendront méconnaissable. « Ce sont bien là ses pieds, ce sont bien là ses mains, les éclairs de ses yeux, sa chevelure, son visage ! » Pisistrate confirme à Hélène et à Ménélas l’identité de son compagnon. L’accueil hospitalier n’est certes pas la fin de l’aventure, mais dans la traversée de l’inconnu c’est incontestablement une pause. Les dieux, quant à eux, se reconnaissent instantanément : voir, au chant V, la visite d’Hermès à Calypso..

La fin de l’aventure, ce sera le retour chez soi et la reconnaissance complète reçue par le voyageur retrouvant sa juste place. Sur la reconnaissance : Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance (conférences), 2004. Filiation de Sen et de la notion de « capabilités ».

• Au partage des plaisirs s’ajoute celui des larmes, à l’évocation des souvenirs et des morts. Le lecteur peut s’y associer : « Il (Ménélas) parlait, en chacun faisant naître un désir de pleurs ; / et pleura Hélène d’Argos, fille de Zeus ; / et pleura Télémaque, et pleura Ménélas l’Atride, / et même le fils de Nestor ne garda les yeux secs… » (v. 183-186)

• Au moment de partir, l’hôte reçoit de nombreux présents. Si Télémaque refuse les chevaux que lui offre Ménélas, il accepte « un cratère forgé, tout en argent », ustensile servant à mélanger l’eau et le vin.

■ 2. Les hommes et les dieux ; l’aventure des mortels

Si aucun mortel ne peut égaler Zeus et les olympiens en félicité, seuls les mortels connaissent les bénéfices de l’aventure. Ménélas : « Nul mortel, mes enfants, ne peut le disputer à Zeus, / car ses palais et ses trésors ne passent point (= sont immortels). / Des hommes, , je ne sais s’il en est qui me le disputent / en richesses : il fallut mainte souffrance et mainte errance / pendant sept ans, pour ramener cela sur mes navires, croiser à Chypre, en Phénicie, en Égypte, toucher les Éthiopiens, les Sidoniens et les Érembes, et la Libye enfin… » (v. 78-85)

• L’aventure est réservée aux mortels parce que leur connaissance est partielle. Il n’y a pas d’aventure sans une part d’ignorance, et sans désir de savoir. Les dieux au contraire ont l’omniscience : θεοὶ δέ τε πάντα ἴσασιν, « les dieux savent tout » (v. 468), selon Ménélas demandant au dieu Protée le moyen de repartir.

→ La supériorité des dieux justifie le recours à la prière. Pénélope prie Athéna (fin du chant IV : « Exauce-moi, fille de Zeus… »), et la déesse lui répond par un songe : « les dieux heureux ne veulent plus te voir pleurer et t’affliger » (v. 805-806).

• Les mortels ont aussi le triste privilège de pouvoir souffrir. S’ils jouissent des avantages de l’aventure et peuvent comme Ménélas revenir riches, ils ont aussi les dangers et les douleurs qui en sont le prix : « Et cependant que moi, roulant ainsi, j’accumulais beaucoup de biens, / quelqu’un m’assassinait mon frère (Agamemnon) par surprise, en secret… » (v. 90-91)
Le prix est plus élevé pour les mortels qui, tel Agamemnon, cèdent au péché d’orgueil ; Ulysse retrouvera celui-ci, « en proie aux chagrins », lors de son passage aux enfers (chant XI, v. 485-464). De même, Poséidon a châtié l’orgueil (ὕβρις, hybris) d’Ajax par une mort brutale (IV, v. 499-510). La modestie est une vertu.

→ «Aussi n’ai-je plus de joie à régner sur ces richesses », dit Ménélas (v. 93) : l’aventure n’est pas dénuée de regrets. Ménélas voudrait échanger les richesses que son voyage lui a acquises contre la vie d’Agamemnon et celle des hommes morts à Troie (voir l’Iliade) : « J’aimerais mieux n’avoir aujourd’hui que le tiers de tout / cela, et que fussent vivants les guerriers qui périrent dans la plaine de Troie, loin d’Argos et de ses chevaux… » (v. 97-99) « Le tiers »… Noter que malgré tout Ménélas ne serait pas prêt à renoncer à tout ! Mais le plus important est de revenir sauf : l’aventure n’est pas une fin en soi, contrairement à ce qu’elle est chez bien des représentants de l’aventure contemporaine (Kerouac, Bouvier, Tesson…).

• Lévi-Strauss, qui dit le plus grand mal de l’aventure et des aventuriers dans ses Tristes tropiques, serait en droit d’exiger plus de détails sur les rencontres entre Ménélas et les peuples étrangers : « il croisa jusque chez les peuples d’autre langue » (III, 302). Mais l’aventurier n’est pas un ethnologue ! S’il revient plus sage, c’est grâce aux obstacles qu’il a surmontés et que Lévi-Strauss qualifie de « détails insipides » et d’ « événements insignifiants ».

■ 3. Protée, le dieu emblématique de l’aventure.

