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Le recueil des Discours : variété et unité, oeuvre en mouvement et recueil organisé

La mise en recueil, par Ronsard, de certains poèmes (élégies, discours, paraphrase, épîtres, prière, etc.) aboutit à l'invention d'un genre, celui du discours en vers. La première publication des Discours en recueil date de 1567. Deux autres éditions, celles de 1578 et de 1584, sont importantes car elles présentent des modifications importantes.

Chacun de ces poèmes doit être lu sous deux angles :

  • comme un poème indépendant, ayant fait l'objet d'une publication séparée, ce qui est le cas pour la plupart (à l'exception de quatre textes : l'« Epistre en prose », les « Elemens ennemis de l'Hydre », la « Paraphrase du te Deum » et les Prognostiques). C'est le choix de l'édition d'Yvonne Bellenger GF, 1979)
  • comme une pièce dans un dispositif constitué par Ronsard lui-même, un recueil : c'est le choix de l'édition de la Pléiade, qui reproduit le recueil de 1584.

Le genre du discours, dont les contours sont dessinés par le recueil des Discours, inclut des genres et des formes variés. Plusieurs poèmes ne sont devenus « discours » que dans un second temps, lors de leur inscription dans le recueil. C'est le cas des deux « élégies » qui, chronologiquement, sont les deux premiers d'entre eux.

1. Les élégies (pièces I et II dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1011 et 1017)

Elles furent toutes deux composées en 1560 et publiées pour la première fois dans les Œuvres de 1560 (section « Poèmes »).

  • L’élégie I, « Elegie sur les troubles d’Amboise (1560), par Ronsard. A Guillaume Des Autels gentilhomme charrolois » paraît d'abord en 1560, après la conjuration d'Amboise. Elle reparaît, sous forme de libelle, en 1562 ; elle est alors remaniée dans le sens d’une véhémence accrue. Il y a de nouvelles publications séparées, en 1563 et 1564. Le poème est repris sous le titre « Elegie à G. des Autels » dans les Discours de 1567, puis sous le titre « Discours à G. des Autels » en 1578, titre qu’il conservera en 1584.
  • L’élégie II, « Elegie à Loïs des Masures », ne connaît pas de réédition avant 1567, année de la première édition en recueil des Discours. Elle prend alors le simple titre d’« Elégie » ; à partir de 1578, elle s’intitule « Discours à Loys des Masures ». Le poète et dramaturge Louis Des Masures a traduit les premiers livres de l’Enéide de Virgile ; en 1565, converti à la Réforme, et influencé par Théodore de Bèze, il publiera une trilogie tragique sur David (David combattant, David triomphant, David fugitif). Cependant, en 1560, quand Ronsard écrit ce poème, il est encore catholique.

2. L'« Institution » pour Charles IX (pièce III dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1006)

L’« Institution pour l’adolescence du roy treschrestien Charles neufviesme de ce nom » est publiée, en plaquette, au début de 1562 (peu après le sacre de Charles IX), puis en 1563 et 1564. Ce poème atteste la crainte d’une conversion du jeune roi à la religion réformée.
Il rejoint les Discours en 1567, et y demeure dans les éditions suivantes.

3. Les « Discours » proprement dits (pièces IV et V dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 991 et 997)

Les premiers poèmes à s’intituler « Discours » sont le « Discours des miseres de ce temps », et la « Continuation du discours des miseres de ce temps ». Ils sont tous deux édités à part en 1562, après le massacre de Wassy le 1er mars 1562, c'est-à-dire au début la première guerre de religion, alors que Catherine de Médicis fait encore preuve d’une certaine tolérance.
Ces deux poèmes sont réédités séparément en 1563, puis inclus dans le recueil des Discours à partir de 1567. Un regard sur la table des éditions de 1567, 1578 et 1584 (p. 42-43 de l'édition GF) permet de constater qu'ils resteront les deux premières pièces du dispositif.
Ces deux poèmes font donc pleinement et très simplement partie des « discours », du fait du genre auquel, dès le début, ils appartiennent. En outre, en 1584, Ronsard donne au recueil le titre de Discours des misères de ce temps, c'est-à-dire celui de sa première pièce. Le premier poème entretient alors le recueil lui-même une relation métonymique.

