L’Odyssée d’Homère. Chant I : absence d’Ulysse, présence des dieux

Suite : L’Odyssée d’Homère chant par chant

Télémaque, confronté à l’hostilité des prétendants et souffrant de l’absence de son père, part à la recherche de ce dernier.
• Le chant I montre l’assemblée des dieux délibérant sur l’avenir d’Ulysse : Athéna plaide sa cause et obtient de pouvoir favoriser son départ. « Eh bien ! nous tous qui sommes ici, songeons à assurer son retour. Poséidon quittera sa rancune ; car il ne pourra seul tenir tête à tous les dieux immortels. » (v. 75-78, trad. Dufour-Raison, GF) Athéna rend visite à Télémaque, qu’elle encourage à partir à Pylos, pour voir Nestor, et à Sparte, pour voir Ménélas. Télémaque convoque les prétendants pour le lendemain.
• Au chant II, l’assemblée des Ithaciens fait pendant au conseil des dieux (chant I). Les prétendants refusant à Télémaque un bateau et un équipage, Athéna lui fournit tout ce dont il a besoin. Télémaque se prépare à partir à l’aventure, le fils va rechercher son père.
• Au chant III, Télémaque se rend à Pylos, accompagné d’Athéna qui a pris la forme de Mentor, son précepteur. L’accueil est chaleureux. Nestor n’a pas de nouvelles d’Ulysse, mais il raconte son propre retour, celui d’Agamemnon et celui de Ménélas. Télémaque, quant à lui, décrit la situation d’Ithaque. Athéna-Mentor quitte Télémaque.
• Au chant IV, Télémaque se rend à Sparte, accompagné de Pisistrate, fils de Nestor. La beauté du palais de Ménélas annonce la description du palais d’Alcinoos (chant VII). Ménélas raconte sa propre histoire et donne des nouvelles d’Ulysse, qui est retenu sur l’île de Calypso. Pendant ce temps, les prétendants préparent une embuscade contre Télémaque.

■ 1. Premier constat : l’humain et le divin cohabitent dans l’aventure.

• L’Odyssée est d’abord l’aventure d’un homme (ἄνδρα andra, accusatif d’anèr), présenté comme habile : ἄνδρα μοι ἔννεπε, μοῦσα, πολύτροπον… (v. 1) « Habile comme il est, il saura bien nous revenir », dit Mentès (I, 205). L’aventure active présuppose cette habileté : l’aventurier n’est jamais qu’un homme plus habile et plus fort que les autres.

à comparer avec cette réflexion d’Albert Camus sur le héros de roman : « Les héros ont notre langage, nos faiblesses, nos forces. Leur univers n’est ni plus beau ni plus édifiant que le nôtre. Mais eux, du moins, courent jusqu’au bout de leur destin, et il n’est même jamais de si bouleversants héros que ceux qui vont jusqu’à l’extrémité de leur passion. » (L’Homme révolté, 1951)

• L’invocation à la Muse, Μοῦσα (v. 1), montre cependant que l’aventure est plus qu’humaine : elle touche au divin.

→ La Muse inspire le poète ; mais certains dieux sont aussi des acteurs de l’aventure : Poséidon (évoqué dès le prélude), Zeus, Athéna, Hermès… Calypso, Circé, Protée, Hélios ou Éole, par exemple, sont des divinités également, même si elles ne font pas partie des Olympiens.

• Les hommes ne sont pas des dieux. La sagesse pour est de reconnaître la puissance des dieux : « Télémaque, laissons plutôt choisir les dieux… » (I, 400, parole d’Eurymaque) Traduction littérale : « Télémaque, cet avenir repose sur les genoux de dieux » (Τηλέμαχ᾽, ἦ τοι ταῦτα θεῶν ἐν γούνασι κεῖται).
Les erreurs des hommes sont condamnables : ceux-ci sont faibles et faillibles. Voir l’« aveuglement » des compagnons d’Ulysse « qui dévorèrent les bœufs d’Hypérion (I, 8), et la critique des compagnons d’Ulysse par l’aède, critique reprise par Zeus : « c’est par leur démence qu’ils sont frappés plus que ne le voulait leur destin » (I, 13-15, trad. GF).

• Le monde des dieux et celui des hommes, néanmoins, ne sont pas séparés. Pour les Grecs, les dieux ne sont pas cachés comme le Dieu judéo-chrétien : le divin est partout, évident, lumineux (voir Walter Friedrich Otto, Theophania, 1959). L’aventure mêle l’humain et le divin, jusqu’à une certaine forme de confusion.

