Le groupe parnassien et son histoire
Avant d'être une esthétique, le Parnasse est un groupe de poètes (parmi eux : Gautier, Leconte de Lisle, mais aussi Mendès, Banville, Heredia, Coppée, Dierx, etc.), dont l'histoire fut parfois mouvementée. La vie littéraire de ce groupe s'organise autour de revues, de publications collectives ; elle se développe dans quelques salons animés par les personnalités emblématiques de ce mouvement. Parmi ces personnalités émergent successivement deux figures phares : celle de Catulle Mendès, puis celle de Leconte de Lisle.
Parnasse et romantisme
La poétique parnassienne n’est pas étrangère au romantisme ; certains de ses aspects se situent dans la continuité de celui-ci :
- Chronologiquement, la transition entre les deux mouvements n'a rien de brutal : d'abord, le romantisme français se distingue par une remarquable longévité ; d'autre part, la sensibilité qui donne naissance au Parnasse se constitue de manière progressive, dans les années 1840-1850.
- Certains poètes parnassiens se sont illustrés dès les années 1830, en pleine période romantique ; c'est le cas, en particulier, de Théophile Gautier. Banville, qui est parnassien, ou Baudelaire, que la plupart des Parnassiens admirent, se considèrent encore comme romantiques, et l'œuvre de Sully Prudhomme comporte des aspects romantiques indiscutables.
- La sacralisation du discours poétique se prolonge (« si la Poésie est souvent une expiation, le supplice est toujours sacré », écrit Leconte de Lisle dans la préface de ses Poèmes antiques, en 1852).
- Le Parnasse ne conteste pas les enrichissements apportés par la romantisme à la versification ; il les prolonge, et en explore bien d'autres.
- Le sentiment de « déréliction » romantique trouve également son prolongement, surtout chez Leconte de Lisle où il est poussé jusqu’au nihilisme. La solitude du poète débouche alors sur l’anéantissement du sujet.
Leconte de Lisle, Poèmes barbares, « Fiat nox » (1862)
L’universelle mort ressemble au flux marin
Tranquille ou furieux, n’ayant hâte ni trêve,
Qui s’enfle, gronde, roule et va de grève en grève,
Et sur les hauts rochers passe soir et matin.
Si la félicité de ce vain monde est brève,
Si le jour de l’angoisse est un siècle sans fin,
Quand notre pied trébuche à ce gouffre divin,
L’angoisse et le bonheur sont le rêve d’un rêve.
Ô cœur de l’homme, ô toi, misérable martyr,
Que dévore l’amour et que ronge la haine,
Toi qui veux être libre et qui baises ta chaîne !
Regarde ! Le flot monte et vient pour t’engloutir !
Ton enfer va s’éteindre, et la noire marée
Va te verser l’oubli de son ombre sacrée.
Louis Ménard, Rêveries d'un païen mystique, « Nirvana » (1876)
L'universel désir guette comme une proie
Le troupeau des vivants ; tous viennent tour à tour
À sa flamme brûler leurs ailes, comme, autour
D'une lampe, l'essaim des phalènes tournoie.
Heureux qui sans regret, sans espoir, sans amour,
Tranquille et connaissant le fond de toute joie,
Marche en paix dans la droite et véritable voie,
Dédaigneux de la vie et des plaisirs d'un jour !
Néant divin, je suis plein du dégoût des choses ;
Las de l'illusion et des métempsycoses,
J'implore ton sommeil sans rêve ; absorbe-moi,
Lieu des trois mondes, source et fin des existences,
Seul vrai, seul immobile au sein des apparences ;
Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi !
|
La doctrine
Une doctrine parnassienne se dessine dans les articles, discours ou préfaces, en particulier ceux de Leconte de Lisle (textes rassemblés en 1971 par Edgard Pich, aux Belles Lettres). Dans ces textes, deux cibles se distinguent principalement :
- l’utilité de la poésie. Pour Leconte de Lisle la poésie n’a pas à être utile ; pour Théophile Gautier, l’utilité de la poésie est son inutilité même.
- la poésie comme expression du sentiment.
Le lexique de Leconte de Lisle reprend la traditionnelle théorie des trois styles : « Le clairon de l’archange ne se laisse pas emboucher comme une trompette de carrefour », écrit-il dans Les Poètes contemporains. Par le privilège accordé au sublime, la poésie se rapproche de l’épopée (les Poèmes antiques et les Poèmes barbares rivalisent sur ce terrain avec la Légende des siècles de Victor Hugo). Néanmoins, il ne faut pas négliger, dans le mouvement parnassien, l’existence d’une poésie humoristique, légère, fantaisiste (chez Banville par exemple).
Il est d'autres critères qui permettent de discerner les contours d'une esthétique et d'une poétique parnassiennes :
- Le Parnasse accompagne les progrès de la science, et l'expression du positivisme. La poésie se veut connaissance (« nous sommes une génération savante », écrit Leconte de Lisle dans la préface aux Poèmes antiques, en 1852 ; et un peu plus loin : « L’art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l’intelligence, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à ce se confondre. »). Non seulement elle est à la recherche de ses propres lois, mais elle atteste aussi et traduit une curiosité pour les sciences, les arts, les religions. Toutefois, cette curiosité conduit la plupart des Parnassiens à s'éloigner du monde présent, par un exotisme dans le temps (l'hellénisme par exemple) ou dans l'espace. En cela, la Parnasse accentue une caractéristique de la littérature du dix-neuvième siècle, généralement peu satisfaite de son temps.
