L’Odyssée d’Homère. Chant III : Télémaque à Pylos

■ 1. La rencontre de l’étranger (avec les Pyliens et avec Nestor)

Tout oppose Télémaque et Nestor : l’âge, l’expérience, la stabilité du royaume, et l’usage de la parole (éloquence de Nestor, qui prend la parole à de nombreuses reprises dans l’Iliade).
• Athéna donne à Télémaque des conseils d’audace et d’improvisation (p. 75) : « Télémaque, tu ne dois pas être timide… Va droit à Nestor… Tu trouveras de toi-même certaines paroles en ton esprit » (v. 14, 17 et 26, trad. GF)
L’hospitalité : Télémaque est accueilli par Nestor. Scène de banquet, puis c’est le coucher : Nestor refuse que Télémaque et ses compagnons dorment sur leur bateau (v. 345 sq.). Ultime banquet : v. 470 sq… Au chant IV, Télémaque refusera de repasser par le palais de Nestor, de crainte que celui-ci ne le retienne ! L’hospitalité (celle de Nestor pour Télémaque, celle de Calypso pour Ulysse) est aussi un des risques de l’aventure. Ménélas le sait bien, au contraire, lui qui ne retiendra pas son hôte : « Il n’est pas plus séant de presser le départ d’un hôte / qui n’y tient pas, que de retenir l’impatient. » (chant XV, v. 72-73)

L’archéologie a livré de nombreuses découvertes sur Pylos, palais mycénien avec un mégaron central, une salle des archives, des magasins, des salles de garde, un gynécée… Le voyageur peut y admirer également une baignoire en terre cuite ornée d’une belle frise de spirales . Le royaume de Pylos était un royaume puissant et riche.

■ 2. Les hommes et les dieux (suite)

Nestor est l’homme pieux par excellence. Il est amusant de le voir rappeler à Athéna (qu’il ne reconnaît pas) que « tout homme a besoin des dieux » (v. 48) et l’inviter à prier Poséidon ! Homère rapporte même la prière d’Athéna. Or, la prière est un mode de communication privilégié entre les hommes et les dieux : le mélange de l’humain et du divin (voir chant I) se poursuit donc en cette occasion…
• À la fin du chant III (v. 371 sq.), Nestor reconnaît Athéna et lui offre une libation, lui adresse une prière et lui sacrifie une génisse. La longue scène qui décrit le sacrifice (v. 430 sq.) situe l’action dans l’axe qui relie l’homme à la divinité : lien de respect et de subordination (voir René Schaerer, L’Homme antique et la structure du monde intérieur, 1958).
• Athéna à son tour rappelle la puissance des dieux (« Un dieu peut, même de loin, s’il le veut, sauver un homme. » v. 231), tout en bornant cette puissance : la mort inéluctable, horizon tragique de l’aventure, échappe au pouvoir des dieux. « Il est vrai que la mort est le sort commun, que les dieux / n’en peuvent même préserver leurs favoris, quand l’heure / vient, funeste, où la cruelle mort les jette bas… » (v. 236-239) Tout est dit ! De toutes les formes de vie, l’aventure est celle qui nous rappelle à chaque instant que nous sommes mortels.

■ 3. L’incertitude dans la condition humaine

L’homme ne voit ni ne sait tout ; sa perception du monde est limitée à son regard et aux nouvelles qu’il reçoit. L’ignorance est le lot des hommes ; l’inconstance et l’incertitude sont bien plus grandes chez eux que chez les dieux. Cette restriction de champ explique à elle seule les incertitudes de l’aventure : il suffit de comparer le voyage d’Hermès, rapide et sûr (chant V), à celui d’Ulysse.
• Télémaque fait part à Nestor de son incertitude sur le sort d’Ulysse (v. 89) : « Nul, en effet, ne peut nous préciser où il est mort… »
• Nestor quant à lui rapporte le débat qui opposa Agamemnon et Ménélas après la fin de la guerre : nouvelle querelle, après celle des prétendants (chant II). Si Ménélas exhorta les Grecs à rentrer chez eux, Agamemnon, lui, voulut par des hécatombes apaiser la colère d’Athéna. Piété de pure apparence, qui dissimule son hybris : « Un enfant, qui croyait devoir être obéi !… / On n’influence pas si aisément les Éternels… » (v. 147-148).
Les Grecs se divisèrent également sur le chemin du retour : « prendrions-nous à l’ouest […] ou passerions-nous à l’est… ? » (v. 170-172, trad. GF) Zeus attisa ces querelles : « mais Zeus le refusait encore (le retour), suscitant, de nouveau, par cruauté, une querelle… » (v. 160-161)
La piété de Nestor, sacrifiant à Poséidon, lui permit de rentrer rapidement chez lui (v. 176-185). « Un vent clair se leva, soufflant favorablement… » (v. 176)
Ulysse, lui, prit le parti d’Agamemnon (v. 163-164), d’où ses déboires. Pensons aux paroles de Zeus au début du chant I : l’homme est le premier responsable de ses malheurs !