4. La « Remonstrance au peuple de France » (pièce VI dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1020)

Ce poème se situe dans la continuité des discours. Écrit à la fin de 1562, publié en plaquette en 1563, sans nom d’auteur, il est lié à une circonstance précise : le siège de Paris par les protestants, sous les ordres de Louis de Condé.
Ce poème a pleinement sa place dans les Discours ; il y demeurera dans les éditions collectives. Sa trajectoire éditoriale est assez simple, dans la continuité des deux « Discours ».

5. La « Responce » (pièce VII dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1044, et 1098 pour la troisième partie, « Aus bons et fidelles medecins predicans, sur la prise des trois pillules, qu’ils m’ont envoyées »)

Cette « Responce aux injures et calomnies de je ne sçay quels predicans et ministres de Geneve » est publiée en plaquette en 1563. Elle comprend trois parties : une « Epistre au lecteur », la « Responce » en vers, et une courte épître satirique « Aus bons et fidelles medecins predicans, sur la prise des trois pillules, qu’ils m’ont envoyées ».
Après deux nouvelles éditions, en 1563 et 1564, cette publication est intégrée au recueil de 1567. Toutefois, l'histoire de cette pièce n'est pas si simple.

- La première partie, l'« Epistre au lecteur », se maintient dans toutes les éditions des Œuvres, sous le simple titre d'« Epistre », ainsi que le quatrain intitulé « Des divers Effects de quatre choses qui sont en frere Zamariel Predicant et Ministre de Geneve »
- la « réponse » en vers, « Responce de P. de Ronsard, gentilhomme vandomois, aux injures et calomnies de je ne sçay quels predicans et ministres de Geneve », est maintenue elle aussi.
- En revanche, la courte épître en prose, intitulée « Aux bons et fidelles medecins predicans, sur la prise des trois pillules, qu’ons m’ont envoyées », est absente de tous les éditions des Discours à partir de 1567. Elle paie sans doute les frais d'un ton trop léger et trop sarcastique, c'est-à-dire d'une appartenance trop évidente au genus humile.

6. L'« Epistre au lecteur » (pièce VIII dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1086)

Cette pièce a été composée pour introduire les Nouvelles poésies, recueil publié par Ronsard en 1563. Elle est cependant intégrée aux Discours en 1567, sous le titre d'« Epistre en prose ». Elle n’a donc pas connu de publication séparée.
Dans cette épître, Ronsard polémique surtout contre Florent Chrestien. Elle disparaît du recueil en 1578, car entre temps les deux hommes se sont réconciliés. Toutefois, Ronsard laisse, dans l'édition de 1567 et celle de 1578, le sonnet « S’armer du nom de Dieu », qui pourtant n’est pas de lui, et qui disparaît de la table des Discours en 1584.

L'« Epistre en prose » marque un tournant dans les « discours » : l'édition GF le met en évidence, puisque, dans la chronologie des Discours, cette épître se trouve au centre. Elle met fin à la première période, celle de la première guerre et des premières polémiques. Ronsard affirme vouloir changer d’inspiration. Cependant, alors qu'elle introduit le recueil des Nouvelles poésies en 1563, elle ferme pratiquement celui des Discours en 1567, où elle précède la paraphrase du Te Deum et prépare ainsi l'élévation de la méditation vers Dieu.

Ce texte a également pour intérêt d'introduire une dialectique dans le recueil, partagé entre une écriture délibérément engagée, et un distance par rapport à cet engagement ; partagé, par conséquent, entre deux conceptions du poète : entre le poète des réalités et le poète qui n'est rien que poète, et dont le travail dépasse les vicissitudes de l'histoire.