• Protée est « un dieu fort inquiétant » comme dirait Brassens. C’est le dieu des métamorphoses, de l’inattendu, de l’insaisissable. « Le malin vieillard, n’ayant point oublié ses tours, / d’abord se transforma en lion de belle crinière, / puis en dragon, puis en panthère, puis en porc. » (v. 455-457) Ὁ γέρων δολίης ἐπελήθετο τέχνης : techné, à l’origine de « technique », signifie « art », « artifice »)
• Il symbolise surtout la ruse, μῆτις : comme Athéna, comme Ulysse lui-même qui change d’apparence et de nom, comme la magicienne Circé experte en métensomatose, il incarne la ruse aventureuse.

→ C’est donc logiquement par la ruse que Ménélas parvient à le maîtriser. La ruse de Ménélas, déguisé en phoque, est un reflet de celle d’Ulysse dissimulé dans le cheval de Troie. Si la force permet de vaincre d’autres hommes, la ruse permet de surmonter les forces qui le dépassent. La force réduite à elle seule est impuissante face au cyclope Polyphème ; la force seule de Ménélas est impuissante face à Protée. Ajoutons que les héros ont besoin d’aide : Ulysse est souvent aidé par Athéna, et ici Ménélas bénéficie de celle d’Idothée, fille de Protée.

Dans Les ruses de l’intelligence : la métis des Grecs (1974), Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne ont montré que le logos (raison) incluait la ruse (métis), et que les deux étaient loin de s’exclure. Le titan Prométhée symbolise ce lien : celui qui « réfléchit-avant » (signification étymologique de son nom) est aussi le personnage le plus malin de la mythologie grecque. Il faut encore ajouter Dédale, tout aussi retors.

■ 4. L’« aventure esthétique » : les récits dans le récit

• Maîtrisé et interrogé par Ménélas, Protée devient à son tour narrateur, racontant une partie des aventures d’Agamemnon et d’Ulysse.
• Nous avons vu, au chant III, Nestor évoquer la guerre de Troie et différents retours de héros. Ici, Ménélas et Hélène racontent à leur tour un épisode fameux de cette guerre : l’épisode du cheval de Troie. L’Odyssée se situe dans la continuité de l’Iliade : l’aventure personnelle d’Ulysse prolonge une aventure historique ; après la victoire collective de héros coalisés, les épreuves traversées par l’un d’entre eux.
• Passage extraordinaire que ce récit absent de l’Iliade : la ruse étonnante d’Ulysse et celle d’Hélène suscitent un désir irrésistible de la raconter. « O femme, assurément, tu as fort bien parlé. / J’ai déjà pu connaître les pensées et les façons / de beaucoup d’hommes, et j’ai beaucoup roulé de par le monde, / mais mes yeux ne m’auront jamais fait voir courage / comparable à celui du patient Ulysse. » (Ménélas, v.266-269)
• La ruse tout aussi étonnante d’Hélène est le miroir de celle d’Ulysse, miroir elle-même de la ruse de Pénélope, géniale elle aussi (chant II, récit accusateur d’Antinoos). Mais il y a aussi un jeu de miroirs entre la ruse d’Hélène et la potion qu’elle offre à ses hôtes, potion qui les guérit de toute tristesse et leur permet de penser à l’horreur sans même s’en émouvoir. Grâce à ce remède-poison (en grec, le mot pharmakon signifie à la fois « remède » et « poison »), les hommes peuvent se livrer entièrement au plaisir de la parole.

Nous sommes au cœur de l’aventure comme aventure d’écriture, c’est-à-dire de l’« aventure esthétique » (Jankélévitch, « L’Aventure », chap. II) : au-delà des exploits d’un héros, le texte homérique crée des échos et des miroitements que Chrétien de Troyes appellera « conjointure », faisant rimer ce mot avec « aventure » (Érec et Énide, XIIe siècle) :

         A bien dire et a bien aprandre,
         Et tret d’un conte d’avanture
         Une mout bele conjointure… (v. 12-14)

L’« aventure », au sens esthétique, ne va pas sans la « conjointure », c’est-à-dire sans les jeux de correspondances que crée le texte et qui font de la lecture elle-même un émerveillement.

Plusieurs interprètes, dont Victor Bérard, ont considéré que le récit de Ménélas, montrant Hélène parler à chacun de ses compatriotes en imitant la voix de son épouse, était invraisemblable, voire indécent. « Quant au vers 279, il est complètement incompréhensible : comment Hélène pourrait-elle imiter la voix de chacune des reines achéennes, et pour quelle raison ? » Voici ce vers : πάντων Ἀργείων φωνὴν ἴσκουσ᾽ ἀλόχοισιν. Bérard traduit : « imitant pour chacun la voix de son épouse ». Jaccottet : « en imitant la voix de leurs épouses ». Note de Jaccottet : « Ce vers, qui a paru suspect à plus d’un critique, peut s’entendre simplement qu’Hélène parle grec, non troyen ». Elle n’imiterait donc pas la voix : elle parlerait seulement leur langue… C’est édulcorer cette ruse étonnante.

