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Scarron : la pratique du portrait dans "Le Châtiment de l'avarice"

Les Nouvelles tragi-comiques ne sont pas étrangères à l’art de la comédie, pour lequel Paul Scarron était connu et reconnu en son temps. Dans Le Châtiment de l'avarice, Scarron met pratiquement en scène des personnages de comédie, inspirés du comique français, mais surtout de la comédie baroque espagnole, de la comedia.

Mais la lecture de ces nouvelles ne conduit pas seulement du côté du théâtre : Scarron s’inspire surtout des nouvelles espagnoles des héritiers de Cervantès, dont il fait l’éloge au chapitre 21 de la première partie du Roman comique. Il traduit ici, assez librement, une nouvelle de Castillo Solorzano : El Castigo de la miseria.

Brièveté et théâtralité, conjointement, caractérisent la nouvelle de Scarron ; qu'en résulte-t-il pour l'art du portrait comique, dans l'exemple du Châtiment de l'avarice » ?

« Le Châtiment de l’avarice » raconte l’histoire de Dom Marcos, un personnage avare jusqu’à l’extrême ; la nouvelle déroule les conséquences de ce vice. Elle peut être lue ici (Wikisource).



Extrait n°1 : portrait de Dom Marcos

« Dom Marcos (c’était son nom) était d’une taille plus petite que moyenne, et, faute de nourriture, devint bientôt l’homme du monde le plus mince et le plus sec. Quand il servait son maître à table, il ne desservait jamais d’assiette chargée de viande, qu’il n’en mît dans sa poche ; et parce que les viandes liquides y faisaient un mauvais effet, il fit argent de la cire d’un grand nombre de bouts de flambeaux qu’il avait amassés avec grand soin, et en acheta des pochettes de fer blanc, dont il fit depuis des merveilles pour l’avancement de sa fortune. Les avares sont d’ordinaire vigilants et soigneux, et ces deux bonnes qualités, jointes à la furieuse passion que don Marcos avait de devenir riche, le rendirent si agréable à son maître, qu’il ne pouvait se résoudre à se défaire d’un si bon page. » (p. 421)



Extrait n°2 : le « portrait vivant » de Dom Marcos

« Jamais bout de chandelle ne s’allumait dans sa chambre, s’il ne l’avait volé ; et, pour le bien ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue dès le lieu où il avait pris de la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l’éteignait et se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu’on se couchait à moins de frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille qui séparait sa chambre de celle d’un voisin, qui n’avait pas plutôt allumé sa chandelle, que Marcos ouvrait son trou, et recevait par là assez de lumière pour ce qu’il avait à faire. Ne pouvant se dispenser de porter une épée postiche, à cause de sa noblesse qui l’était aussi, il la portrait un jour à droite et l’autre à gauche, afin qu’elle usât ses chausses en symétrie, et que le dommage en fût moindre, étant également partagé. Dès la pointe du jour il se tenait sur sa porte, et demandait en grâce une fois à boire à tous porteurs d’eau qu’il voyait, et ainsi se fournissait d’eau pour plusieurs jours. […] Enfin, don Marcos fut le Portrait vivant de l’avarice et de la lésine, et fut si bien reconnu pour l’homme d’Espagne le plus avare, que dans Madrid on n’appelait plus un avaricieux que Dom Marcos. Son maître et tous ses amis en faisaient mille bons contes, et même devant lui, parce qu’il entendait parfaitement raillerie. Il disait qu’une femme ne pouvait être belle si elle aimait à prendre, ni laide si elle donnait ; et qu’un homme prudent ne devait jamais se coucher qu’il n’eût profité de quelque chose. » (p. 422-423)



Extrait n°3 : portrait d’Isidore

« Entre celles qui lui (lui : Dom Marcos) offrirent leur liberté (voulurent l’épouser), il se trouvait une Isidore, femme qui passait pour veuve, quoique véritablement elle n’eût jamais été mariée, et qui paraissait plus jeune qu’elle n’était, par les déguisements qu’elle savait donner à son visage et par l’art de s’ajuster, qu’elle savait parfaitement. On jugeait de son bien par sa dépense, qui n’était pas petite pour une femme de sa condition ; et le monde, qui est souvent téméraire et menteur, lui donnait, pour le moins, trois mille livres de rente et pour dix mille écus de meubles. » (p. 424)