Le grand historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) fait le point sur cette question : « Cette présence massive des dieux est organisée sur le modèle humain. Si on voulait trouver une preuve de l’hypothèse de Durkheim, à savoir que les querelles des dieux sont une transposition des querelles humaines, on ne trouverait pas de meilleur exemple que l’Iliade et l’Odyssée.
Dans le texte d’Homère, les dieux comme les hommes constituent une cité. […] Cette cité n’est pas une démocratie : c’est une cité royale, chez les dieux comme chez les hommes. […] Cette cité des dieux nous fait aussi connaître la manière dont s’est développée la cité des hommes à l’époque archaïque. » (Pierre Vidal-Naquet, entretien publié dans
L’Histoire, 2004)

Le philosophe Alain (1868-1951) va plus loin encore. « Les dieux sont partout », écrit-il, ce qui signifie pour lui que les dieux, ce sont les hommes, et que les hommes sont les dieux. « L’homme ne se connaît pas lui-même. », écrit-il. « Quoiqu’il sache que le pain, les viandes, le vin lui donnent une provision de courage, non pas infinie, il ne le croit jamais. Le propre du courage, comme de toutes les passions, est de chercher d’autres causes. Ajax dit qu’un dieu le pousse ; c’est qu’il sent ses mains et ses pieds qui vont d’eux-mêmes. Et si, au contraire, Jupiter donne aujourd’hui la victoire aux Troyens, cela veut dire que les genoux achéens n’avancent plus. Ces métaphores sont toutes vraies ; le trait reste juste ; la scène est surnaturellement ce qu’elle serait physiologiquement. […] Toute poussière retombée, tous morts brûlés, l’idée que le héros est dieu fait un étrange chemin. […] Un jeune homme inconnu qui montre le chemin, c’est Mercure peut-être. Le sage ami c’est Mentor, et c’est Minerve. Et comme Ulysse est caché sous les haillons d’un mendiant, il se peut qu’un dieu porte la besace et quête de porte en porte. » (Les Dieux, 1934)

Pour le philosophe Marcel Conche (Essais sur Homère, 1999), le divin (δῖος) imprègne l’humain et lui confère sa vérité : celle d’exister, simplement. L’homme se sent un dieu quand il se contente du simple bonheur d’exister. La convivialité de Ménélas (chant III) ou celle d’Alcinoos (chant VIII) ne valent-elles pas celle de Calypso recevant Hermès (chant V) ?

Les réalités humaines peuvent donc sembler « divines » : « Télémaque pareil aux dieux » (I, 112)… « sa démarche était divine » (I, 324, trad. GF)… Tout est potentiellement « divin » chez Homère. Quand Ménélas se lève et sort de sa chambre, l’aède commente : « on aurait dit un Immortel » (IV, 310).

« Dire non pas « Ulysse », mais « le divin Ulysse », non pas « Achille » mais « le divin Achille », etc., ne fait pas avancer l’action mais, au contraire, retarde l’action. Ainsi, dans le cours du récit, le Poète introduit des éléments de lenteur qui relativisent, dédramatisent l’action [donc l’aventure !], comme si elle n’avait qu’un caractère second, secondaire, par rapport au simple fait d’être et à la vie vécue abord pour elle-même. Achille fait ceci, fait cela, soit ! mais d’abord il est Achille, existant comme tel : il y a Achille Le cours de l’action se trouve rompu, dissocié de lui-même, par le moment de la présence. » (Marcel Conche, Essais sur Homère, « L’Éclaircie d’Homère », p. 21)

L’aventure dans l’imaginaire homérique (et grec) conjugue l’inquiétude face à l’éventualité de la mort au simple bonheur d’exister, que représente le versant divin du réel.

… Dans Au cœur des ténèbres, le divin prend une forme différente, celle du mystère inquiétant : il menace toujours de surgir de l’obscurité. Là aussi, cependant, la sphère du sacré est celle de forces qui dépassent l’homme.

