Maurice Blanchot, L'Espace littéraire

       Références

Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, 1955

       Sur la toile...


L'essai commence par l'approche d'une « solitude essentielle », celle de l'écrivain : l'écriture, où « tout est parole », où « toute réalité se dissout », soustrait en effet l'auteur à la vie commune, au monde, et le livre à ses interrogations. L'écriture est irrésistible, mais en même temps maintient toujours l'auteur à distance de son but, à distance de l'œuvre, toujours inachevée, toujours recommencée, toujours inquiète : l'œuvre comme « commencement infini ».

Plus encore : l'écrivain est lui-même écrit par l'œuvre, déterminé (en tant qu'écrivain, non en tant qu'homme) par son écriture. Cette hypothèse, qui inverse la perspective habituelle, situe l'œuvre comme origine, au lieu de considérer l'auteur comme l'origine de l'œuvre. Cette perspective paradoxale, aussi injustifiable soit-elle, explique à elle seule l'attitude de quelques immenses auteurs, comme Mallarmé, Kafka ou Rilke, ou encore l'écriture automatique des surréalistes. Nous pourrions aussi ajouter Pérec ou Beckett, mais les implications de cette pensée dépassent largement le cadre des auteurs proprement « néantistes » (N. Huston). Philosophiquement, l'idée de puissance du négatif vient, principalement, de Hegel, de Nietzsche et de Heidegger.

Une fois saisi par l'écriture, dessaisi de lui-même, l'auteur, de Je devenu Il, vit la négation comme une affirmation, l'extériorité comme intérieure (c'est, à proprement parler, l'« extase »), l'avenir comme passé, la mort comme une vie, l'absence (« l'absence qu'on voit parce qu'aveuglante ») comme une présence.

L'« espace » dessiné par l'écriture, comme un trou noir dans l'existence humaine, est l'espace où le néant existe ; non pas comme un refuge, une mort ou un nuit apaisantes, mais une mort, une nuit dans lesquelles l'âme reste perpétuellement insatisfaite, le désir perpétuel de trouver enfin le néant pour le dominer, et l'échec perpétuel qui fait toute la beauté et la fascination de l'œuvre. C'est un espace sans espace, un temps hors du temps.

Cette mort, cette nuit, ce néant, c'est l'œuvre elle-même, en tant qu'origine toujours recherchée, et jamais atteinte, une pure extériorité qui est en même temps une pure intériorité, une disparition qui s'impose à l'esprit avec la force absolue de la passion... Car le sujet écrivant, une fois disparu comme sujet (avec ses sentiments, ses opinions, son histoire, son langage, etc.), laisse place à toutes les possibilités, et l'impossible lui-même devient possible (« C'est en postulant l'impossible que l'artiste se procure tout le possible », écrit Gœthe, cité par Blanchot). La conscience de la mort est en même temps celle d'une infinie liberté, parce qu'elle est « notre don de disparaître » : c'est une liberté proprement humaine, infinie parce que jamais accomplie, humaine parce qu'au delà de l'humain. C'est la capacité de faire exister — comme objet de désir, tout au moins — le non-être; le poète Orphée, dans la mythologie grecque, figure à merveille cette liberté terrifiante et fascinante : celle d'accomplir l'impossible, de trouver l'amour aux enfers, pour le perdre aussitôt... Et cet échec lui-même est sublime; c'est de cet échec qu'est fait le chant d'Orphée.

À tous les a-priori en matière de littérature, et notamment au lieu commun selon lequel l'auteur écrit pour vaincre la mort, Blanchot oppose une mort qui gouverne l'écriture ; non pas une mort léthargique (ce n'est pas de sommeil qu'il s'agit), ni un suicide (il ne s'agit pas d'en finir, mais, au contraire, de ne jamais en finir), mais une force agissante, éveillée, allègre. Cette transcendance du néant permet à Blanchot de penser autrement le lieu commun de l'inspiration : « Elle n'a pas besoin des ressources du monde, ni du talent ».