| Éthique à Nicomaque, livre IX, chap. 4 |
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Διαφέρονται γὰρ ἑαυτοῖς, καὶ ἑτέρων μὲν ἐπιθυμοῦσιν, ἄλλα δὲ βούλονται, οἷον οἱ ἀκρατεῖς· αἱροῦνται γὰρ, ἀντὶ τῶν δοκούντων ἑαυτοῖς ἀγαθῶν εἶναι, τὰ ἡδέα βλαβερὰ ὄντα· οἳ δ' αὖ διὰ δειλίαν καὶ ἀργίαν ἀφίστανται τοῦ πράττειν ἃ οἴονται ἑαυτοῖς βέλτιστα εἶναι. Οἷς δὲ πολλὰ καὶ δεινὰ πέπρακται , καὶ διὰ τὴν μοχθηρίαν μισοῦνται, καὶ φεύγουσι τὸ ζῆν, καὶ ἀναιροῦσιν ἑαυτούς. Ζητοῦσί τε οἱ μοχθηροὶ μεθ' ὧν συνημερεύσουσιν, ἑαυτοὺς δὲ φεύγουσιν· ἀναμιμνήσκονται γὰρ πολλῶν καὶ δυσχερῶν, καὶ τοιαῦθ' ἕτερα ἐλπίζουσι, καθ' ἑαυτοὺς ὄντες, μεθ' ἑτέρων δ' ὄντες ἐπιλανθάνονται. Οὐδέν τε φιλητὸν ἔχοντες, οὐδὲν φιλικὸν πάσχουσι πρὸς ἑαυτούς. Οὐδὲ δὴ συγχαίρουσιν οὐδὲ συναλγοῦσιν οἱ τοιοῦτοι ἑαυτοῖς· στασιάζει γὰρ αὐτῶν ἡ ψυχή, καὶ τὸ μὲν διὰ μοχθηρίαν ἀλγεῖ, ἀπεχόμενόν τινων, τὸ δ' ἥδεται, καὶ τὸ μὲν δεῦρο, τὸ δ' ἐκεῖσε ἕλκει ὥσπερ διασπῶντα. Εἰ δὲ μὴ οἷόν τε ἅμα λυπεῖσθαι καὶ ἥδεσθαι, ἀλλὰ μετὰ μικρόν γε λυπεῖται ὅτι ἥσθη, καὶ οὐκ ἂν ἐβούλετο ἡδέα ταῦτα γενέσθαι αὑτῷ· μεταμελείας γὰρ οἱ φαῦλοι γέμουσιν. Οὐ δὴ φαίνεται ὁ φαῦλος οὐδὲ πρὸς ἑαυτὸν φιλικῶς διακεῖσθαι, διὰ τὸ μηδὲν ἔχειν φιλητόν. Εἰ δὴ τὸ οὕτως ἔχειν λίαν ἐστὶν ἄθλιον, φευκτέον τὴν μοχθηρίαν διατεταμένως καὶ πειρατέον ἐπιεικῆ εἶναι· οὕτω γὰρ καὶ πρὸς ἑαυτὸν φιλικῶς ἂν ἔχοι καὶ ἑτέρῳ φίλος γένοιτο. |
En effet, ils ne s’accordent pas avec eux-mêmes, et si leurs désirs les portent d’un côté, leur volonté les mène ailleurs, comme ceux qui ne se maîtrisent pas; car ils choisissent, plutôt que ce qui leur semble bon, ce qui leur est agréable tout en leur étant nuisible ; mais d’autres, de leur côté, par paresse et par inaction, renoncent à accomplir ce qu’ils considèrent comme très bon pour eux-mêmes... Ceux qui commettent de nombreux crimes, et que leur perversité fait détester, fuient la vie, et se détruisent eux-mêmes. Les hommes pervers cherchent avec qui passer leurs jours, et ils se fuient eux-mêmes; car ils ont dans leur mémoire de nombreuses horreurs, et ils en prévoient d’autres du même genre, quand ils sont face à eux-mêmes, alors qu’en compagnie d’autres hommes, ils les oublient. Comme ils n’ont rien d’aimable, ils ne ressentent rien d'amical pour eux-mêmes. Dès lors, de tels hommes ne partagent ni joie, ni souffrance avec eux-mêmes ; car leur âme est en dissension, et une partie, privée de certains biens, souffre de sa perversité, tandis que l’autre en est contente : et, tirés tantôt dans une direction, tantôt dans l'autre, ils sont pour ainsi dire déchirés. Or, s’il est vrai qu’il n’est pas possible d’être à la fois chagriné et content, mais que le chagrin suit de peu le plaisir, dont il découle, ils ne voudraient même pas avoir connu ces plaisirs ; car les hommes vils sont pleins de remords. Il semble donc que l’homme vil n'ait de dispositions amicales pas même à son propre égard, pour la raison qu’il n’a rien d’aimable. Dès lors, s'il est vrai qu'un tel état est extrêmement misérable, il faut fuir la perversité de toutes ses forces, et tâcher d’être honnête ; c’est de cette façon, en effet, que l’on pourrait témoigner de l’amitié pour soi-même, et devenir un ami pour autrui. |
