Peter Ackroyd, La Chute de Troie, 2008. Un roman archéologique

       Références

Peter Ackroyd, La Chute de Troie, Philippe Rey, 2008

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La Chute de Troie a été sélectionné pour le prix Médicis étranger 2008.

Les romans historiques ont un genre de suspense qui leur est particulier. En général, il survit à la fin de la lecture ; car même si le récit s'achève par un dénouement conslusif, le lecteur se demande s'il y a conformité entre ce qu'il a lu et la vérité historique. Ayant cédé à la tentation du roman, il s'aperçoit qu'il lui reste encore tout à apprendre...

Un roman a paru en 2008 sur Troie, ses trésors, et l'archéologue fou qui mit au jour ses trésors : Heinrich Schliemann (1822-1880). Nul besoin, en apparence, d'écrire un roman sur ce sujet : l'histoire de Schliemmann et celle des fouilles de Troie sont elles-mêmes plus romanesques que n'importe quel roman. Les ouvrages nombreux consacrés à Schliemann ont mis en lumière son énergie exceptionnelle, et le parcours étonnant d'un mystificateur de génie. Dès son enfance, ce fils de pasteur allemand est fasciné par les légendes homériques. Il devient un aventurier, et un manipulateur de signes : les mythes, les mots, mais aussi l'argent, sont autant d'alphabets qu'il fait siens. Il apprend les langues étrangères avec facilité, s'enrichit de manière spectaculaire en Russie et en Amérique, et se fait connaître en Europe dans le monde des historiens et de l'archéologie. Mais voilà : le personnage du roman ne s'appelle pas Schliemann, il s'appelle Obermann... Pourquoi diable ne pas l'avoir appelé par son nom ? Son épouse s'appelle Sophia, et elle est grecque comme l'épouse de Schliemann ; comme Schliemann, Obermann fut un homme d'affaire habile avant de consacrer sa fortune à l'archéologie ; comme lui, il a d'abord épousé une femme russe, dont il a divorcé ; comme lui, il se fait passer pour un citoyen américain ; comme lui, il a fouillé Ithaque avant d'arriver en Turquie, et comme lui, il conclut avec la Turquie un accord sur le partage des richesses que les fouilles de Troie lui permettront de mettre au jour ; comme lui, il a trouvé le site de Troie à Hissarlik, et découvert différentes strates, correspondant à plusieurs cités successives ; comme lui, il interprète chacune de ses trouvailles à la lumière, très incertaine ! mais poétique, de l'Iliade et de l'Odyssée. Comme lui, il fait passer à Athènes, où il s'est fait bâtir une maison, une grande partie des objets qu'il déterre, avec la complicité de Sophia... Comme lui, enfin, il fait de l'imagination l'âme de l'archéologie, et fait preuve d'une obstination exaspérante jusque dans ses erreurs les plus évidentes.

Pourquoi donc ne l'avoir pas appelé Schliemann, tout simplement ? C'est que le romancier ne veut pas se plier à une discipline historique trop sévère ; non seulement l'épaisseur historique et géographique du récit est assez mince, mais le romancier prend des libertés avec les faits, en imaginant par exemple une colline ensorcelée, la découverte d'une sépulture attestant la pratique de sacrifices humains, ou encore de nombreuses tablettes portant des caractères syllabiques et des pictogrammes, qui rappellent le linéaire B (ici Ackroyd se souvient peut-être que Schliemann a également fouillé Mycènes). Bien d'autres éléments sont étrangers à l'histoire de Schliemann – la fin du roman en particulier ! Obermann nous est montré en outre sous les traits d'un Prussien au physique épais, d'un homme vulgaire, repoussant. Il boit beaucoup de bière, fait des confidences, en présence de sa jeune et pure épouse Sophia, sur sa constipation... Et ce savant, certes halluciné, apparaît dans le roman comme un grand enfant, un amateur éclairé et enthousiaste, presque un néophyte, dont les références à Homère, incessantes et utilisées à tort et à travers, sont très vite énervantes...

Qu'a voulu faire Ackroyd avec son Heinrich Obermann ? Un personnage de tragédie sans doute : excessif jusqu'à l'hybris, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais ; un manipulateur dépassé par son propre imaginaire ; un rêveur ventripotent, qui impose son rêve par les moyens les plus ignobles, y compris à son épouse ; un sujet psychiatrique, aussi, et Ackroyd s'est peut-être inspiré de la pensée de Freud sur Schliemann (lire dans la revue en ligne Alliage l'article de J.-P. Demoule sur Freud et les archéologues). Le personnage d'Obermann est intéressant, et en partie convaincant, avec son caractère excessif, amusant et inquiétant à la fois, et des bons mots à la pelle. Quant à Sophia, elle est séduisante pour le lecteur, qui s'identifie aisément à elle. Il n'en demeure pas moins que, en évoquant par de nombreux détails des personnages historiques, et en conservant leurs prénoms, le romancier suscite chez le lecteur une attente qu'il ne satisfait pas, celle de les faire revivre tels qu'il a existé. Un roman archéologique peut s'inspirer des fouilles de Troie et de Schliemann, tout en créant, par ses propres moyens, son univers romanesque. Or, les faits inventés déçoivent cette attente : les uns en effet – comme la colline enchantée fatale à l'universitaire anglais hostile aux méthodes d'Obermann, ou la découverte des traces d'un sacrifice humain, entre autres – n'ont pour fonction que d'introduire du merveilleux à peu de frais. D'autres, comme les tablettes recouvertes d'inscriptions, provoquent un débat sur l'ère géographique et culturelle à laquelle les Troyens appartenaient : étaient-ils occidentaux ou orientaux, indo-européens ou asiatiques ? Mais le roman ne permet pas de prendre du recul par rapport à cette manière, anachronique, de formuler le problème, et celui-ci s'appuie sur une pure invention de la part du romancier. La vraisemblance en prend un coup...