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L'écriture autobiographique : « Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. »



« Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. » (Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu)


Quel éclairage cette phrase apporte-t-elle à la lecture des œuvres autobiographiques ?



À la fin de sa vie, Baudelaire conçoit le projet d'un ouvrage autobiographique dont il trouve l'inspiration et le titre dans un passage des Marginalia d'Edgar A. Poe. Les hésitations, bifurcations, et contradictions – caractéristiques de l'écriture autobiographique – atteignent un degré extrême dans ce texte inachevé, fragmentaire et fragmenté, au point que les éditer fut et demeure une tâche difficile (1). En outre, c'est une confession paradoxale, qui ressemble davantage à des essais, multipliant les sentences, les formules poétiques, qu'à une confession proprement dite : Baudelaire ne confie presque rien de son existence particulière. Il ne s'agit pas en effet, pour Baudelaire, de recomposer une image cohérente de son moi, mais au contraire d'en repouser les limites, par des vérités paradoxales, des affirmations bizarres ou provocantes :

 De la vaporisation et de la centralisation du Moi. Tout est là. D'une certaine jouissance sensuelle dans la société des extravagants. 

Cela permet au poète de formuler deux phrases aussi contradictoires que celles-ci :

 Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. 

 Quand j'aurai inspiré le dégoût et l'horreur universels, j'aurai conquis la solitude. 

La première de ces deux citations, située dans le deuxième fragment, ne peut se comprendre que dans son contexte :

 Ivresse religieuse des grandes villes. – Panthéisme. Moi, c'est tous ; tous, c'est moi.
Tourbillon. 

Au lieu de ressaisir un moi cohérent, aux contours précis, Baudelaire dissout son individualité dans la multiplicité, dans l'infini des autres moi. Cette ivresse est une ivresse religieuse (Mon Cœur mis à nu commence par cette phrase : « Quand même Dieu n'existerait pas, la Religion serait encore Sainte et Divine. »), celle d'une conscience et d'une instance d'écriture qui se dispersent dans « la jouissance de la multiplication du nombre » (2). Même l'affirmation d'une solitude conquise par « le dégoût et l'horreur universels » ne contredit pas cette jouissance : il s'agit, dans les deux cas, de la « jouissance sensuelle » de passer dans l'existence des autres, de se prostituer, d'appartenir, par l'écriture, à « tous », de passer de moi à l'autre comme par des vases communicants. « C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son moi dans la chair extérieure, que l'homme appelle noblement besoin d'aimer », écrit plus loin Baudelaire. Ces affirmations sont résumées, avec un degré extrême de concentration, dans la formule : « Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. », qui va jusqu'à identifier le singulier et le pluriel, le particulier à l'universel, par la simple copule grammaticale « c'est ». « Tous », ce n'est pas simplement l'autre : c'est la totalité des hommes, le moi compris. C'est prendre à rebours un aspect évident du genre autobiographique : le caractère individuel de son écriture. Baudelaire, en effet, tire les conséquences ultimes de l'infini des lectures possibles : autant de lecteurs, autant de lectures ; et plus que tout autre genre littéraire, le genre autobiographique fait appel à l'expérience personnelle de ses lecteurs. Par l'écriture, l'auteur passe ainsi dans l'esprit de son lecteur et se mêle à lui ; ce mélange des individualités, cette confusion des « moi » qui s'accumulent et se superposent, sont ceux des « grandes villes » – en pleine expansion à l'époque où Baudelaire écrit, elles inspirent de nombreux poèmes des Fleurs du mal ou des Petits Poèmes en prose par exemple.


L'autobiographie, art par excellence du particulier, peut-elle être lue autrement, c'est-à-dire comme une dissolution du moi dans l'écriture ? Le destinataire du texte, lector in fabula, contribue-t-il à cette dissolution ? Jusqu'où cette dissolution peut-elle conduire : à l'universalité d'un moi rendu par l'écriture assimilable à tous les lecteurs, ou à la singularité d'un moi fictif, un moi littéraire, qui pourrait être « tous » en n'étant plus le moi réel, le moi vécu de l'auteur ?


Les catégories philosophiques de « particulier », d'« universel » et de « singulier » aident à penser les contradictions de l'écriture de soi. Écriture du particulier, l'autobiographie situe le moi dans ses limites individuelles, voire dans sa solitude. Toutefois, ce genre littéraire n'est pas incompatible avec la recherche d'une universalité : le moi n'est-il pas porteur d'un regard sur le monde, voire d'une philosophie ? Les problèmes du moi dans l'autobiographie ne font-ils pas écho, en outre, à ceux de toute subjectivité, de toute conscience de soi ? Mais il faut dépasser l'opposition binaire du particulier et de l'universel : la confusion qu'énonce Baudelaire entre « moi » et « tous » n'est ni le mélange de situations particulières, ni une communauté d'idées ou de valeurs ; elle fait voler en éclats les contours du moi écrit, qui dépasse largement les limites imposées par la situation du moi dans la société, et le hisse au-dessus d'une existence particulière, au rang d'une singularité originale.


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