Aristote. L'amitié et le vivre-ensemble

Éthique à Nicomaque, livre IX, chap. 11 et 12 (extraits)
Extrait n°1 (tiré du chapitre 11)

Les amis doivent-il être utiles dans le malheur ?

Texte grec

Πότερον δ' ἐν εὐτυχίαις μᾶλλον φίλων δεῖ ἢ ἐν δυστυχίαις; Ἐν ἀμφοῖν γὰρ ἐπιζητοῦνται· οἵ τε γὰρ ἀτυχοῦντες δέονται ἐπικουρίας, οἵ τ' εὐτυχοῦντες συμβίων καὶ οὓς εὖ ποιήσουσιν· βούλονται γὰρ εὖ δρᾶν. Ἀναγκαιότερον μὲν δὴ ἐν ταῖς ἀτυχίαις, διὸ τῶν χρησίμων ἐνταῦθα δεῖ, κάλλιον δ' ἐν ταῖς εὐτυχίαις, διὸ καὶ τοὺς ἐπιεικεῖς ζητοῦσιν· τούτους γὰρ αἱρετώτερον εὐεργετεῖν καὶ μετὰ τούτων διάγειν. Ἔστι γὰρ καὶ ἡ παρουσία αὐτὴ τῶν φίλων ἡδεῖα καὶ ἐν ταῖς εὐτυχίαις καὶ ἐν ταῖς δυστυχίαις. Κουφίζονται γὰρ οἱ λυπούμενοι συναλγούντων τῶν φίλων. Διὸ κἂν ἀπορήσειέν τις πότερον ὥσπερ βάρους μεταλαμβάνουσιν, ἢ τοῦτο μὲν οὔ, ἡ παρουσία δ' αὐτῶν ἡδεῖα οὖσα καὶ ἡ ἔννοια τοῦ συναλγεῖν ἐλάττω τὴν λύπην ποιεῖ. Εἰ μὲν οὖν διὰ ταῦτα ἢ δι' ἄλλο τι κουφίζονται, ἀφείσθω· συμβαίνειν δ' οὖν φαίνεται τὸ λεχθέν.
Traduction

Est-ce dans les succès que les amis sont plus nécessaires, ou dans les malheurs ? Dans les deux cas, en effet, ils sont recherchés: ceux qui sont dans le malheur ont besoin d'assistance, et ceux qui sont heureux ont besoin de personnes avec qui vivre, et à qui faire du bien ; car leur volonté est d'agir bien. Dès lors, la nécessité en est plus grande dans les malheurs — car il faut alors des amis utiles —, la beauté de l'amitié est supérieure dans les circonstances heureuses, et c'est pourquoi on aspire à l'amitié des hommes honnêtes; oui, c'est à eux qu'il faut choisir de faire du bien, et c'est avec eux qu'il faut choisir de passer du temps. La présence des amis est elle-même, en effet, agréable, aussi bien dans les succès que dans les revers: car les hommes tourmentés sont soulagés par la compassion de leurs amis. C'est pourquoi, on pourrait se demander si les amis prennent sur eux, pour ainsi dire, une partie de notre fardeau, ou si, dans la négative, leur présence, par le plaisir qu'elle procure, et la pensée qu'ils partagent notre douleur, allègent la peine que nous ressentons. Cela étant, que l'on soit soulagé par ce moyen ou par un autre, laissons de côté cette question; mais il apparaît que ce qui a été dit se produit réellement.


Quelques éléments d'explication

Le jardin des particules...

Une avalanche de γάρ : cette conjonction explicative fait de chaque phrase la suite logique de la précédente ; chez Aristote, la cause est le moteur de la pensée. Attention toutefois : γάρ peut aussi introduire une simple précision, secondaire mais qui répond à l’attente implicite du lecteur. Les «:» peuvent suffire à le traduire, mais aussi un «oui» ou un «donc». La valeur causale n’est donc pas toujours évidente.

Aristote utilise d’autres particules pour lier entre elles les étapes de son raisonnement : en particulier διό, employé avec ses deux acceptions («c’est pourquoi» et «parce que», plus rare) ; τε... τε... et καί... καί... mettent en parallèle les hommes heureux et les hommes malheureux, le bonheur et le malheur.

Quant à la parataxe μέν... δέ..., elle permet, dans le premier cas, d’opposer la nécessité (ἀναγκαιότερον) et la beauté (κάλλιον) ; dans le deuxième cas, elle articule les deux parties de la seconde hypothèse formulée par τις («on») : τοῦτο μὲν οὔ, «cela n’est pas», ἡ παρουσία δέ «et dans ce cas la présence…». La dernière parataxe oppose une alternative — mise de côté aussitôt après avoir été formulée (εἰ μὲν οὖν...) — à l’affirmation d’un constat (συμβαίνειν δέ...).

