Répondre au commentaire

Énigmes du français médiatique

Voici quelques énigmes à résoudre.

   Juin 2011. L'Europe réduit les allocations aux programmes d'aide alimentaire pour les plus pauvres. Une présentatrice de journal télévisé annonce, le visage grave, que "l'Europe met les pauvres à la diète". Certes, la diète n'est peut-être pas, en l'occurrence, un "régime alimentaire particulier prescrit à titre hygiénique, prophylactique ou thérapeutique, et propre à conserver une vie équilibrée" (TLF) : car alors cette décision européenne favoriserait la santé des pauvres.
Mais, une simple question : jusqu'à présent, les pauvres vivaient-ils dans l'abondance ?

   Juin 2011. Au sujet de plusieurs personnalités de premier plan, on emploie l'expression d'« animal politique » : Chirac était un « animal politique », Sarkozy est un « animal politique ». L'origine de cette expression est bien connue, elle est d'Aristote, et se trouve au livre I des Politiques : « L'homme est par nature un animal politique » (ὁ ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον).
Question : Pourquoi les journalistes sont-ils si fiers de remarquer que Chirac et Sarkozy sont des hommes ?

   Juin 2011. Au journal de France 2, une journaliste rapporte qu'un présumé criminel, pendant sa garde à vue, est resté « mutique ».
Question : Pourquoi, sur ce mot, mon dictionnaire reste-t-il muet ?

   Mai 2011. À l'occasion d'un scandale qui frappe le directeur français du FMI, une personnalité politique commente : « On a voulu décapiter la tête du FMI. » L'homme dont on parle est, sans doute, « la tête du FMI ». Pourtant, ce n'est pas le FMI qu'on a voulu décapiter, mais sa tête : c'est donc cet homme qu'on a voulu décapiter.
Question : Pratique-t-on la peine de mort par guillotine, aux États-Unis ?

   Février 2011. Un journaliste s'est demandé ce que pouvait signifier la déclaration énigmatique, et très commentée, de l'épouse d'un potentiel candidat à la candidature (ouf...) à l'élection présidentielle française. Un politique lui répond : « Il faut d'abord poser la question de savoir si un journaliste lui a posé la question. »
Question : Dans une atmosphère aussi raréfiée, que reste-t-il du réel ?
Juin 2011 : c'était « DSK » - un nom de scène, qui ne fera pas de lui un nouveau « JFK » (John Fitzgerald Kennedy), mais qui entraîne un autre « JFK » (Jean-François Kahn)... dans sa chute. Ce sont les surprises du spectacle.

   Janvier 2011. Pour défendre le récent libelle de Stéphane Hessel, Indignez-vous !, un éditorialiste s'écrie, dans un émission quotidienne de parlerie : « L'indignation, ça a une étymologie, ça vient de "se dignitas", ça veut dire "rendre sa dignité à ce qui ne l'a plus", aussi bien aux personnes qu'aux idées. Amis populistes, bonjour. »
Question : Aurait-on tort de s'indigner contre ceux qui inventent des étymologies pour dire n'importe quoi (indignari en latin signifie, tout simplement, « juger indigne »...) ?

   Novembre 2010. Dans l'émission de Philippe Meyer L'Esprit public, sur France culture, un commentateur déplore que la croissance soit « rognée comme peau de lapin. ».
Question : Quelle est cette mystérieuse peau de lapin (qui me rend chagrin...) ?

   Juin 2009. « La sanction est une épée de Damoclès qui pèse sur la tête de tous ceux qui téléchargent illégalement. », dit un ministre.
Question : Si l'épée pèse sur la tête, peut-elle encore tomber sur elle ?

   Juin 2009. Suite à une catastrophe aérienne, une femme déclare : « J'ai voulu acheter un billet pour cet avion, mais grâce à Dieu il n'y avait plus de place ».
Question : Est-ce donc grâce à Dieu que l'avion était plein ?

   Juin 2009. Suite à une catastrophe aérienne, un journaliste indique que « la toile s'inquiète et exprime ses interrogations ».
Question : Que risquerait la toile si elle prenait l'avion ?

   Mai 2009. « Récemment, "le Club Med est monté sur des rumeurs d'un rachat par Tapie et cette opération est peut-être faite pour mettre des bâtons dans les roues à Tapie parce que la mariée va être plus grosse à épouser", relève Frédéric Rozier. », lit-on sur un site d'information en ligne qui semble trouver cette phrase digne d'être rapportée telle quelle. C'est aussi notre avis.
Question 1 : Si le Club Med est monté sur des rumeurs, peut-il en redescendre ?
Question 2 : Tapie épousera-t-il la mariée à vélo ?
Question 3 : Qu'est-ce, au juste, qu'une mariée grosse à épouser ?

   Mai 2009. Le président de la République veut « supprimer les juges d'instruction », répète-t-on, et c'est on ne peut plus clair.
Question 1 : Va-t-on les supprimer par pendaison, ou par la chaise électrique ?
Question 2 : La fonction de juge d'instruction sera-t-elle supprimée, quand plus personne ne sera là pour l'exercer ?

   Avril 2009. Avant d'entrer dans un tribunal pour défendre son client, un avocat déclare à la presse : « Notre client, M. ***, est encore un être humain, ce n'est pas le diable. Si c’est le diable, nous sommes les avocats du diable. Et nous assumons cette fonction d'avocats du diable. » Cette déclaration est aussitôt diffusée par les médias.
Résumons : M. *** n’est pas le diable, mais ses avocats assument la fonction d'avocats du diable.
Question : M. *** est-il le diable ?

   Mars 2009. Un journaliste évoque ceux qui « jetent de l'huile sur le feu pour accélérer la descente aux enfers ».
Question : cette technologie révolutionnaire sera-t-elle bientôt commercialisée ?

   Février 2009. Après sa victoire au Vendée Globe, Michel Desjoyeaux a déclaré : « Ma victoire elle est même pas belle, elle est trop belle. »
Question : la victoire de Michel Desjoyeaux est-elle belle ?

   Avril 2007. Un journaliste célèbre, créateur en France de la première chaîne d'information continue, déclare dans un débat télévisé : « Je suis simple, je suis bourru, je suis con... Je pense que la première vertu d'un journaliste, je vais vous le dire de façon presque mathématique, c'est, comme je dis, c'est d'emmener l'information d'un point à un autre avec le minimum de déperdition possible, c'est-à-dire de la source au public... Si les journalistes savaient faire ça bien, ce serait bien... Ce sont pas des cons, le public... Ils savent comprendre l'information, aussi bien que vous, aussi bien que moi, peut-être parfois mieux que nous. Alors donnons-leur de l'information. » (applaudissement du public)
Question 1 : Le rapport entre un fait et le langage qui le traduit peut-il être ramené à une équivalence mathématique, et purement quantitative (« un minimum de déperdition ») ?
Question 2 : Sachant que le mot « information » désigne à la fois l'action de se renseigner, la forme donnée à ce renseignement (article, annonce, photographie, dessin, reportage filmé, etc.), et le fait lui-même en tant qu'il est publié, les consommateurs d'« information » qui acceptent un tel raccourci ne s'exposent-ils pas à la pire désinformation ?

   À suivre... (vos suggestions sont les bienvenues !)

Répondre