Explication
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Aristote développe ici une des plus belles idées de l'Éthique à Nicomaque : l'amitié, qui est le ciment de la vie en société, est d'abord accord avec soi-même; et symétriquement, il affirme que «l'ami est un autre soi-même» (ἔστι [...] ὁ φίλος ἄλλος αὐτός). L’«honnête» homme (ἐπιεικής) vit donc dans la concorde avec lui-même, comme avec ses amis. Il en va bien différemment des φαῦλοι, des hommes «vils», dont Aristote explore ici les tiraillements intérieurs... |
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La réflexion d'Aristote sur l'amitié est fondatrice dans la réflexion éthique et politique occidentale. Au treizième siècle, Thomas d'Aquin reprendra les thèses d'Aristote pour les accorder avec la révélation biblique : «L'homme étant naturellement un animal social, il a besoin d'être aidé par d'autres hommes pour atteindre sa fin propre. [...] Donc, par la loi de Dieu, qui dirige les hommes vers leur fin, est prescrit en nous un amour mutuel.» (Somme contre les gentils, III, 117, §4. Trad. de V. Aubin. C'est moi qui souligne.). Saint Thomas fait du péché originel la cause du désordre qui est naturellement en l'homme ; ce faisant, il s'éloigne de la philosophie d'Aristote, qu'il retrouve néanmoins partiellement, en identifiant les plaisirs aux «biens corporels», qu'il oppose aux «biens spirituels» : «le désordre qui est en l'homme fait qu'il n'estime pas les choses selon ce qu'elles sont, mais préfère les corporelles aux spirituelles.» (ibidem, III, 141, §7). La pensée aristotélicienne sur l'amitié a marqué durablement la littérature, en particulier aux seizième et dix-septième siècles, où Aristote et Saint Thomas sont très lus. Vingt siècles après la comédie nouvelle (le Bourreau de lui-même de Térence, Heautontimoroumenos, est imité d'une comédie de Ménandre, lui-même disciple de Théophraste, le successeur d'Aristote à la tête de l'école péripatéticienne), le théâtre de Molière met en scène des conflits qui, chez ses personnages les plus profonds, proviennent d'un désordre intérieur. «Mon plus grand ennemi se rencontre en moi-même», reconnaît Dom Garcie de Navarre... La princesse d'Élide s'adresse à elle-même ce discours : « Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches, attaque-moi visiblement... » Et dans Le Misanthrope, Célimène dit d'Alceste : «Il prend, contre lui-même, assez souvent, les armes». La conception d'un homme ennemi de lui-même est une des plus riches qui soient, moralement et psychologiquement. Lectures en ligne
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© François Gadeyne.