par Fanny Gressier
| Confessions, IV. 8 |
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Post paucos dies me absente repetitur febribus et defungitur. Quo dolore contenebratum est cor meum, et quidquid aspiciebam mors erat. et erat mihi patria supplicium et paterna domus mira infelicitas, et quidquid cum illo communicaueram, sine illo in cruciatum immanem uerterat. Expetebant eum undique oculi mei, et non dabatur ; et oderam omnia, quod non haberent eum, nec mihi iam dicere poterant : «ecce veniet», sicut cum uiueret, quando absens erat. Factus eram ipse mihi magna quaestio et interrogabam animam meam, quare tristis esset et quare conturbaret me ualde, et nihil nouerat respondere mihi. Et si dicebam : «spera in deum», iuste non obtemperabat, quia uerior erat et melior homo, quem carissimum amiserat, quam phantasma, in quod sperare iubebatur. Solus fletus erat dulcis mihi et successerat amico meo in deliciis animi mei. Et nunc, domine, iam illa transierunt, et tempore lenitum est vulnus meum. Possumne audire abs te, qui veritas es, et admouere aurem cordis mei ori tuo, ut dicas mihi, cur fletus dulcis sit miseris ? An tu, quamuis ubique adsis, longe abiecisti a te miseriam nostram, et tu in te manes, nos autem in experimentis uoluimur ? Et tamen nisi ad aures tuas ploraremus, nihil residui de spe nostra fieret. Vnde igitur suauis fructus de amaritudine uitae carpitur : gemere et flere et suspirare et conqueri ? An hoc ibi dulce est, quod speramus exaudire te ? Recte istud in precibus, quia desiderium perueniendi habent. Num in dolore amissae rei et luctu, quo tunc operiebar ? Neque enim sperabam reuiuescere illum aut hoc petebam lacrimis, sed tantum dolebam et flebam. Miser enim eram et amiseram gaudium meum. An et fletus res amara est et prae fastidio rerum, quibus prius fruebamur, et tunc, ab eis abhorremus, delectat ? |
« Quelques jours plus tard, en mon absence, les accès de fièvre le reprennent et il meurt. Cette douleur enténèbra mon cœur ; tout ce que je voyais n’était que mort. Ma patrie m’était un supplice, la maison paternelle un étonnant malheur ; tout ce que j’avais partagé avec lui, sans lui s’était changé en affreux tourment. Partout mes yeux le recherchaient sans qu’il me fût donné ; je détestais tous les objets — parce qu’ils ne le contenaient pas et ne pouvaient plus me dire comme de son vivant quand il n’était pas là : «Voici qu’il va venir». J’étais devenu pour moi-même une grande énigme ; j’interrogeais mon âme : pourquoi était-elle triste ? pourquoi créait-elle en moi un trouble violent ? et elle n’avait rien à me répondre. Si je lui disais : «Espère en Dieu», elle n’obéissait pas, et elle avait raison, car l’homme très cher qu’elle avait perdu était plus réel et meilleur que le fantôme en qui on lui demandait d’espérer. Seuls les pleurs m’étaient doux et ils avaient dans mon cœur remplacé mon ami. Et maintenant, Seigneur, cela est passé, le temps a apaisé ma blessure. Puis-je apprendre de Toi qui es la vérité, approcher de ta bouche l’oreille de mon cœur, que Tu me dises pourquoi les pleurs sont doux aux malheureux ? Serait-ce que, bien que Tu sois partout, Tu as rejeté loin de Toi notre misère, Tu restes en Toi-même, tandis que nous, nous sommes ballottés dans les épreuves ? Et pourtant si nous ne faisions pas monter vers tes oreilles nos plaintes, rien ne nous resterait de notre espérance. D’où vient donc que l’on cueille à l’amertume de la vie un fruit savoureux : gémir, pleurer, soupirer, se plaindre ? Serait-ce doux parce que nous espérons que Tu l’entendes ? Ceci est juste pour les prières parce qu’elles ont le désir de te parvenir. Mais dans la douleur d’une perte, dans le deuil dont j’étais alors écrasé ? Car je n’espérais pas qu’il revienne à la vie, mes larmes ne le demandaient pas, je ne faisais que souffrir et pleurer. J’étais malheureux, j’avais perdu ma joie. Serait-ce que les pleurs sont à la fois amertume et plaisir- plaisir à cause du dégoût des objets dont nous jouissions auparavant et qui, alors, nous inspirent de l’aversion ?» |
Explication
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Âgé d’une vingtaine d’années, après un séjour comme étudiant à Carthage, Augustin est revenu en 373 dans sa ville natale, Thagaste, y faire ses débuts de professeur ; il y a retrouvé un camarade d’école et s’est lié avec lui d’une très vive amitié. Cet ami tombe malade, semble aller mieux et meurt brusquement. Un quart de siècle plus tard, Augustin se penche sur cet épisode particulièrement douloureux qui a marqué cette période de sa jeunesse ; il retrouve ses réactions devant ce choc et s’efforce également de les comprendre. |
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Dans ce passage, Augustin fait partager à son lecteur la violence d’une souffrance qu’il rend directement sensible. Sa simplicité et sa sobriété dans l’évocation de la douleur nous la font éprouver. Son évolution spirituelle est également perceptible dans le contraste entre le Dieu auquel il enjoignait à son âme de croire et le Seigneur à qui désormais il s’adresse en toute confiance. S’y ajoute une lucidité très vive dans l’analyse des faits psychologiques : vanité des efforts de raisonnement, mais aussi saveur des larmes. Augustin nous ouvre au mystère du deuil et la perspicacité dont il fait preuve à propos de sa réaction de malheureux parmi les malheureux a sans doute une portée qui dépasse infiniment l’adolescent de Thagaste. |
© Fanny Gressier-Danset.