Le jeune professeur et le clochard providentiel (saint Augustin, Confessions)

par Fanny Gressier

Confessions, VI, 9

Texte latin

Inhiabam honoribus, lucris, coniugio, et tu inridebas. Patiebar in eis cupiditatibus amarissimas difficultates, te propitio tanto magis, quanto minus sinebas mihi dulcescere quod non eras tu. Vide cor meum, domine, qui voluisti ut hoc recordarer et confiterer tibi. Nunc tibi inhaereat anima mea, quam de visco tam tenaci mortis exuisti. Quam misera erat ! Et sensum vulneris tu pungebas, ut relictis omnibus converteretur ad te, qui es super omnia et sine quo nulla essent omnia, converteretur et sanaretur. Quam ergo miser eram, et quomodo egisti ut sentirem miseriam meam die illo quo, cum pararem recitare imperatori laudes, quibus plura mentirer et mentienti faveretur ab scientibus, easque curas anhelaret cor meum et cogitationum tabificarum febribus aestuaret, transiens per quendam vicum Mediolanensem animadverti pauperem mendicum, iam, credo, saturum, iocantem atque laetantem. Et ingemui et locutus sum cum amicis qui mecum erant multos dolores insaniarum nostrarum, quia omnibus talibus conatibus nostris, qualibus tunc laborabam, sub stimulis cupiditatum trahens infelicitatis meae sarcinam et trahendo exaggerans, nihil vellemus aliud nisi ad securam laetitiam pervenire, quo nos mendicus ille iam praecessisset numquam illuc fortasse venturos.

Traduction

« J’aspirais aux honneurs, aux profits, au mariage et Toi, Tu en riais !
Dans ces désirs je supportais les difficultés les plus amères et Toi Tu y étais favorable et d’autant plus que Tu acceptais moins que me soit doux ce qui n’était pas Toi.
Vois mon coeur, Seigneur, Toi qui as voulu que je m’en souvienne et que je Te loue. Que maintenant mon âme s’attache à Toi, mon âme que Tu as dégagée de la glu si tenace de la mort. Qu’elle était misérable ! Et toi, Tu avivais la blessure pour qu’elle abandonne tout et se tourne vers Toi, qui es au dessus de tout, sans qui rien, rien du tout n’existerait, qu’elle se tourne et soit guérie. Que j’étais donc misérable et comme Tu as su t’y prendre pour que ce jour-là je ressente cette misère ; je me préparais ce jour-là à faire à l’empereur un discours d’éloge, j’allais dire bien des mensonges et en mentant m’attirer la faveur de gens qui n’étaient pas dupes ; ces soucis faisaient palpiter mon cœur, il bouillonnait de la fièvre des pensées qui le consumaient ; alors, traversant un quartier de Milan, j’aperçus un pauvre mendiant, déjà ivre, je crois, plaisantant et joyeux.
Je me mis à gémir et parlai aux amis qui m’accompagnaient de toutes les souffrances de nos folies : avec tous nos efforts, comme ceux qui me mettaient alors à la peine, traînant sous les aiguillons des désirs le fardeau de mon infortune et l’aggravant en le traînant, nous ne souhaitions rien d’autre que de parvenir à la joie dans la sécurité, là où nous avait déjà précédés ce mendiant, nous qui peut-être jamais n’y arriverions. »

Fin 384, Augustin, jeune universitaire brillant, vient d’arriver à Milan — capitale effective de l’Empire — pour y occuper la charge de maître de rhétorique. Il est au sommet de la réussite mondaine, et néanmoins connaît une insatisfaction qu’il évoque ici, dans les toutes dernières années du IVe siècle, lorsque, devenu évêque d’Hippone, il rédige ses Confessions.
Dans cette œuvre il s’adresse directement à Dieu, le Tu de ce texte.

Un jeune intellectuel ambitieux

Les aspirations de ce jeune homme de trente ans sont évoquées à l’aide d’un verbe qui fait image : inhiabam, « je restais bouche bée » devant l’objet du désir, et les désirs mentionnés sont avouables : statut social, confort financier — après une jeunesse difficile : il avait même dû en 370 interrompre ses études une année entière, avant de bénéficier du soutien financier d’un voisin —, stabilité affective ainsi que sociale grâce au mariage que préparait Monique sa mère.
Or, ces buts si légitimes produisent paradoxalement sur lui un effet des plus douloureux — avec un superlatif très concret amarissimas difficultates ; l’image d’un piège se précise peu après, celui de la glu : visco tenaci ; et le caractère dramatique de sa situation est encore accentué par mortis. On est dans un contexte beaucoup plus fort que celui d’une simple dénonciation très classique des dangers d’une ambition excessive, à laquelle les écoles philosophiques préconisent de préférer l’apathie ou l’ataraxie.
Et Augustin en vient à résumer son existence d’alors par une exclamation redoublée : quam misera erat (anima mea) est repris par quam ergo miser eram ; l’on sent toute la compassion d’Augustin pour celui qu’il était alors.
L’analyse des souffrances liées à cette recherche des honneurs et de l’enrichissement passe par l’évocation des manifestations physiques, eas curas anhelaret cor meum et cogitationum tabificarum febribus aestuaret : palpitations, transpirations, fièvre, impression de se déliter.
A ces ravages s’ajoute l’angoisse plus ponctuelle du trac. En effet Augustin s’apprête à prendre la parole devant la cour impériale, il doit prononcer un panégyrique de l’empereur Valentinien II ; les enjeux sont sans doute importants pour le maître de rhétorique récemment nommé ; et pourtant il ne peut que dénoncer la vanité de cette activité : cet éloge est fait de mensonges, quibus plura mentirer, et les auditeurs s’en rendront complices sciemment. Ce sont là des exercices de pure fiction auxquels il faut sembler donner son adhésion ; l’absence d’authenticité paraît tout contaminer.
De nouveau revient le thème de la douleur, commune à ce groupe de jeunes intellectuels : multos dolores, laborabam ; leur existence est marquée par leur folie, insaniarum nostrarum ; et Augustin développe ce thème à l’aide d’une nouvelle métaphore, qui succède à celle des états maladifs ; cette fois c’est le poids du malheur, infelicitatis meae sarcinam, ce sac pesant sur le dos du soldat romain, dont il ne peut se défaire et qui même s’accroît sans cesse (trahens… et trahendo exaggerans), sous les coups de pique des passions les stimulis cupiditatum. La répétition de trahere donne bien ce sentiment de ne pouvoir échapper à ce douloureux processus.