Extrait n°4 : portrait en action d’Isidore

« Don Marcos se jeta hors du lit comme un furieux, courut à ses habits et ne les vit plus, ni la belle robe d’Isidore ; mais il vit cette chère épouse d’une figure si différente de celle sous laquelle il en avait été charmé, qu’il en pensa tomber de son haut. La pauvre dame, s’étant éveillée en sursaut, n’avait pas pris garde que sa perruque n’était pas sur sa tête. Elle la vit par terre à côté du lit, et la voulut reprendre, mais on ne fait presque jamais rien de bien quand on se précipite. Elle mit sa têtière le devant derrière, et son visage, qui si matin n’avait pas reçu toutes ses façons journalières, parut mal coiffé, et, dépeint comme il l’était, si horrible à don Marcos, qu’il en eut peur comme d’un fantôme. S’il jetait les yeux sur elle, il voyait un monstre affreux ; et, s’il portait sa vue ailleurs, il ne voyait plus ses habits. Isidore, fort défaite, aperçut dans les larges, longues et peuplées moustaches de son mari, une partie de ses dents postiches qui s’y étaient prises. Elle alla pour les reprendre avec beaucoup de confusion ; mais le pauvre homme qu’elle avait tant effrayé, ne pouvant s’imaginer qu’elle lui portât les mains si près du visage pour autre chose que pour l’étrangler ou lui arracher les yeux, se retira en arrière, et évita ses approches avec tant d’adresse, que, ne pouvant le joindre, elle fut contrainte enfin de lui avouer que ses moustaches lui retenaient quelques unes de ses dents. Don Marcos y porta les mains, et y ayant trouvé les dents de sa femme, qui avaient autrefois été celles d’un éléphant originaire d’Afrique, ou des Indes orientales, il les lui jeta avec beaucoup d’indignation. Elle les ramassa, et celles qui étaient éparses dans le lit et dans la chambre, et se sauva dans un petit cabinet avec ce rare trésor et quelques brosses qu’elle prit sur sa toilette. » (p. 432-433)

  1. Éthopée ou prosopographie
  2. L’éthopée (du grec êthos, ἦθος, « caractère ») est un portrait moral : « description qui a pour objet les mœurs, le caractère, les vices, les talents, les défauts, enfin les bonnes ou les mauvaises qualités morales d’un personnage réel ou fictif » (P. Fontanier). La prosopographie (du grec prosôpon, πρόσωπον, « visage ») est un portrait physique : « description qui a pour objet la figure, le corps, les traits, les qualités physiques, ou seulement l’extérieur, le maintien, le mouvement d’un être animé, réel ou fictif » (Fontanier).

    Dom Marcos est décrit moralement plutôt que physiquement : les premières lignes de la nouvelle le présentent comme « un jeune garçon aussi ambitieux que pauvre, et se piquant encore plus d’être cru gentilhomme que d’être estimé animal raisonnable » (p. 420). Devenu page, il est « le page du monde le plus ménager et le plus fripon » (p. 421). Scarron ne lui épargne aucun superlatif, aucune hyperbole (figure de rhétorique : exagération) : il est « le plus ménager », « le plus fripon », « l’homme d’Espagne le plus avare »… Son aspect corporel se réduit à peu de choses : il « était d’une taille plus petite que moyenne, et, faute de nourriture, devint bientôt l’homme du monde le plus mince et le plus sec » (p. 421) : Scarron invente un personnage tendu tout entier vers la réduction.

    Dans l’univers baroque du theatrum mundi où tout est décor, et où règnent les faux-semblants, l’apparence physique est presque constamment trompeuse. Aussi la description physique s’applique-t-elle de préférence à des personnages dissimulateurs, en particulier Isidore, mais aussi le faux magicien, qui prétend pouvoir aider Marcos à retrouver celle-ci : « il fut reçu par un homme en soutane, qui avait la barbe touffue, et qui lui parla avec beaucoup de gravité. Ce vilain homme, que don Marcos regardait avec beaucoup de respect et de crainte, etc. » (p. 440. C’est moi qui souligne.) Significativement, ce charlatan, qui n’est autre que Gamara, use lui-même de la description pour tromper Dom Marcos : « il dit à don Marcos, qui se mourait de peur, qu’il savait bien où étaient ses hardes, et les lui dépeignit les unes après les autres si exactement, que don Marcos laissa choir ses chandelles pour lui sauter au cou », p. 441). Mais Gamara est finalement démasqué : « sa barbe touffue, qui n’était pas de son cru et qui était mal attachée, tomba et le découvrit à don Marcos pour le pernicieux Gamara » (p. 441).