Ce qui est sûr, c’est que dans l’Odyssée, les dieux sont présents et visibles. Homère les met deux fois en scène dans un conseil (chant I, 11-95 ; chant V, 1-42) où se révèlent leurs désaccords. Les querelles des dieux sont semblables aux querelles des hommes, et les dieux ont des sentiments humains : « Mais Poséidon, Seigneur des Terres, lui en veut encore (à Ulysse) pour ce Cyclope dont il a crevé un œil… » (I, 68-69)

Les dieux peuvent prendre une forme humaine : Athéna prend ainsi la forme de Mentès (chef des Taphiens, hôte d’Ithaque), puis de Mentor (II, 268). Sous les traits de Mentès, elle jouit de l’hospitalité de Télémaque comme le ferait un homme (I, 113 sq.), et Télémaque l’interroge comme un homme (I, 158 sq.) : a-t-elle vu Ulysse ? Athéna-Mentès joue le jeu, et se dit liée à Ulysse par d’anciens liens d’hospitalité : « Nous pouvons nous flatter d’être des hôtes de toujours par nos parents : demande-le au vieux héros Laërte (père d’Ulysse)… » (I, 187-188) À son tour, Athéna-Mentès interroge Télémaque : « Que signifie ce festin ? Pourquoi cette foule ? » La dialogue met en contact l’humain et le divin, les mettant temporairement sur un pied d’égalité, ce qui est rare dans les cultures monothéistes (à quelques exceptions près : dialogue entre Dieu et Moïse, entre Dieu et Abraham…).
À la fin de son dialogue avec Télémaque, Athéna-Mentès envisage un échange possible de dons avec le jeune homme, tout en le différant : « Le présent que ton cœur t’invite à me donner, garde-le moi, pour que je l’emporte une autre fois, et choisis-le très beau : le mien sera d’un prix égal. » (I, 316-318) Très belle parole : l’aventure commence, pour Télémaque, par la rencontre avec le divin, sous les traits d’une déesse qui vient à lui et se met à sa hauteur.

• Noter qu’Athéna n’apporte aucune certitude à Télémaque, alors qu’elle sait qu’Ulysse est vivant. Elle évoque même l’hypothèse de sa mort, entretenant la crainte de Télémaque (« Eurymaque, mon père ne reviendra pas. / Je n’écouterai plus les nouvelles de voyageurs. » I, 412-143). Une aura de mystère entoure toujours les manifestations du divin. Une divinité peut apporter son soutien à un mortel, le consoler ou le tirer d’un mauvais pas ; mais l’incertitude demeure le lot des mortels. À Pénélope qui demande des nouvelles d’Ulysse au fantôme qu’Athéna lui envoie en songe, ce fantôme répond : « Pour celui-là, je ne puis te dire clairement / s’il est vivant ou mort : il ne faut point parler en l’air (κακὸν δ᾽ ἀνεμώλια βάζειν. Littéralement : « il est mal de jeter des paroles au vent », trad. GF., v. 836-837)

Les dieux eux aussi voyagent
→ Poséidon : « Mais Poséidon était parti chez les Visages-noirs / (peuple coupé en deux, au bout du monde, / une part au Couchant, l’autre au Levant)… » (I, 22-24)
→ Athéna : « à ses pieds elle mit ces belles sandales / divines, toutes d’or, qui la portent en lieux humides / et sur la terre sans limites avec la vitesse du vent ». (I, 96-98) « Non ! ne me retiens pas : je suis impatient de partir. » (I, 315) Après avoir pris la forme de Mentor (chant II), Athéna quitte de nouveau Télémaque pour se rendre chez les Caucones : « J’irai maintenant m’étendre auprès du noir navire ; / demain au petit jour, je me rendrai chez les Caucones. » (III, 366)

■ 2. L’aventure et la vie quotidienne

L’aventure n’est pas l’apanage de l’exception. Il faut savourer les scènes de la vie quotidienne, qui rappellent que l’aventure n’échappe pas au cycle des saisons et à l’alternance des jours et des nuits. Le récit d’aventure accueille donc volontiers les realia, réalités tangibles, ordinaires.

« Trop souvent, l’aventure aujourd’hui est vue comme le domaine des marges, l’univers des mots en ex- : sports de l’extrême, expéditions dans des terres lointaines, exploits aux limites de l’humain, comme le saut en parachute du haut de la stratosphère, la descente à surf des couloirs de l’Everest ou la plongée en apnée à de grandes profondeurs. Cette perception de l’aventure a le grand avantage d’en faire un spectacle mais surtout de l’évacuer du monde de tous les jours. L’esprit d’aventure, ce serait, en somme, ce qui permettrait à des êtres d’exception de s’affranchir des contraintes ordinaires de la vie normale. » (Jean-Christophe Rufin, « Esprit d’aventure et principe de précaution. Le risque est un droit humain », dans L’Aventure, pour quoi faire ?, Seuil, 2013)

• Au chant I, v. 144 sq., les prétendants festoient chez Ulysse en l’absence de celui-ci : peut-être même le voyageur est-il mort ? « Voici tous leurs soucis, la cithare et les chants ! Mais c’est facile, quand on mange impunément le bien d’un autre / dont les ossements bancs pourrissent peut-être à la pluie / quelque part sur la terre, à moins que les flots ne les roulent ! » (I, 159-162). Cette fête est une sorte d’étrange banquet funèbre, au plus grand mépris de l’absent. Les chants III et IV nous réservent des banquets plus paisibles.
• Remarquer, aux derniers vers du chant I (v. 436-444), la jolie scène du coucher de Télémaque. « Ayant ouvert les portes de la forte chambre, / il s’assit sur le lit, quitta sa robe délicate », etc.