Un joyeux « clochard »

Une rencontre fortuite, mais qu’Augustin reconnaît comme voulue par Dieu ! Augustin revit la scène, son cadre, un quartier de Milan — qu’il pourrait sans doute préciser (quemdam vicum), l’homme : pauperem mendicum, doublet bien insistant qui souligne le contraste avec le jeune orateur ; son état d’ébriété est indiqué rapidement ; il est ainsi détaché de toute contrainte sociale mais ce qui retient davantage l’attention d’Augustin c’est son insouciance, l’impression de liberté et de joie qu’il dégage ; jocantem suggère vraisemblablement qu’il ne se prive pas d’interpeller les passants.
Quel lien entre cet individu et Augustin avec sa petite escorte amicale ? Augustin découvre qu’ils ont le même but ultime : la joie ; il avait cru que pouvaient l’y mener les passions énoncées — honneurs, richesse, mariage ; or, dans son dénuement, ce mendiant est déjà parvenu et bien avant eux (jam prae-cessisset) à cette joie que les jeunes ambitieux ne sont plus du tout certains d’atteindre, numquam fortasse venturos.
Il s’agit là pour Augustin d’une première étape, et d’importance : le but n’est pas encore la rencontre de Dieu mais la vraie joie.

Reconnaître l’action de Dieu dans sa vie

C’est là le but de toutes les Confessions ; alors même qu’il n’en était pas conscient au moment des faits, en relisant les étapes de son existence, Augustin voit Dieu à l’œuvre et s’adresse directement à lui pour reconnaître le rôle qu’il y a joué.
Les différentes attitudes et interventions de Dieu sont ainsi présentées, avec un certain anthropomorphisme.
Surprise initiale : la dérision avec laquelle Dieu contemple les ambitions — et tu inridebas —, contraste souligné par le et tu ; un Dieu qui serait presque un peu cruel, se plaisant à aggraver les difficultés, insistant sur les points douloureux, sensum vulneris tu pungebas.
Mais Augustin mêle à cette évocation son interprétation ; il comprend désormais que ce comportement apparemment sans bienveillance était en fait une pédagogie divine qui se manifestait alors : il fallait qu’Augustin ne s’attache pas à des passions humaines qui le détournaient de la recherche de Dieu ; la seule douceur à laquelle aspirer c’était Dieu, l’unique sujet en éliminant quod non eras Tu.
Une nouvelle image se dessine : celle d’un Dieu médecin ; s’il n’hésite pas à aviver la blessure, c’est pour soigner en profondeur, éviter une cicatrisation superficielle et trop rapide ; conversion et guérison constituent un seul et même phénomène, converteretur et sanaretur ; telle est la volonté divine, et son action salvatrice est évoquée : de visco tam tenaci mortis exuisti.
Il a fallu la prise de conscience de sa misère, cette misère de l’homme sans Dieu, pour être libéré ; et ce fut bien l’intervention de Dieu : egisti ut sentirem miseriam meam. La lucidité sur son statut est la première étape de la conversion et l’impulsion en fut donnée par Dieu.

Augustin et Dieu

Augustin rédacteur n’hésite pas à apostropher Dieu directement ; sa volonté est d’être transparent devant lui ; telle est l’origine et de son travail de mémoire, hoc recordarer, avec ce « cor » à la fois siège des passions et de la mémoire, et le but de son récit — confiterer tibi, où confiteor avec le datif d’une personne a le sens de « glorifier ».
Action de grâce pour la délivrance passée, exuisti est repris par egisti. Et en 386 Augustin démissionnait de son poste officiel à Milan.
Prière pour le présent et l’avenir : désormais la volonté d’Augustin est de rester proche de son Dieu, avec un verbe qui dit l’adhésion et la stabilité, nunc tibi inhaereat anima mea, ce Dieu à la puissance de qui il rend hommage en reprenant une définition traditionnelle : Dieu éternellement présent, créateur supérieur à toute créature ; et la répétition de omnia renforce la disproportion entre cette création divine et ce à quoi Augustin était invité à renoncer, relictis omnibus. L’exemple du mendiant lui a fait comprendre que se dépouiller de ses désirs, c’est aussi se libérer d’un fardeau.