    Le troisième extrait (le portrait d’Isidore) relève surtout de l’éthopée, malgré les indications, également peu nombreuses, sur l’apparence physique du personnage : de cette soi-disant veuve qui est en réalité une courtisane Scarron ne retient que l’art de la dissimulation. Néanmoins, l’apparence d’Isidore – femme vieille et laide déguisée en femme jeune et belle – est décisive dans l’histoire de Dom Marcos ; en outre, sa fonction symbolique est évidente : au héros de la nouvelle, Dom Marcos, personnage à pôle unique, s’oppose la dualité (et la duplicité) d’Isidore. Après que celle-ci s’est enfuie, emportant avec elle son trésor, Marcelle apprend à Dom Marcos « qu’Isidore était une vieille courtisane qui avait ruiné plusieurs personnes qui l’avaient aimée, et n’en avait pas profité parce qu’elle était femme de grande dépense. » (p. 438). Nature et artifice, noblesse et canaillerie, richesse et pauvreté, économie et prodigalité, beauté et laideur, jeunesse et vieillesse… le personnage d’Isidore est structuré par ces contradictions.

  3. Portrait, topographie et chronographie
  4. A côté des portraits, les topographies (descriptions de lieux) créent des lieux simplement ébauchés, fonctionnant comme des décors de comédie ; quant aux descriptions temporelles (chronographies),elles caractérisent l’âge des personnages ou la durée d’une l’action. Dans la nouvelle comique de Scarron, temps et lieux convergent vers les personnages, et s’accordent avec eux, renforçant leur unité, leur cohésion, jusqu’à la caricature.

    Exemples :

    • « Il (Dom marcos) n’avait pour tout bien que ses hautes espérances, et un pauvre lit dressé dans un petit galetas, qu’il avait loué dans le quartier de son maître… » (p. 421) L’attelage (ou « zeugme sémantique ») entre « les hautes espérances » et « un pauvre lit » confirme la subordination de la description des lieux et des objets à la description du caractère.
    • L’appartement d’Isidore vu par Dom Marcos : « Il y voyait des meubles, des alcôves, des estrades, et une profusion de bonnes senteurs, qui étaient plus d’une dame de la plus grande qualité que de la femme future d’un simple écuyer de grand seigneur. » (p. 425) Et peu après « le beau linge et la vaisselle d’argent répondirent aux meubles de la dame qui la donnait » (ibid.).
    • Un exemple de chronographie : la révélation à Dom Marcos de l’âge réel d’Isidore, sa « jeune » épouse, quand elle se montre à lui sans perruque et sans maquillage (extrait 4). Isidore lui a ainsi découvert, « à travers les neiges de soixante hivers pour le moins qui lui blanchissaient sa tête rase, qu’elle était plus vieille que lui de vingt ans, et ne l’était pourtant pas assez pour n’en passer pas encore une vingtaine en sa compagnie, même davantage. » (p. 433)


  5. Particularité, singularité, universalité
  6. Dans le personnage de Dom Marcos, Scarron ne s’intéresse qu’à l’avarice : c’est pourquoi il accumule sur lui les signes d’une extrême ladrerie. Ces signes surdéterminent le personnage, lui ôtant presque toute singularité. Ils font de lui une caricature, figure aux traits appuyés, grossis, déformés jusqu’à l’invraisemblance, et souvent – comme c’est le cas ici – simplifiés.
    À la caricature s’ajoute le type : Dom Marcos en est un, comme le prouve cette généralité, placée au milieu de son portrait : « Les avares sont d’ordinaire vigilants et soigneux… ».
    De nombreuses expressions résument dans la suite du récit le portrait initial, par exemple :