■ 3. L’aventure de loin, ou l’aventurier absent

Ulysse absent est décrit en creux.

Inquiétude et douleur de ceux qui restent… L’absence du père est une douleur pour Télémaque : « je ne serais pas si triste de sa mort… » (I, 236) Télémaque imagine le pire, une mort infamante, sans héroïsme (I, 241 : « Maintenant, les harpyes l’ont emporté sans gloire »). Voir aussi IV, 113 : l’évocation d’Ulysse et des épreuves qu’il a subies, dans les paroles de Ménélas, font pleurer Télémaque. « Il dit, et fit naître en Télémaque le désir de pleurer l’absent. » Pisistrate le comprend : « Quand le père est absent, le fils dans le palais / endure bien des maux… » (IV, 164-165)

• Qui est Ulysse ? Un homme accueillant et curieux, si l’on en croit Télémaque : « beaucoup de gens venaient / à la maison, et il aimait à connaître les hommes… » (I, 177) Mais c’était avant qu’il ne parte à l’aventure.
• On ne revient pas indemne de l’aventure. Celle-ci absorbe le voyageur, l’engloutit. Cf. Conrad, Au cœur des ténèbres, GF, p. 97 : « […] l’expédition pour l’Eldorado passa dans la patiente brousse, qui se referma sur elle comme fait la mer sur un plongeur ». L’homme d’Ithaque, loin de chez lui, est peut-être « captif d’ennemis sauvages »… ou plus sauvage que les « sauvages », comme Kurtz dans le roman de Conrad ? Si l’aventure est une plongée dans la nuit, l’homme aventureux appartient aux ténèbres. Il est, pour ceux qui restent, un point d’interrogation.

■ 4. L’aventure de Télémaque : le fils à la recherche du père aventureux

• Ulysse est le père absent. L’aventure est donc ici recherche du père et désir de retour à l’ordre. « J’ai perdu mon valeureux père, qui jadis régnait sur vous, et qui fut pour vous un père bienveillant ! » (II, 46-47, trad. GF). L’absence du père menace la cohésion de la société ithacienne : le désordre règne. « C’est dans notre maison / que passant tous leurs jours, / sacrifiant des vaches, des moutons, de grasses chèvres, / ils font ripaille, ils boivent follement le vin / de feu : notre abondance s’use, et il n’est pas ici / un homme tel qu’Ulysse pour défendre la maison ! » (II, 55-59)

La figure du père est fondatrice du droit : voir à ce sujet l’œuvre du juriste Pierre Legendre.

• La colère de Télémaque (« Indignez-vous donc, vous aussi ! », II, 64-65, trad. GF) rappelle en psychanalyse le complexe du bâtard : convaincu qu’il est privé d’un de ses parents, l’enfant veut partir à sa recherche, et, mécontent du monde tel qu’il est, veut agir. Au chant II, l’indignation de Mentor à l’égard du peuple d’Ithaque et son appel à l’insoumission lui font écho (sur un ton mélenchonien !). L’absence du père appelle la révolte (« il n’est point de compensation aux maux dont on m’accable », v. 79, trad. GF) et suscite un puissant désir d’agir ; cependant, la différence du bâtard, Télémaque sait qui est son père : sa tâche n’est que de le retrouver.

• Cependant, ce désir de révolte ne suffit pas. L’initiative du départ de Télémaque est prise par Athéna-Mentès. Rôle de la divinité au commencement de l’aventure : « le voyage qu’Athéna lui conseillait » (I, dernier vers). Pourquoi part-on à l’aventure, sinon parce qu’une petite voix vous dit de partir ?

Vladimir Jankélévitch médite sur le « commencement » dans le chapitre intitulé « L’avènement de l’avenir » (L’Aventure, l’ennui, le sérieux, « L’Aventure », chap. « L’Aventure mortelle », GF p. 131) : « Le commencement de l’aventure est un décret autocratique de notre liberté, et il est en cela, comme tout acte arbitraire et gratuit, de nature un peu esthétique. »

• La déesse ne donne pas un ordre à Télémaque, mais un conseil : le verbe utilisé par Homère (πέφραδε) est φράζω phrazô, « expliquer », « conseiller ».
Athéna donne par ailleurs à Télémaque des conseils pratiques : « Fais armer le plus beau de vos bateaux à vingt rameurs, / va t’informer de ce père, toujours absent… » (I, 280-281). Elle lui indique même sa destination : Pylos, puis Sparte, puis le retour à Ithaque (v. 290 : « reviens alors dans ton pays natal »). Calypso et Circé joueront le même rôle auprès d’Ulysse.

