Voltaire écrit cette lettre le 18 décembre 1752, à Berlin. Depuis environ deux ans, depuis la mort de madame du Châtelet, et depuis qu’on lui a retiré sa charge d’historiographe, il séjourne à la cour du roi Frédéric II de Prusse. Mais il exprime, dans cette lettre à sa nièce, sa déception : le roi philosophe est plus machiavélique qu’il ne le pensait. La fin de la lettre compare Frédéric II à Denys de Syracuse ; la comparaison entre Voltaire et Platon est donc implicite, mais le rapprochement est évident. En 1753, Voltaire se brouille pour de bon avec le souverain, qui soutient contre lui Maupertuis ; mais il ne peut rentrer en France, et il s’installe en Suisse, près de Genève. À partir de 1855, il vit aux « Délices », à Ferney, près de Genève.
À l’intérêt historique et biographique de cette lettre s’ajoute son intérêt littéraire : malgré la déception et l’exaspération, elle atteste la bonne humeur de Voltaire, fin observateur et gai commentateur de la vie de cour. La vivacité de Voltaire s’exprime par la variété des points de vue, la diversité des anecdotes, mais aussi par les multiples paroles rapportées, qui introduisent dans l’écriture de la lettre un art consommé de la conversation. Voltaire concède à demi-mot la « prédiction » de sa destinataire, madame Denis, mais retourne habilement, par la gaieté du ton de sa lettre, la situation en sa faveur.
| À Berlin, 18 décembre [1752]. Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg ; c’est une petite fortune sauvée pour votre vie. J'y joins mon testament. Ce n'est pas que je croie à votre ancienne prédiction, que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d'humeur à mourir d'une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l'étrier pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n'auront pas grand crédit. Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu'à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années. Je vois bien qu'on a pressé l'orange ; il faut penser à sauver l'écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois. Mon amisignifie mon esclave. Le dictionnaire peut être long ; c'est un article à mettre dans l’Encyclopédie. Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j'ai vu est-il possible ? Se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! dire à un homme les choses les plus tendres et écrire contre lui des brochures ! et quelles brochures ! arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées et le maltraiter avec la malice la plus noire ! que de contrastes ! et c'est là l'homme qui m'écrivait tant de choses philosophiques, et que j'ai cru philosophe ! Et je l'ai appelé le Salomon du Nord ! Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis aussi. Ma foi, sire, nous ne le sommes ni l'un ni l'autre. Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L'embarras est de sortir d'ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du premier novembre. Je ne peux demander de congé qu'en considération de ma santé. Il n'y a pas moyen de dire : Je vais à Plombières au mois de décembre. Il y a ici une espèce de ministre du saint Évangile, nommé Pérard, né comme moi en France : il demandait permission d'aller à Paris pour ses affaires ; le roi lui fit répondre qu'il connaissait mieux ses affaires que lui-même, et qu'il n'avait nul besoin d'aller à Paris. Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n'est pas vrai, que cela est impossible, qu'on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c'est que je vous aime de tout mon cœur, et que vous faites ma consolation. |
L'écriture de cette lettre est celle d'un homme désabusé, déçu, mais nullement mélancolique. Avec alacrité, Voltaire jongle avec des propos divers, qui convergent ou se contredisent. Il en résulte une réjouissante polyphonie.
Les propos rapportés sont forcément extérieurs aux propos qui les rapportent. Ils ont été soit exprimés oralement, soit écrits.
Exemples :
Certains propos sont rapportés directement. Ils sont censés être transcrits tels qu’ils ont été prononcés. Bien sûr, rien ne garantit une telle exactitude, sinon la mémoire du destinataire, s’il fut aussi témoin du discours rapporté. Si le discours direct n’est pas une garantie, il vise néanmoins à faire entendre une voix, une tonalité, des mots avec le plus d’immédiateté possible ; le destinataire de la lettre, madame Denis, est ainsi prise à témoin.
Exemples :
Paradoxalement, des propos peuvent avoir l’apparence de propos « rapportés directement », alors qu’il n’ont pas été tenus, ou ne l’ont été que de manière hypothétique.
Exemples :
Des propos rapportés indirectement possèdent une moindre autonomie, car ils sont grammaticalement subordonnés à une proposition qui les introduit. Ils offrent aussi une moins grande apparence de textualité : ils subissent en effet l’influence du temps grammatical du récit (c’est la « concordance des temps »), et les mots qui renvoient à la situation du locuteur (mots déictiques, ancrés dans la situation d’énonciation : « ici », « hier », « moi », etc.) sont remplacés par des mots situés par rapport à celui qui rapporte les propos, c’est-à-dire Voltaire.
Exemples :
Cette manière de rapporter des propos est « indirecte », par conséquent, du fait de ces transpositions : les paroles rapportées sont modifiées, elles ne sont plus exactement les mêmes que celles qui ont été effectivement prononcées, ou écrites.
Des propos rapportés peuvent se réduire à un groupe nominal : c’est le cas de « le Salomon du Nord » dans « je l’ai appelé le Salomon du Nord » (expression rapportée indirectement).
« On a pressé l’orange » est un cas de discours indirect ; mais en l’absence de verbe introducteur signalant l’attribution de cette phrase à son auteur (c’est-à-dire à Frédéric II), ces propos sont rapportés de manière libre, totalement assimilés aux propos de Voltaire ; seuls les italiques – et la notoriété de ce bon mot – rappellent qu’il s’agit d’un mot rapporté. C’est un cas de discours indirect libre.
Des propos remémorés ne sont pas forcément rapportés ; il peuvent être narrativisés, c’est-à-dire résumés (comme c’est le cas dans cette lettre) ou analysés (ou commentés, ou glosés). Dans ce cas, ce ne sont plus les propos eux-mêmes qui intéressent l’auteur, mais leur signification, ou leur effet.
Exemples :
Voltaire varie ainsi subtilement les manières de rapporter ou d’évoquer des propos ; la lettre les recueille, les fait entendre ou deviner, et sa lecture est d’autant plus stimulante que ces propos sont variés, et piquants.
Deux autres procédés sont à signaler pour finir :
Malgré la multiplicité des paroles et la diversité des manières dont elles sont rapportées, elles ne s'organisent pas selon un dialogue ; au contraire, elles se dispersent, plutôt comme dans une conversation à plusieurs que dans un dialogue de théâtre. Cependant, tous ces propos sont convoqués par Voltaire au service de son idée : c'est l'art du romancier et du conteur que nous retrouvons ici.