    • « l’avare navarrais » par exemple (p. 424), expression comique du fait des homophonies qu’elle contient ;
    • « Dom Marcos, amoureux d’Isidore et encore plus de son argent » (p. 426)
    • Au cours d’un bon repas servi par Isidore, avant son mariage avec Marcos : « Il (Dom Marcos) le dévora comme un loup affamé, et ne laissa pas de le censurer dans son âme. » (p. 428)

    La nouvelle comique ne comporte que des types : aucun personnage ne possède la singularité d’une grand Cyrus ou d’une princesse de Clèves... Mais Scarron joue lui-même de ces caractérisations sommaires propres aux personnages comiques, usant avec ironie de l’épithète homérique : par exemple « le discret Gamara » (l’entremetteur, un type lui aussi, dépeint ailleurs comme « un insigne fripon, courtier de toutes sortes de marchandises et marchand en gros de femmes faciles », p. 424), « le discret gentilhomme » (Dom Marcos), « le sérieux magicien » (qui est un charlatan), etc.

    Il n’hésite pas à recourir aux codes culturels : celui de l’époux tyrannique et avare par exemple, pour le personnage de Dom Marcos (la comédie comporte, elle aussi, de nombreux personnages de ce type), ou encore celui de la coquette, ou de la femme artificieuse, s’agissant d’Isidore – personnage comparable à Hélène dans les Hypocrites, autre nouvelle de Scarron.

    Ce qui fait défaut à ces personnages, comme à tout personnage de farce, c’est la singularité, c’est-à-dire ce qui ferait de chacun un personnage unique, différent de tous les autres. Comme pour le théâtre comique, Scarron, en grossissant le trait, crée des personnages mus par une mécanique, et qui de ce fait suscitent le rire.

  7. Portrait et point de vue
  8. Le portrait d’Isidore (extrait 3) est enrichi par le point de vue d’autres personnages, désignés simplement par le pronom « on » : « On jugeait de son bien par sa dépense… » (p. 424). Scarron recourt à ce procédé pour éviter l’impression d’arbitraire : le narrateur n’est pas le seul à percevoir ainsi le personnage d’Isidore ; cette illusion donne davantage de crédibilité au personnage d’Isidore, qui est l’incarnation même de la femme vénale et rusée. Mais cette présentation d’Isidore par le biais de l’indéfini « on » possède une autre fonction : elle prépare la suite du récit. Si Dom Marcos tombe dans le piège que lui tend Isidore, c’est précisément à cause de la réputation de richesse dont elle bénéficie : « il (Gamara, l’entremetteur) lui persuada si bien qu’elle était riche et veuve d’un cavalier des meilleures maisons d’Andalousie, que dès lors il se tint quasi pour marié. » (p. 424) De même, dans la description de la maison d’Isidore, le narrateur prend le point de Dom Marcos, non seulement pour donner à ce lieu l’intérêt d’un lieu vu et senti, mais aussi parce que ce lieu est le décor d’une mascarade dont Marcos est la dupe. Les descriptions de lieux (topographies) donnent au récit son décor, au service de l’action et des acteurs.

  9. Portraits et paroles rapportées
  10. Dans l’extrait 2, les paroles rapportées ou narrativisées contribuent au portrait de Dom Marcos : « Son maître et tous ses amis en faisaient mille bons contes, et même devant lui, parce qu’il entendait parfaitement raillerie. Il disait qu’une femme ne pouvait être belle si elle aimait à prendre, ni laide si elle donnait, etc. » Il s’agit non seulement des paroles de Dom Marcos (ici, une vérité qui se veut générale, fondée sur un beau parallélisme, et comique en ce qu’elle prend la forme d’une sentence morale), mais des paroles des autres personnages sur lui.

    Autre exemple : Dom Marcos parlant d’Augustinet, le faux neveu d’Isidore. « Et ainsi, poursuivit don Marcos, je lui ôterai le jeu et les courses de nuit, ou le diable s’en mêlera, ou je ne serai pas don Marcos. » (p. 429) Par ce propos, Marcos dessine non seulement les contours du personnage d’Augustinet, mais également le sien propre, en se révélant un époux tyrannique ; il contribue à la construction de son propre personnage, en se nommant lui-même.

    Ainsi, le portrait du personnage s’enrichit non seulement de détails visuels ou de caractéristiques morales, mais aussi des paroles prononcées, qui contribuent à tracer les caractères.

