L’Odyssée d’Homère. Chant II : querelle à Ithaque

■ 1. Les nuits et les jours

« Lorsque parut la fille du matin, l’aube aux doigts roses… » (v. 1, ἦμος δ᾽ ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος Ἠώς) : scandé par les cycles de la nature (saisons, jour et nuit), le temps de l’aventure s’inscrit dans le temps de la vie. C’est le cas également du récit : souvent, les chants commencent par l’aurore et se terminent par le coucher du soleil. Parfois le jour et la nuit se succèdent au sein d’un même chant : c’est le cas par exemple au chant IV (IV, 302-305).

Jankélévitch inscrit sa réflexion sur l’aventure dans une réflexion plus large sur le temps : « L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux sont trois manières dissemblables de considérer le Temps. » (GF, p. 77) Tandis que l’ennui et le sérieux se déroulent dans la continuité du temps ordinaire, l’aventure se vit dans l’instant (détours, jouissances, surprises). Son cadre, cependant, est bien celui de la nature (saisons, succession des jours).

■ 2. Logos / mythos : dialogue, débat / révélation, destin

• Les Grecs restent rarement silencieux. C’est peut-être un cliché, mais c’est aussi une réalité dans l’Odyssée ! Au chant I, nous avons vu les dieux dialoguer entre eux, puis Télémaque dialoguer avec Athéna. Cette fois, nous voyons les hommes dialoguer entre eux. Dans ce débat entre les Ithaciens, les points de vue s’échangent et se confrontent, comme sur l’agora. Nous ne sommes plus dans le monde des palais mycéniens (âge du bronze, IIe millénaire avant J.-C.), mais à une époque qui fait place à la discussion et à la contestation. Ce n’est pas encore la démocratie, évidemment, mais c’est un premier pas.

• Le débat contradictoire suppose l’ignorance des hommes, ou du moins leur incertitude. Certains se trompent lourdement, comme Léocrite, certain que Télémaque ne partira pas (II, 256 : « ce voyage ne se fera pas. »). « Ils ne sont ni justes, ni sensés », juge Athéna (II, 282).
Au logos (parole humaine, marquée du sceau de l’incertitude) s’oppose le mythos (parole sacrée, révélation), ici par la voix du devin Halithersès – que le prétendant Eurymaque (déjà apparu au chant I) ne croit d’ailleurs pas –. Si le bien et le vrai émergent de la confrontation des points de vue, tout n’est pas réglé dans l’Odyssée par le débat égalitaire. La parole d’Halithersès a aussi sa place, ainsi que l’action de la déesse Athéna (II, 267 sq.) : « ce n’est pas sans un dieu que j’ai formé ce projet », dit Télémaque à Euryclée pour la rassurer (II, 372, trad. GF) De fait, Athéna s’occupe de tout, y compris des aspects pratiques (II, 382 sq.), préparant elle-même le navire et recrutant l’équipage.

• Zeus envoie donc un présage à Télémaque (v. 146 sq.). Le devin Halithersès en tire des prédictions, qui sont un résumé de l’Odyssée : « Toutes ces prédictions vont maintenant s’accomplir. » (v. 176, trad. GF) C’est une première délégation de récit dans l’Odyssée, sous la forme d’un récit prospectif, qui fait sentir l’importance du destin.
L’incertitude subsiste néanmoins (voir chant I, ci-dessus). « Il y a quelque espoir que tu mènes cette œuvre à terme », dit Athéna à Télémaque (v. 280). À l’homme est dévolue l’espérance, ἐλπωρή elpôrè (synonyme d’ἐλπίς).

■ 3. Les femmes et l’aventure ; Pénélope la rusée

Les femmes dans l’Odyssée sont sédentaires : Calypso, Circé, Nausicaa, Pénélope et évidemment l’intendante Euryclée « gardant le trésor » (v. 346, trad. GF). Il faut faire une exception pour Hélène (chant IV), que le narrateur compare à l’archère Artémis (IV, 122) ; mais la guerre est finie, et Hélène est revenue chez elle. Euryclée cherche à retenir Télémaque : « Non, vois-tu, reste sur tes biens : il n’est pas nécessaire d’aller errer et t’exposer sur la mer sans moissons… » (II, 369-370) On pense bien sûr à l’opposition, sous la plume de Simmel et de Jankélévitch, entre les hommes et les femmes… L’aventure serait-elle l’apanage des hommes ?

• Cependant, Pénélope est aussi un reflet d’Ulysse « aux mille tours » (πολύτροπος polytropos) . « Le jour, elle tissait la grande toile, et, la nuit, elle défaisait son ouvrage. » Si on ne peut pas la considérer comme une femme d’aventure, elle est un miroir d’Ulysse, rusée comme lui : « cette astuce dont on ne pourra trouver l’égale / chez aucune des femmes aux belles boucles de jadis » (Antinoos, v. 118-120). La toile de Pénélope n’est d’ailleurs pas sans rappeler la voile d’un navire.

■ 4. Ça commence…

• On peut comparer le départ de Télémaque et celui de Marlow (Au cœur des ténèbres, p. 59 ; cf. la description de la Tamise p. 39-40). « Télémaque monta à bord, précédé d’Athéna qui s’installa sur le gaillard d’arrière, et Télémaque / prit place non loin d’elle ; les gens larguèrent les amarres / et, montés à leur tour, s’assirent aux tolets. / Pallas aux yeux brillants les favorisa d’un bon vent, / un vif zéphyre qui claquait sur la vineuse mer… » (II, 416-421) C’est parti ! Le départ est promesse d’un rêve. « Ulysse jubilant (γηθόσυνος) ouvrit sa voile à cette brise ; / il s’installa, il tint la barre en homme du métier, et jamais le sommeil ne tomba sur ses yeux. » (V, v. 269-271)