7. Les deux allégories de l’« Hydre » (pièces X et XI dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1073 et 1078)

Ces deux poèmes ont sans doute été écrits pour célébrer les victoires du duc d’Anjou en 1569. Ces deux poèmes, composés après le recueil des Discours de 1567, figurent dans les éditions de 1578 et de 1584.

Dès 1569, le premier (« L’Hydre deffaict ou la louange de Monseigneur le duc d’Anjou, frère du Roy (1569) ») figure dans un recueil collectif à la louange du duc d'Anjou. Il concerne précisément la victoire de Moncontour, qui a eu lieu le 3 octobre 1569. C’est pour cette bataille aussi que Ronsard a écrit la « Prière à Dieu pour la victoire » (pièce XII de l’édition GF).
« Les Elemens ennemis de l’Hydre (1578) » ne seront publiés, quant à eux, qu’en 1578, dans la seconde édition des Discours.

Ces deux textes poétisent, en le mythifiant, un épisode de l’histoire de France. Telle est la fonction du poète. L’écart chronologique entre 1569 (année de l’écriture) et 1578 (première édition en recueil) change la signification des poèmes : une fois passées les ondes de choc de l’événement, ils évoluent vers l’intemporalité du mythe, comme les poèmes épiques de l’Antiquité (L’Enéide de Virgile après la bataille d’Actium, la Pharsale de Lucain, etc.).

8. La « Prière à Dieu » (pièce XII dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1070)

L'écart entre la date d’écriture (donnée par le poème Amadis Jamyn : 1er octobre 1569), celle de la première publiction, sans nom d'auteur, en 1569 (précision apportée par l'édition de la Pléiade), et la première publication, en 1578, permet d'en faire deux lectures. En 1569, c'est une prière pour une bataille à venir, ou – si elle fut écrite peu après la victoire de Montcontour – pour une victoire récente. En 1578, en revanche, cette « Prière à Dieu » formule des vœux pour une victoire qui appartient déjà à l'histoire.

Dans l’édition de 1578, cette prière se trouve entre les deux poèmes de l’« Hydre ». Dans l’édition de 1584, en revanche elle les précède ; Ronsard leur restitue ainsi une logique chronologique. Dans l’édition d'Yvonne Bellenger (GF), qui ne tient pas compte de l'édition de 1569, ce poème apparaît à la fin des Discours, ce qui renforce son effet rétrospectif.

9. La « Paraphrase de Te Deum » (pièce IX dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1080)

Écrite en 1565, et publiée dans un autre recueil (Elégies, Masquarades et Bergeries, 1565), cette « Paraphrase de Te Deum » est la dernière pièce dans toutes les éditions des Discours. Dans l'édition posthume de 1587, en revanche, elle rejoint les Hymnes.

Cette paraphrase, par ces migrations d'un recueil à l'autre, offre la possibilité d'une intéressante pluralité de lectures. Mais il demeure que Ronsard y cherche l’expression d’une vision spirituelle, et un ton biblique, sur lesquels il veut que son recueil se ferme.
Toutefois, ce poème lui-même subit l’influence de ceux qui l’entourent. Ainsi, dans l'édition de 1578, la proximité des deux poèmes de l’« Hydre » accentuent sa connotation polémique, connotation plus discrète dans l'édition de 1567 où il était précédé de l'« Epistre en prose ».

10. Les « Prognostiques sur les miseres de nostre temps » (pièce XIII dans l'édition GF ; dans l'édition de la Pléiade, vol. II, p. 1039)

Ces « Prognostiques » ne connaissent pas d’édition séparée, mais apparaissent seulement dans l’édition de 1584 des Discours ; c’est pourquoi ils ferment l’édition GF, alors que Ronsard avait placé cette pièce au centre de son recueil, entre la « Remonstrance au peuple de France » et l’« Epistre » (celle qui, en 1563, précédait la « Responce »).
Ce poème, conçu sans doute pour le recueil, donne une lecture rétrospective des guerres de religion.

Il ne faut pas oublier, enfin, les pièces latines du recueil, réunies en appendice dans l'édition GF comme dans l'édition de la Pléiade ; elles ont été retranchées des Discours par Ronsard lui-même après 1567.


