Jean-Baptiste Poquelin a dix-neuf ans quand il rencontre, en 1640, le comédien Tiberio Fiorelli dit Scaramouche, qui mêle le théâtre et la pantomime. C'est sous l'influence de Scaramouche et de la commedia dell'arte que Molière – en Mascarille, en Scapin ou en Sganarelle, par exemple – prendra ses distances par rapport à la comédie à la française, dont Le Médecin malgré lui est un bon exemple. En outre, à partir de 1661, Molière partagera le théâtre du Palais Royal avec Domenico Biancolelli (Arlequin)...
C'est en 1640 aussi qu'il rencontre Madeleine Béjart ; c'est elle qui dirigera la troupe de « L'Illustre Théâtre », créée en 1643. Et c'est en 1643 que Jean-Baptiste renonce à la charge de son père, celle de tapissier royal (il avait prêté serment, en 1637, de reprendre cette fonction).
L'Illustre Théâtre s'installe dans une salle de jeu de paume, au faubourg Saint-Germain à Paris ; il concurrence la salle de l'Hôtel de Bourgogne (créée en 1548, elle est occupée par les Comédiens du Roi) et le Marais (créé en 1634 par le comédien Mondory, le théâtre du Marais est détruit par un incendie en 1644, mais est recontruit la même année). Le dramaturge le plus renommé est Pierre Corneille, et L'Illustre théâtre joue du Corneille ; mais c'est un échec, et Jean-Baptiste Poquelin, qui a pris cette année-là le surnom de Molière, est emprisonné pour dettes.
En 1645, Molière, avec Madeleine, Joseph et Geneviève Béjart, entre dans a troupe de Charles Dufresne, dont il prend la tête en 1650. Cette troupe se place sous la protection du duc d'Épernon, puis, après la Fronde (1643-1653), sous la protection du prince de Conti, gouverneur du Languedoc (cet ancien frondeur fut aussi, probablement, un condisciple de Molière au collège de Clermont) à partir de 1653 ; dans son répertoire figurent des pièces de Molière lui-même (L'Étourdi date de 1655, Le Dépit amoureux de 1656), de Tristan L'Hermite et de Corneille. À partir de 1653 la troupe se produit entre Lyon et le Languedoc.
En 1657, le prince de Conti se consacre à une dévotion ascétique, entre dans la Compagnie du Saint-Sacrement, et prend la tête d'un combat pour l'ordre religieux et moral. Il retire sa protection à la troupe de Molière ; celle-ci revient à Paris, en 1658, mais ne peut obtenir des frères Corneille la location de la salle du Marais. Monsieur, frère du roi, prend la troupe sous sa protection, ainsi que Nicolas Fouquet, surintendant des finances, de manière moins officielle ; elle s'installe au théâtre du Petit-Bourbon, qui est le théâtre des Italiens, avec lesquels elle partage, en alternance, la scène. Elle y connaît un succès rapide, mais dans le registre comique uniquement (Nicomède ennuie le roi, mais Le Docteur amoureux, comédie aujourd'hui perdue, l'amuse). Les Précieuses ridicules sont le premier grand succès de Molière.
En 1659, René Berthelot Du Parc (« Gros-René » dans les farces de Molière) et son épouse « Marquise » quittent la troupe de Molière pour rejoindre le théâtre du Marais : Pierre et Thomas Corneille, sous le charme de Marquise, lui ont promis en effet des rôles sur mesure...
En 1660, la troupe de Molière est chassée du Petit-Bourbon, pour permettre l'agrandissement du Louvre. Le roi lui accorde alors le théâtre du Palais Royal.
En 1662 Molière épouse Armande Béjart, qui est probablement la fille de Madeleine Béjart. À partir de L'École des femmes, qui est créée cette même année et sur laquelle les esprits se divisent (parmi les amis de Molière figurent le prince de Condé et Boileau, et parmi ses ennemis, Donneau de Visé, Thomas Corneille, Boursault ou Montfleury), la plupart de ses pièces sont de véritables événements : Tartuffe en 1664, Dom Juan en 1665, Le Misanthrope en 1666, Amphitryon et L'Avare en 1668, Le Bourgeois gentilhomme en 1670, Les Fourberies de Scapin en 1671, Les Femmes savantes en 1672, et Le Malade imaginaire en 1673.
L'affaire Tartuffe (créé et interdit en 1664, autorisé finalement en 1668) a fait l'objet d'un livre intéressant d'entretien entre Jean Lacouture et François Rey (publié au Seuil en 2007). Il relativise l'idée reçue d'une persécution dont Molière aurait été victime. Louis XIV protège Molière, dont le théâtre le divertit ; mais Tartuffe se heurte à l'hostilité de deux éminents personnages : Guillaume de Lamoignon, président du parlement de Paris, et Philippe Hardouin de Péréfixe de Beaumont, archevêque de Paris. La création de Tartuffe ne pouvait tomber au plus mauvais moment : le contexte lui est très défavorable, car le roi redoute un schisme entre le l'Église et le jansénisme, et Péréfixe s'illustre justement dans la lutte contre le jansénisme. François Rey va jusqu'à affirmer que « l'ennemi de Molière [...] est un fantôme, une construction littéraire » de Molière lui-même (p. 346-347) : que Molière n'a pas été vraiment persécuté. En 1668, la pièce, assortie d'un dénouement nouveau (le roi intervient comme un deus ex machina pour remettre de l'ordre dans la famille d'Orgon, et mettre fin à l'emprise de Tartuffe), est enfin autorisée à la représentation publique ; l'atmosphère d'Amphitryon atteste la joie de Molière, qui par le personnage de Jupiter célèbre la toute-puissance rayonnante du roi. La Compagnie du Saint-Sacrement est dissoute en 1669.
Le troupe de Molière ne devient la troupe du roi qu'en 1665 : Molière a alors quarante-quatre ans, et Louis XIV vingt-sept.
A partir de 1672, Molière perd la faveur du roi, de plus en plus séduit par le genre de la comédie-ballet – dont Lully fut, avec Molière, l'inventeur –, ce qui l'éloigne de la comédie. Avec Psyché, composée en collaboration avec Lully et qui fut peut-être à l'origine de leur brouille, Molière lui-même connaît un immense succès dans ce genre.
Après sa mort, un seul théâtre réunit les troupes du Palais-Royal, de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais.
Enjeux dramatiques et littéraires
Ce ne sont que quelques pistes de lecture et de réflexion ; l'essentiel est de rendre à la lecture de Molière la saveur qu'une approche trop scolaire lui fait perdre parfois.
(1) Pour Paul Bénichou (Morales du grand siècle, 1948), Molière interroge la morale bourgeoise (avec les notions de progrès, et de raison), qui gagne du terrain et qui triomphera au dix-huitième siècle. La morale de Corneille est une morale héroïque, aristocratique, la morale de l’épée ; la morale de Pascal est celle du sacré, de la nuit de l’âme, et celle de Racine est la morale du cœur, de la passion, de l’instinct.
(2) Lire l'article d'Helen M. C. Purkis, « le chant pastoral chez Molière » (Persee.fr).