Théodore de Banville, Les Exilés, « Penthésilée » (1867)
Quand son âme se fut tristement exhalée
Par la blessure ouverte, et quand Penthésilée,
Une dernière fois se tournant vers les cieux,
Eut fermé pour jamais ses yeux audacieux,
Des guerriers, soutenant son front pâle et tranquille,
L'apportèrent alors sous les tentes d'Achille.
On détacha son casque au panache mouvant
Qui tout à l'heure encor frissonnait sous le vent,
Et puis on dénoua la cuirasse et l'armure,
Et, comme on voit le coeur d'une grenade mûre,
La blessure apparut, dans la blanche pâleur
De son sein délicat et fier comme une fleur.
La haine et la fureur crispaient encor sa bouche,
Et sur ses bras hardis, comme un fleuve farouche
Se précipite avec d'indomptables élans,
Tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants.
Le divin meurtrier regarda sa victime.
Et, tout à coup sentant dans son coeur magnanime
Une douleur amère, il admira longtemps
Cette guerrière morte aux beaux cheveux flottants
Dont nul époux n'avait mérité les caresses,
Et sa beauté pareille à celle des Déesses.
[...]
Ce poème fait partie d'un dossier consacré aux Amazones, sur Musagora.
|
- Le sujet s'efface au profit de l'objet-poème ; l'écriture poétique est avant tout une matière. Cette conception du poème a valu aux Parnassiens le qualificatif d'« impassibles ». Ils utilisent les formes fixes (sonnet, mais aussi madrigal, rondeau, rondel, ballade, etc.) qui font du poème un bel objet, ouvragé, ciselé; l'écriture se rapproche ainsi des arts plastiques, de la statuaire en particulier. En elle le sentiment se tait, comme le suggère le titre d'un recueil de poèmes de Léon Dierx, Les Lèvres closes.
- Tout sentiment n'est pas exclu de la poésie parnassienne ; mais les préoccupations formelles l'emportent en général sur toute autre considération (« En art la forme est tout », écrit Banville en 1863 – cette formule s'oppose à celle de Hugo, « Tout est sujet », dans la préface des Orientales...). Elles l'emportent en particulier sur l'inspiration: « L'art pour l'art oppose [...] une volonté de rationalisation à l'esthétique romantique de l'inspiration » (Yann Mortelette). Avec le romantisme, l'esthétique l'emportait sur la poétique ; le Parnasse rend à la poétique la place qui lui était dévolue dans la littérature classique. En ce sens, le Parnasse est un néo-classicisme.
Théophile Gautier, Émaux et camées, « L'Art » (1852)
Oui, l'oeuvre sort plus belle
D'une forme au travail
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
[...]
Tout passe. – L'art robuste
Seul a l'éternité,
Le buste
Survit à la cité.
[...]
Les dieux eux-mêmes meurent,
Mais les vers souverains
Demeurent
Plus forts que les airains.
Sculpte, lime, ciselle ;
Que ton rêve flottant
Se scelle
Dans le bloc résistant !
Baudelaire, Les Fleurs du mal, « La Beauté » (1857)
Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.
Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige à la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'austères études;
Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!
Sully Prudhomme, Les Vaines tendresses, « La Beauté » (1875)
[...]
Je porte envie au statuaire
Qui t' admire sans âcre amour,
Comme sur le lit mortuaire
Un corps de vierge, où le suaire
Sanctifie un parfait contour.
[...]
Sully Prudhomme, Stances et Poèmes, « La Forme » (1865)
[...]
Et le fond demeure pareil :
Que l'univers s'agite ou dorme,
Rien n'altère sa masse énorme ;
Ce qui périt, fleur ou soleil,
N'en est que la changeante forme.
Mais la forme, c'est le printemps :
Seule mouvante et seule belle,
Il n'est de nouveauté qu'en elle ;
C'est par les formes de vingt ans
Que rit la matière éternelle !
[...]
|
- L'art authentique ne se soucie pas d'être utile : l'« impassibilité » parnassienne s'oppose à l'engagement des poètes romantiques dans leur siècle. Les Parnassiens, partisans de « l'art pour l'art », ne s'opposent pas seulement à l'idée d'un « art pour le progrès » – dont le principal défenseur est Victor Hugo –; ils refusent de soumettre la poésie à une visée morale ou apologétique, ce qui leur vaut les foudres de Barbey d'Aurevilly par exemple, au nom d'une littérature catholique : pour lui et pour quelques autres, le culte de la forme est un signe de décadence.
- La beauté désintéressée, aristocratique, de l'œuvre, donne certes au poète une place à part (« L'art pour l'art, c'est l'art pour les artistes », selon Yann Mortelette) ; mais surtout, elle participe de l'idée que l'œuvre est autonome – celle-ci étant à elle-même sa propre fin. Cette notion, qui trouvera chez Mallarmé une forme d'aboutissement, est caractéristique de la modernité poétique ; elle est préparée par les réflexions philosophiques sur le beau et sur l'art, au siècle des Lumières et au dix-neuvième siècle (Y. Mortelette, p. 76-79).
Bibliographie indicative (et partielle...)
- Œuvres critiques
Yann Mortelette, Histoire du Parnasse, Fayard, 2005. Cet ouvrage récent est une étude complète, historique mais aussi littéraire, de la vie du mouvement parnassien, et de sa postérité.
- Poésie (œuvres pouvant se trouver aisément en librairie)
Théophile Gautier, Émaux et camées (1852)
Baudelaire, les Fleurs du mal (1857)
Leconte de Lisle, Poèmes barbares (1862)
José Maria de Heredia, Les Trophées (1893)
- Sur la toile
Les œuvres complètes de Banville (Mount Allison University).
|