→ Au commencement de l’aventure, il y a la divinité ; à l’arrivée, il y a l’humanité (le retour à Ithaque, retour de Télémaque et d’Ulysse, retrouvant leur place dans leur société). Voir l’épopée de Gilgamesh (XVIIIe siècle avant J.-C.) : même trajectoire, même signification.

L’Épopée de Gilgamesh, trad. Abed Azrié, Albin Michel, 2015
Luc Ferry, « Trois sagesses anciennes : Gilgamesh, Bouddha, Epictète » (écouter le début)

L’aventure de Télémaque comme recherche du père fait de lui un adulte : son aventure a une valeur initiatique : « Tu le sais, il ne s’agit plus / de te montrer enfant : l’âge en est désormais passé. » (paroles d’Athéna. I, 296-297) Pénélope, retenant Télémaque, voudrait qu’il reste un enfant (voir fin du chant IV, son dialogue avec le héraut Médon), désir qui fait paradoxalement écho à celui des prétendants : « Ah ! veuille Zeus briser sa force avant qu’il ne devienne un homme ! » (IV, 667-678) Contre toute attente, la crainte de la mère et l’hostilité des prétendants s’accordent pour empêcher Télémaque de partir à l’aventure.

Pénélope, comme Euryloque, compagnon d’Ulysse, représente en quelque sorte le principe de précaution. Voir J.-C. Rufin, article cité plus haut.

Avoir à l’esprit le caractère initiatique de tout voyage en Grèce ancienne :
Thésée voyage en Crète, tue le minotaure et à son retour succède à son père Égée, qui s’est donné la mort.
Jason voyage à la recherche de la toison d’or, et son retour est semé d’embûches.
Énée, Troyen, voyage comme Ulysse, non cependant pour retrouver son royaume (Troie ayant été détruite), mais pour fonder le sien, en Italie. Virgile,
Énéide.

Fénelon accentue l’aspect initiatique de la Télémachie : Les Aventures de Télémaque (1699) sont un roman pédagogique écrit pour le Dauphin, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

Interprétation féministe du rôle de Pénélope

« Télémaque dans l’Odyssée dit à sa mère : « La parole est affaire des hommes, donc remonte tisser ton œuvre. » [allusion au v. 359] Aujourd’hui, il y a un mouvement extraordinaire [de libération de la parole féminine] et ce qui m’insupporte, ce qui m’interpelle, c’est qu’on ne parle pas de l’essentiel. En tant qu’hommes, nous devons reconnaître qu’il y a quelque chose d’important qui se passe, et nous aussi nous voulons l’égalité [des femmes et des hommes]. » (Raphaël Glucksmann, 29 /01/2018, Europe 1)

■ 5. L’aventure et le récit

• Partant à l’aventure, Télémaque ne trouve pas son père (il ne le rencontrera qu’à son retour : chants XV-XVI), mais il entend des récits. Athéna envoie Télémaque auprès de Nestor et de Ménélas pour qu’il reçoive d’eux le récit des aventures d’Ulysse (« Va d’abord à Pylos questionner le divin Nestor… », I, 284 sq.), récits qu’elle se refuse à lui faire.
• Dès le chant I apparaît un aède, Phémios, miroir d’Homère, qui raconte l’histoire du retour des Achéens. Son récit est triste, car l’aventure est faite des souffrances des hommes, et fait souffrir Pénélope. Mais celle-ci s’attire les reproches de son fils, car
1. le récit du retour des héros mérite de plaire à celui qui l’entend : « Le chant le plus admiré des hommes, c’est toujours le plus nouveau », observe Télémaque (I, 351-352, trad. GF).
2. « Ce n’est pas le chanteur / qui est coupable », lui explique-t-il également, « mais Zeus seul, puisqu’il pourvoit / les hommes mange-pain laborieux selon le gré de ses caprices ! » (I, 348-349). Noter la contradiction par rapport à la phrase de Zeus, plus haut : « c’est par leur démence qu’ils (les compagnons d’Ulysse, qui représentent l’humanité) sont frappés plus que ne le voulait leur destin » (v. 13-15).