Ce panorama des Discours permet de formuler quelques observations :

  • Les discours sont des textes dialogiques. Souvent, Ronsard s'adresse à un destinataire, personne (Guillaume des Autels, Louis des Masures, Catherine de Médicis, Charles IX, Louis de Condé, Théodores de Béze, etc.) ou groupe (« Predicans de Genève », huguenots, peuple catholique, etc.). Ronsard lui-même, à de rares exceptions près, s'affirme comme auteur (c'est-à-dire, étymologiquement, « garant », en latin auctor), et comme personne. Les Discours possèdent donc une forte dimension dialogique, et une forte dimension personnelle. Ces deux aspects de l'œuvre lui donnent un caractère vivant, au-delà (ou en-deçà) du marbre dans lequel Ronsard veut l'immortaliser.
  • L'œuvre de Ronsard est un texte en mouvement. Ce mouvement du texte, en évolution permanente, est dû bien sûr aux péripéties de l'histoire de et l'existence même de Ronsard.
  • Mais ce mouvement est compensé par la volonté de composer une oeuvre cohérente, ce dont témoignent les éditions successives des Œuvres.
  • la pluralité des genres qui composent le recueil, et qui lui donnent une variété sans nuire à son unité. Le désir et l'affirmation d’une unité, d’une harmonie, s'oppose à l’image de l’hydre au corps dispersé, et difficile à saisir, protéiforme (lire par exemple, dans « L’Hydre défait », les vers 109 à 121, 129 et suivants, et 153 et suivants).
  • D'un côté, variété (varietas) et abondance (copia) ; de l'autre, unité qui résulte de la cohérence d'un genre et d'un recueil. Unité et variété sont deux des qualités essentielles d'une œuvre ou d'un texte, dans la rhétorique ancienne.
  • La variété est aussi celle des « styles », au sens générique du terme : le discours relève principalement du style sublime, mais le style intermédiaire et le style bas y sont présents aussi. Cette variété des styles et des tons est sensible particulièrement si l'on compare les épîtres en prose et la paraphrase du Te Deum.

La problématique de l'accord et du discord est centrale dans l'ensemble du recueil. Ainsi, Ronsard fait l'éloge de l'« accord » :

    Les Apostres jadis preschoient tous d'un accord,
Entre vous aujourd'huy ne regne que discord ;
[...]     Vous devriez pour le moins avant que nous troubler,
Estre ensemble d'accord sans vous desassembler ;
Car Christ n'est pas un dieu de noise ny discorde,
Christ n'est que charité, qu'amour, et que concorde,
Et monstrés clerement par la division,
Que Dieu n'est point auteur de vostre opinion.
    (« Continuation du discours des miseres de ce temps », v. 241-258)

Contrairement aux huguenots qui s'aiment le désordre, le poète catholique conserve une foi ferme :

Mais l'Evangile sainct du Sauveur Jesuschrist,
M'a fermement gravée une foy dans l'esprit,
Que je ne veux changer pour une autre nouvelle,
Et deussai-je endurer une mort trescruelle.
     (« Remonstrance au peuple de France », v. 85-88)

La constitution du recueil, et l'invention du genre du discours en vers, réalisent sur le plan littéraire, cette volonté d’unité et la fermeté. Le livre possède cette fonction unifiante, assurée par le titre, par l'unité thématique, par l'unité formelle, et par l'unité de ton qui le caractérise : la « noblesse familière » dont parle Marcel Raymond (voir Yvonne Bellenger, introduction des Discours, édition GF, p. 27).

Cependant, l'histoire de chacun de textes qui constituent le recueil fait de celui-ci un ensemble complexe, en mouvement. Selon la terminologie de Roland Barthes, les Discours sont à la fois texte (en mouvement, en avant) et œuvre (fixée, gravée). Ils offrent une occasion précieuse de réfléchir sur la complexité de la notion de genre et de la notion d'œuvre.

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