Barbara Cassin, helléniste et philosophe, rend mieux compte de la beauté de cette scène : « Je propose pour ma part de retenir avec émerveillement que la voix est le pharmakon, remède-poison, par excellence ; que l’essence du désir, c’est la voix qui appelle chaque homme par son nom. J’en déduis surtout qu’Hélène est un équivalent général de toutes les femmes, que c’est la/une femme. Et ce, par la vertu de sa voix qui est la voix de chacune des femmes pour chacun des hommes un par un. »
On pense bien sûr aux Sirènes. Avec Hélène, la voix des femmes entre dans l’aventure : c’est la voix de la beauté. Cette voix, qui change la souffrance des épreuves en plaisir du récit, est la métaphore du poème d’Homère.
Mais comment ne pas penser aussi à la voix de Kurtz dans
Au cœur des ténèbres ? La fascination exercée par Kurtz vient exclusivement de cette voix.

• Hélène décrit Ulysse tel que nous le retrouverons à Ithaque, sous les apparences d’un mendiant : c’était, déjà, la même ruse, le même art du travestissement. « Après s’être lui-même affreusement meurtri le corps / et revêtu de vieux haillons, semblable à un esclave […] ; il essayait de contrefaire quelqu’un d’autre, / un mendiant (δέκτης, hapax), lui si peu mendiant sur les navires ! » (v. 244-248) Ulysse sait à merveille se montrer autre que ce qu’il est.

■ 5. Le retour, encore et toujours !

• On l’aura compris : l’aventure dans l’Odyssée est mue par le désir de retour. C’est pourquoi, aux yeux de Jankélévitch, l’histoire d’Ulysse n’est pas une aventure véritable.

→ Ménélas à Protée : « dis-moi […] comment revenir sur la mer poissonneuse. » (v. 470)
→ Protée raconte le retour d’Agamemnon : « plein de joie, il mit le pied sur le sol de ses pères ; / il touchait, baisait sa patrie, et il pleurait / à chaudes larmes, heureux de revoir cette terre. » (v. 521-523) Mais il raconte aussi son assassinat par Égisthe et Clytemnestre. La fin d’Agamemnon est celle qui risque d’attendre Télémaque : « Ils (les prétendants) songent à passer Télémaque au fil de l’épée / à son retour » (v. 700-701).
→ Protée raconte également la mort d’Ajax, puni de son orgueil par Poséidon : « il s’était rendu coupable de grave insolence, / proclamant qu’en dépit des dieux il échappait au gouffre ! / Poséidon l’entendit crier cette bravade… » (v. 503 sq.)
→ Le dieu dit avoir vu Ulysse : « je l’ai vu sur une île où il versait de lourdes larmes, / dans la demeure de la nymphe Calypso, qui le retient / contre son gré : il ne peut pas regagner sa patrie, / car il n’a ni vaisseaux à rames ni marins… » (v. 556-559)
Tout à son désir de retrouver Sparte, Ménélas vit son voyage comme une série d’obstacles. L’aventure est involontaire. « En entendant ces mots (de Protée), je sentis mon cœur éclater, / car il fallait que je retourne en la brumeuse mer / jusqu’en Égypte, route longue et malaisée ! » (v. 481-483) Voir le début de Tristes tropiques de Lévi-Strauss : « L’aventure n’a pas de place dans la profession d’ethnographe; elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin; des heures oisives pendant que l’informateur se dérobe; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie; et toujours, de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte et réduisent la vie dangereuse au cœur de la forêt vierge à une imitation du service militaire… »

• Pour revenir, il faut partir. « Non ! ne me retiens pas : je suis impatient de partir. » (Athéna à Télémaque, I, 315) « Fils d’Atrée, ne me retiens pas plus longtemps ici. » (Télémaque à Ménélas, v. 594, trad. GF)

• Le départ contrarie le confort matériel et psychologique de la sédentarité :

→ sédentarité de l’hôte, contrarié de voir son invité repartir (Nestor, Ménélas, plus tard Alcinoos…) ;
→ celle des femmes (voir plus haut). Pénélope : « Héraut, pourquoi mon fils est-il parti ? Et quel besoin / de s’embarquer sur ces vaisseaux rapides, ces chevaux de la mer / qui emportent l’homme dans l’humide espace ? Veut-il donc que le monde oublie jusqu’à son nom ? » (v. 707-710) La ressource de Pénélope est la ruse (tissage de la toile) et la prière (à Athéna).
→ celle des prétendants, qui n’aiment pas à imaginer que le retour d’Ulysse puisse contrarier leurs projets. Voir Léocrite (I, 256) : « ce voyage ne se fera pas. » Antinoos (v. 663-667) : « Malheur ! voilà mené à chef insolemment l’exploit / de Télémaque, ce voyage ! et nous étions sûrs de l’échec… (φάμεν δέ οἱ οὐ τελέεσθαι. Autre traduction : « Ce voyage, nous le lui avions pourtant défendu ! », GF) / Si, en dépit de tous, cet enfant a osé partir, / mettre un navire à l’eau, choisir l’élite du pays, / il menace d’être un fléau ! »