Balzac, Gobseck, 1830
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« Exploration audacieuse de la face cachée des êtres et des choses » (Philippe Berthier, introduction à Gobseck, édition GF), la nouvelle de Balzac affiche – selon l’antique alliage du beau et de l’utile – le profit moral qu’il prétend apporter, par la bouche du personnage de Derville, dont le récit répond aux avertissements de Mme de Grandlieu à sa fille.
Sous les apparences de l’utilité morale, ce récit à l’intérieur du récit est une mise en scène prodigieusement efficace d’un usurier dont le pouvoir dépasse les frontières entre le bien et le mal, et qui exerce sur la société parisienne – ainsi que sur les narrataires, Mme de Grandlieu et sa fille – une irrésistible force magnétique. C’est à tel point qu’au beau milieu du récit, la comtesse de Grandlieu envoie Camille dans sa chambre... tout en récriminant contre le style de prédicateur que prend Derville (édition GF p. 110) ! Le récit trouve ainsi en lui-même les limites de sa portée morale.
L’or est l’unique assise du personnage, mais cette assise – étalon pour les monnaies à l’époque, aujourd’hui encore « valeur refuge »... – lui confère son invulnérabilité. « Si vous aviez vécu autant que moi, a-t-il dit à Derville, vous sauriez qu’il n’est qu’une seule chose matérielle dont la valeur soit assez certaine pour qu’un homme s’en occupe. Cette chose... c’est l’OR. » (p. 81, c’est moi qui souligne). Gobseck n’a pas l’amour de l’or comme le père Grandet : car l’or est tout simplement sa substance, au point de déteindre sur sa peau, au moment où il meurt (« Il a jauni comme un citron », apprend la portière à Derville). Partie intégrante de son être et de sa chair, l’or prend vie dans le délire de Gobseck : « J’ai cru voir ma chambre pleine d’or vivant et je me suis levé pour en prendre. À qui tout le mien ira-t-il ? » En cet ultime instant, le métal et la chair vivante se confondent, révélant ainsi l’essence même du personnage.
Pourtant, en fouillant sa maison, Derville va trouver tout autre chose que de l’or – qui, lui, se trouve à la banque.... « Dans la chambre voisine de celle où Gobseck était expiré, se trouvaient des pâtés pourris, une foule de comestibles de tout genre et même de coquillages, des poissons qui avaient de la barbe et dont les diverses puanteurs faillirent m’asphyxier. Partout fourmillaient des vers et des insectes... », p. 126). C’est l’envers du décor, la « face cachée » de l’univers de Gobseck.
Mais le décor et son envers, au terme de la nouvelle, ne font qu’un : la richesse de Gobseck apparaît alors sous les formes de la manducation. « Foi d’honnête homme, me disait la portière, [...] je crois qu’il avale tout sans que cela le rende plus gras » (p. 124-125) – et le nom même de Gobseck (gobe sec) prend alors tout son sens. En outre, dans ses dernières paroles, l’usurier invite Derville, devenu son exécuteur testamentaire, à manger sa fortune : « prends ce que tu voudras, mange : il y a des pâtés de foie gras, des balles de café, des sucres, des cuillers d’or. » – et dans cette phrase se mêlent la nourriture et l’or.
Plus profondément encore, Balzac donne à Gobseck une part de son génie d’artiste et d’observateur. Fort de la philosophie qu’il tire de son activité d’usurier, il devient presque l’égal du romancier : « Voyons l’existence plus haut qu’ils [les parisiens] ne la voient. [...] Il existe une curiosité, prétendue noble, de connaître les secrets de la nature ou d’obtenir une certaine imitation de ses effets. N’est-ce pas, en deux mots, l’Art ou la Science, la Passion ou le Calme ? Hé bien, toutes les passions humaines agrandies par le jeu de vos intérêts sociaux viennent parader devant moi qui vis dans le calme. Puis, votre curiosité scientifique, espèce de lutte où l’homme a toujours le dessous, je la remplace par la pénétration de tous les ressorts qui font mouvoir l’Humanité. En un mot, je possède le monde sans fatigue, et le monde n’a pas la moindre emprise sur moi. » Gobseck n’exprime-t-il pas ici l’idéal balzacien ? Comme Balzac, romancier et moraliste (1), il pénètre « tous les replis du cœur humain » (expression topique, habituelle chez les moralistes). Gobseck attire à lui tout l'univers parisien, dont il consomme le spectacle, qu'il assimile, qu'il digère. C'est un personnage-monde...
Ainsi pour Gobseck, personnage-monde, le monde n’est pas un songe, mais un théâtre (« Hier, une tragédie [...]. Demain, une comédie [...] », p. 89) ; et devant lui défileront en effet, sous les yeux de Derville – donc, grâce à son récit, sous les yeux de Mme de Grandlieu et de Camille, et sous les yeux du lecteur – Anastasie de Restaud et son amant, puis son époux le comte.
Ce sont ces jouissances artistiques, mais jouissances du vrai (tout Balzac est là !), qui font la singularité de ce personnage par ailleurs totalement et constamment intéressé. « Ce petit vieillard sec – commente Derville – avait grandi. Il était changé à mes yeux en une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l’or » (p. 90). Grâce à Derville, narrateur intra- et homodiégétique, spectateur fasciné de la vie de Gobseck, l’usurier peut entrer dans l’imaginaire du lecteur, car réel et fantastique se rejoignent : « Je me souviens de ne m’être endormi que très tard. Je voyais des monceaux d’or autour de moi » (p. 90). Le pouvoir de l’or devient ainsi une puissance « fantastique », au sens littéral du terme, c’est-à-dire que ses lois sont les lois de l’imagination.
Si Gobseck présente toutes les apparences de la toute-puissance, il est revanche incapable de transmettre quoi que ce soit, ce qui est le comble du pouvoir. Il est, dans Paris et dans le récit, un pôle magnétique qui attire tout, une force irrésistible d’attraction, qui engouffre, absorbe, engloutit, mais ne donne jamais rien. Il profite de l’erreur fatale de la comtesse de Restaud, à la mort de son époux, pour conserver la propriété de tous les biens du défunt comte. Sans véritable héritier (sauf une lointaine parente, dont il ne se soucie pas, et que Derville va devoir chercher), il n’aura pas à accomplir le devoir de restituer à Ernest de Restaud les biens qui lui reviennent à sa majorité, car Balzac le fait mourir avant cette échéance...
Ainsi Gobseck, personnage autonome, dramaturge et presque démiurge, répondant du romancier au sein même de l’œuvre, noue et dénoue les destinées. C’est si vrai que c'est parmi la clientèle de l’usurier que Derville rencontre sa future épouse, Fanny...