Les dissensions et les choix différents conduisent à des dénouements différents :
• le retour facile de Nestor, et le bon accueil qu’il reçoit chez lui. Voir aussi les Myrmidons, Philoctète et Idoménée (v. 188 sq.).
• le retour facile d’Agamemnon, et le mauvais accueil (pour le moins!) qu’il reçoit en rentrant chez lui. Voir le récit de Protée au chant IV, 512 sq.
• le retour retardé de Ménélas (στυγερὴν ὁδὸν, « navigation pénible », v. 288, trad. GF), qui favorise la mort d’Agamemnon.
• le retour difficile d’Ulysse, et les obstacles qu’il rencontrera à son retour (chant XV et suivants)

Dans cette combinatoire, Athéna-Mentor fait son choix : alors que Télémaque exprime son pessimisme (voir déjà sa réponse à Eurymaque, au chant I), Athéna lui répond en justifiant les épreuves que rencontre le voyageur par l’importance de son retour (νόστος, nostos) : « Quant à moi, je préférerais peiner beaucoup / pour revenir chez moi et vivre l’heure du retour / plutôt que de rentrer pour mourir, comme Agamemnon / par la ruse d’Égisthe et de sa femme est mort ! » (v. 232-235) Le but de l’aventure est de revenir chez soi sain et sauf. Voir aussi Ménélas, chant IV, 97-99.

■ 4. L’aventure au passé : la sagesse de ceux qui ont vécu

Au jeune Télémaque, le vieux Nestor dispense son savoir et ses leçons de sagesse. Le roi de Pylos « est la justice même et le sens » (v. 244)

Voir Sylvain Tesson : « L’aventure servait peut-être à cela : rencontrer sur son chemin des hommes qui vous jettent des leçons au visage. » (« L’aventure est une école », dans L’Aventure pour quoi faire ?, collectif)

• Nestor rappelle à Télémaque quelle aventure collective fut la guerre de Troie, et il rend hommage à la supériorité d’Ulysse : « il l’emportait sur tous en ruses diverses » (v. 121-122, trad. GF : μάλα πολλὸν ἐνίκα δῖος Ὀδυσσεὺς παντοίοισι δόλοισι).

Le chant III situe l’Odyssée dans la continuité de l’Iliade.

• Nestor exhorte Télémaque au courage : « sois courageux, pour être glorifié plus tard ! » (v. 200) Le courage immortalise l’homme, par la mémoire de ses exploits. : telle est la récompense de l’aventure, aux yeux des Grecs. Voir le monument élevé par Ménélas à la mémoire de son frère Agamemnon (IV, 584).
• Inversement, le risque de l’oubli est l’objet de la plus grande crainte : « Veut-il (= Télémaque) donc que le monde oublie jusqu’à son nom ? » demande Pénélope (IV, 710), et Télémaque craint qu’Ulysse, ayant fait naufrage, ne sombre de ce fait dans l’oubli.
• Le but de l’aventure n’est pas de rester loin de chez soi. Nestor conseille au fils d’Ulysse de revenir sans tarder à Ithaque : « Ainsi, enfant, ne reste pas trop lontemps loin de chez toi, / abandonnant tes biens dans ta demeure à des héros / insolents à ce point : crains qu’ils ne te dévorent tout, se partagent tes biens et ne rendent vain ton voyage ! » (v. 313-316)

■ 5. L’amitié

Bien noter que Télémaque ne voyage pas seul, mais accompagné de jeunes Ithaciens : « c’est par amitié qu’ils l’ont suivi », affirme Athéna-Mentor (v. 364). On songe à Nicolas Bouvier et à Thierry Vernet…
→ Au chant IV, Pisistrate, fils de Nestor, remplace Athéna-Mentor auprès de Télémaque.