La particule δή (Ἀναγκαιότερον μὲν δὴ...), dont la valeur première est présentative («voilà…», «voilà bien…»), peut prendre une valeur «progressive», tout comme οὖν un peu plus loin. Δή peut se traduire ici par «dès lors». Les deux οὖν, à la fin de notre extrait, ne peuvent se traduire tous les deux par «donc». Le premier οὖν introduit une conclusion sous une forme presque incidente : «finalement, peu importe…» ; le second οὖν (συμβαίνειν οὖν...) apporte la conclusion véritable ; celle-ci nous ramène à l’expérience (φαίνεται).

La richesse des particules et des conjonctions grecques permet à Aristote de tisser son raisonnement tout en finesse, avec à la fois fermeté et subtilité.

Vue d’ensemble du raisonnement d’Aristote

Comme au début de chaque chapitre, Aristote pose une question initiale : ici, cette question est celle de la nécessité de l’amitié. Cette nécessité ne s’explique pas uniquement par les circonstances : l’amitié est naturelle chez l’homme, qui est un animal sociable. Cette conception de la nature humaine conduit au constat de la beauté de l’amitié ; cette beauté ne procède pas seulement du caractère désintéressé que peut prendre l'amitié — celle-ci pouvant être utile, voire nécessaire —, mais de sa conformité avec la nature humaine, au delà de toute considération utilitariste.

La fin de l'extrait le confirme : que le soulagement qu’apporte l’amitié dans l’adversité soit un soulagement presque matériel (l’ami se chargeant ὥσπερ βάρους «comme d’une partie d’un poids»), ou d’ordre psychologique (ἡ ἔννοια «la pensée» de la présence), le résultat est le même. La conclusion est empiriste : c’est l’expérience qui a le dernier mot ; chez Aristote, à la différence de Platon, la conviction qu’induit le constat n’est pas une connaissance inférieure.

Le caractère apparemment abstrait du raisonnement d’Aristote dissimule toutes sortes de situations, dont la littérature (l’histoire, l’épopée, la tragédie et la comédie) est riche. Dans la suite de ce chapitre, Aristote explore quelques situations, qu’il se contente d’esquisser – conservant un subtil équilibre entre le général et le particulier.


Extrait n°2 (chapitre 12, texte intégral)

Les amis doivent-il être utiles dans le malheur ?

Texte grec

Ἆρ' οὖν, ὥσπερ τοῖς ἐρῶσι τὸ ὁρᾶν ἀγαπητότατόν ἐστι καὶ μᾶλλον αἱροῦνται ταύτην τὴν αἴσθησιν ἢ τὰς λοιπὰς ὡς κατὰ ταύτην μάλιστα τοῦ ἔρωτος ὄντος καὶ γινομένου, οὕτω καὶ τοῖς φίλοις αἱρετώτατόν ἐστι τὸ συζῆν; Κοινωνία γὰρ ἡ φιλία, καὶ ὡς πρὸς ἑαυτὸν ἔχει, οὕτω καὶ πρὸς τὸν φίλον· περὶ αὑτὸν δ' ἡ αἴσθησις ὅτι ἔστιν αἱρετή, καὶ περὶ τὸν φίλον δή· ἡ δ' ἐνέργεια γίνεται αὐτῆς ἐν τῷ συζῆν, ὥστ' εἰκότως τούτου ἐφίενται. Καὶ ὅ ποτ' ἐστὶν ἑκάστοις τὸ εἶναι ἢ οὗ χάριν αἱροῦνται τὸ ζῆν, ἐν τούτῳ μετὰ τῶν φίλων βούλονται διάγειν· διόπερ οἳ μὲν συμπίνουσιν, οἳ δὲ συγκυβεύουσιν, ἄλλοι δὲ συγγυμνάζονται καὶ συγκυνηγοῦσιν ἢ συμφιλοσοφοῦσιν, ἕκαστοι ἐν τούτῳ συνημερεύοντες ὅ τι περ μάλιστ' ἀγαπῶσι τῶν ἐν τῷ βίῳ· συζῆν γὰρ βουλόμενοι μετὰ τῶν φίλων, ταῦτα ποιοῦσι καὶ τούτων κοινωνοῦσιν οἷς οἴονται συζῆν. Γίνεται οὖν ἡ μὲν τῶν φαύλων φιλία μοχθηρά – κοινωνοῦσι γὰρ φαύλων ἀβέβαιοι ὄντες, καὶ μοχθηροὶ δὲ γίνονται ὁμοιούμενοι ἀλλήλοις –, ἡ δὲ τῶν ἐπιεικῶν ἐπιεικής, συναυξανομένη ταῖς ὁμιλίαις· δοκοῦσι δὲ καὶ βελτίους γίνεσθαι ἐνεργοῦντες καὶ διορθοῦντες ἀλλήλους· ἀπομάττονται γὰρ παρ' ἀλλήλων οἷς ἀρέσκονται, ὅθεν « ἐσθλῶν μὲν γὰρ ἄπ' ἐσθλά ».
Traduction