  11. Mimesis et diegesis
  12. D’innombrables passages relèvent autant de la mimesis (c’est-à-dire de la représentation, qui est par excellence le domaine de la description) que de la diegesis (récit de faits, d’actions). Ils relèvent de l’hypotypose, description en action, en mouvement, description dynamique (le modèle est dans L’Iliade : ce sont les descriptions de batailles) – forme de description qui s’oppose à l’ecphrasis, description statique, figée, qui constitue une pause dans le récit (le grand modèle est la description du bouclier d’Achille dans L’Iliade).

    L’extrait 4, où Dom Marcos découvre le vrai visage d’Isidore, en est un très bon exemple. Il s’agit bien d’une scène d’action, et d’action mouvementée. Marcelle, une domestique, vient de s’enfuir de la maison en emportant avec elle des objets appartenant à Dom Marcos ; Augustinet, le faux neveu d’Isidore, les réveille en pleine nuit pour les en avertir. Dom Marcos se précipite hors du lit pour rassembler ses affaires, mais cet événement imprévu provoque aussitôt un nouvel incident : Marcos voit Isidore sans maquillage, et sans ses cheveux. Le portrait de laideur qui s’ensuit n’est pas une pause dans le récit : il est totalement solidaire de la diégèse, puisque la vision en constitue à elle seule une péripétie (« s’il jetait les yeux sur elle, il voyait un monstre affreux ; et, s’il portait sa vue ailleurs, il ne voyait plus ses habits », p. 432). En outre, ce spectacle relance à son tour l’action, puisqu’Isidore tente de reprendre ses dents postiches, restées collées dans la moustache de Marcos.

    Autres exemples :

    • Dom Marcos voit pour la première fois Isidore : « Dom Marcos la trouva qui travaillait à des ouvrages entre une demoiselle et une femme de chambre, l’une et l’autre si braves et si belles, que quelque aversion qu’il eût pour la dépense et pour le grand nombre de domestiques, il se fût marié avec Isidore par la seule ambition de commander à des servantes de si bonne mine. » (p. 425). Cette phrase à elle seule participe au portrait (moral) de Dom Marcos (« quelque aversion qu’il eût pour la dépense… »), à celui d’Isidore, et au récit des faits présents, tout en annonçant les faits à venir (grâce à l’expression de la conséquence : « si braves et si belles, que… »).
    • « On fit bonne chère, quoique ce fût aux dépens de don Marcos, qui, pour la première fois, s’était mis en frais, et, par un prodige d’amour, avait fait faire de fort belles hardes pour Isidore et pour lui. » (p. 430. C’est moi qui souligne). Le choix du lexique (« hardes ») et les compléments circonstanciels (de concession, de cause) confirment le portrait de l’avarice de Dom Marcos.

    Gamara, l’entremetteur, profite du caractère de Dom Marcos en trompant celui-ci, comme les valets de comédie. De ce fait, le caractère de Marcos se répercute, en ricochets, dans le récit. Par exemple : « Le discret Gamara dit tout bas à don Marcos qu’Isidore se couchait de bonne heure. Le civil gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois… » (p. 426) Si Marcos est si bien aise de ce renseignement, c’est qu’il y voit un signe d’économie : en se couchant tôt, Isidore économise la cire de ses bougies… Le portrait de l’avare se ramifie dans le récit, qui semble en être le prolongement.

  13. Conclusion
  14. Dans un récit bref, comme l’est généralement une nouvelle, les portraits sont importants à double titre :

    • Leurs effets se répandant dans le récit, d’autant plus facilement que l’action est brève. Ainsi, l’action elle-même semble être le prolongement du caractère, ou de l’apparence, du héros ou de l’héroïne.
    • Les portraits au sens strict (éthopées ou prosopographies, clairement repérables dans le récit) s’enrichissent des autres procédés (propos rapportés, récits d’actions, réflexions morales, etc.) qui contribuent à appuyer les contours des personnages.

A lire en ligne :
Adam Jean-Michel, Durrer Sylvie. « Les avatars rhétoriques d'une forme textuelle : Le cas de la description. » In: Langue française. Vol. 79 N°1. Rhétorique et littérature. pp. 5-23.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_198...

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