Lectures préalables Découvrir la mythologie Dictionnaire Perspectives culturelles et littéraires |
Comprendre la mythologie : quelques repères simples.
Le mythos est d'abord une parole ; en tant que telle, elle s'oppose au logos.
Le logos caractérise plutôt le discours écrit : écrire le mythe, c'est donc déjà le transformer. La pratique de l'écriture a profondément transformé la pensée. Qu'il suffise de placer en regard la Théogonie d'Hésiode (VIIe siècle avant JC) et la Métaphysique d'Aristote. La réflexion philosophique et scientifique a été rendue possible par «le développement des formes d'écrit» (J.-P. Vernant), en Grèce, surtout à partir du Ve siècle avant Jésus-Christ.
Le passage du mythos au logos débouche, comme le montre Vernant dans son texte intitulé «Raisons du mythe», sur les types de discours suivants :
le discours historique de Thucydide, et de ses continuateurs. La pensée mythique est encore bien vivante chez son prédécesseur, Hérodote.
le discours philosophique. Cliquer ici pour un aperçu [infoscience]
le discours philosophique. Cliquer ici pour un panorama de la philosophie grecque (C. Calmon, I. Didierjean)
la «distorsion littéraire du mythe» (Vernant). Avec les tragédies, les comédies, les genres lyriques, les œuvres des mythologues, les mythes deviennent légendes. Hésiode déjà avait imposé aux mythes une telle distorsion.
Pour nous, la mythologie grecque est donc inséparable de l'écrit. Les caractéristiques principales de l'écrit mythique sont les suivantes :
l'existence d'un tradition, propre à une culture ;
le plaisir qu'ils produisent, tout en abordant les grands problèmes de la vie ;
une narration, avec acteurs et actants.
La science des mythes a évolué depuis le XVIIIe siècle :
Lafitau (1681-1746 ; voir ici, sur le site de la BNF) et Fontenelle (1657-1757) associent mythologie, religion et ignorance.
L'école de mythologie comparée de Max Müller (1823-1900 ; voir sa Mythologie comparée, rééditée par Pierre Brunel chez Robert Laffont, coll. Bouquins) conçoit le mythe comme une anomalie du langage.
Pour l'école anthropologique anglaise, à la fin du XIXe siècle, la mythologie n'est pas une anomalie, mais le premier langage de l'humanité, celui de son enfance. Elle découle des rituels religieux, et d'une perception religieuse des phénomènes naturels.
L'école philologique allemande, à la même époque, se livre à une analyse érudite des mythes, dans une perspective exclusivement littéraire, historique, et descriptive.
Ces différentes approches n'ont pas permis de saisir les mythes dans leur spécificité. La mythologie (avec par exemple Cassirer, Freud, Jung, Eliade, etc.) apparaît bientôt comme une pensée différente de la pensée conceptuelle : une pensée symbolique, qui possède son intérêt et sa profondeur propres. Il faut lire, pour comprendre la spécificité de la notion de «symbole», les pages 228-229 de Mythe et société en Grèce ancienne (et, pour son versant littéraire, Théories du symbole de Tzvetan Todorov, seuil, 1977 - rééd. coll. Points).
A L'interprétation symbolique s'oppose celle des fonctionnalistes, qui lui reprochent sa gratuité, et qui lisent les mythes dans leur contexte historique et culturel, donc de façon plus empirique. Les uns cherchaient la vérité du mythe en lui-même, les autres dans leur contexte ; il restait à accorder ces deux approches, apparemment contradictoires.
Cette synthèse a été rendue possible en particulier par les travaux de Marcel Granet et de Louis Gernet : ils ont étudié à la fois la syntaxe du mythe (son fontionnement intrinsèque), et les schémas sociaux qu'il exprime. Et les mythes, par leur dimension sociale comme par leur dimension linguistique, obéissent à des lois. La mythologie est donc un langage, avec ses règles, sa syntaxe propres, mais ce langage est aussi celui du fonctionnement profond de la société qui l'a produit. Ce courant de pensée pose donc le mythe comme premier par rapport au rituel.
C'est à Georges Dumézil et à Claude Lévi-Strauss que reviendra la tâche d'étudier la linguistique propre aux mythes. Lévi-Strauss distingue, à l'intérieur du mythe, un axe de la narration, et un axe plus profond, celui des «mythèmes», c'est-à-dire des relations et des échos entre les épisodes d'un même mythe, et entre deux ou plusieurs mythes. En outre, la réflexion sur les mythes doit intégrer la connaissance du contexte, des réalités extérieures au mythe, qui le situent.
Lévi-Strauss utilise cette méthode (lire Marcel Détienne, Les Grecs et nous, p. 56-60) pour analyser les mythes de tradition orale ; mais à ces mythes, il faut ajouter ceux qui se trouvent dans les œuvres littéraires. Leur vérité, à eux, est inséparable de l'œuvre littéraire dans laquelle ils s'inscrivent (cf. par exemple Geneviève Droz, Les Mythes platoniciens, Seuil, 1992).
La diversité de ces approches du mythe montre qu'il s'agit d'un phénomène complexe, et que chaque mythe est polyphonique et polysémique. Marcel Détienne a montré que le travail de compréhension et d'interprétation des mythes a commencé dès Homère et Hésiode... et «l'interprétation des grands récits de la tradition commence au VIe siècle avant notre ère avec les premiers philosophes.» (Les Grecs et nous, p. 46, les pages 46 à 54 sont particulièrement intéressantes) Elle montre également que les mythes sont à la fois trop loin de nous (le langage occidental moderne est marqué par le rationalisme, par le logos) et trop proches (les œuvres d'Homère, de Virgile et d'Ovide nous ont rendu la mythologie gréco-romaine extrêmement familière) pour être totalement intelligibles.