Est-ce que, de même que pour les amants la vue est ce qu’il y a de plus désirable, et qu’ils préfèrent cette sensation aux autres – car c’est de celle-ci que l’amour tient son être et sa naissance –, de la même manière, la vie en commun doit être souhaitée par ceux qui s’aiment d’amitié ? Car l’amitié est une association, et elle est identique dans la relation à soi, et dans la relation à son ami : en ce qui concerne soi-même, la sensation d’exister doit être souhaitée, et en ce qui concerne son ami, également ; et l’amitié en acte prend sa naissance dans la vie en commun, c’est pourquoi c’est avec raison que les amis aspirent à celle-ci. Et ce qu’est l’être pour chacun, ou ce pour quoi il souhaite vivre, c’est à cela qu’il veut consacrer le temps qu’il passe avec ses amis ; c’est pour cette raison que les uns boivent entre eux, que les autres jouent aux dés, d’autres encore s’exercent à la gymnastique, chassent, ou philosophent ensemble, chacun passant ses journées à se consacrer à l’activité qu’il préfère dans la vie ; car, puisqu’ils veulent partager leur vie avec leurs amis, ils s’adonnent et participent à ce qu’ils pensent être le ciment de la vie en commun. Il en découle que l’amitié des hommes fourbes est une amitié vile – car ils partagent des fourberies, du fait de leur inconstance, et les hommes vils deviennent semblables les uns aux autres – , alors que celle des hommes honnêtes est honnête, car elle s’accroît par les relations qu’ils ont entre eux ; et ils semblent même devenir meilleurs, par les actes qu’ils produisent, et par leurs corrections réciproques ; car ils se façonnent mutuellement sur les points qui leur plaisent, d’où le proverbe : « des bons viennent les biens ».

Quelques éléments d'explication

L’amitié et l’amour

La question du σύζειν se pose dans les mêmes termes pour l’amitié que pour l’amour. Au départ, il y a la vision (τὸ ὁρᾶν), et la sensation (ou perception, ἡ αἴσθησις). Dans le cas de l’amitié, cette sensation est celle de l’existence, ἡ αἴσθησις ὅτι ἔστιν ; et cette sensation est à la fois celle de l’existence de l’autre, et celle de sa propre existence, l’amitié commençant par soi-même (Éthique à Nicomaque, IX. 4). La φιλία, loin d’être un concept abstrait, ou même un « sentiment », est d’abord sensation, la sensation d’une présence (παρουσία, voir le texte précédent). Certes, Aristote ne dit pas que l’absence scelle la fin de l’amitié ; mais celle-ci trouve son accomplissement, c’est-à-dire son sens, dans la présence.

Amitié et puissance et amitié en acte

Cet « accomplissement », c’est l’« acte », ἐνέργεια, notion importante dans la philosophie d’Aristote. Il réalise l’amitié en puissance ; c'est pourquoi il est le sens même de l’amitié, celui qui la fait passer de la puissance à l’actualité. Pour le montrer, Aristote prend quelques exemples (la boisson, le jeu de dés, la gymnastique, la chasse, la philosophie) ; curieusement, la philosophie n’est qu’un élément parmi d’autres dans cette énumération. L’amitié n’est pas l’apanage des sages !

Choisir de vivre...

Les termes qui traduisent un choix, un désir, un plaisir, une volonté (αἱροῦνται qui apparaît deux fois, αἱρετώτατον, αἱρετή, ἐφίενται, βούλονται, βουλόμενοι, ἀγαπητότατόν, ἀγαπώσι, ἀρέσκονται) sont nombreux ; toutes ces notions se rejoignent. Pour être naturelle, l'amitié n’en doit pas moins faire l’objet d’un choix : sinon, elle risque de rester puissance (δύναμις) sans acte. D’où la nécessité d’une éducation, qui permet à l’homme, selon Aristote, de réaliser pleinement sa nature.

Le terme de κοινωνία (association, communauté), auquel Aristote assimile la φιλία (l’amitié), ne doit donc pas surprendre, et il correspond à l’analyse que Benvéniste développe au sujet de l’amitié dans le Vocabulaire des institutions européennes : la φιλία est d’abord un lien très fort qui unit l’individu à un groupe, c’est un « engagement mutuel de nature contraignante », « l’accomplissement des actes positifs qu’implique le pacte d’hospitalité mutuelle ». Il faut relever néanmoins une nuance de taille : l’amitié chez Aristote suppose avant tout un désir, qui est l’expression même de la nature.

Comme chez Platon, l’amitié ne peut unir que des ἐσθλοί, des hommes de bien – mais à la perspective idéaliste de Platon, s’oppose une vision pragmatique, qui privilégie la sensation et le désir.

© François Gadeyne.