Le Roman d'Apollonius de Tyr, édition de Michel Zink, Livre de poche, coll. Lettres gothiques, 2006. Avec une riche introducion de Michel Zink, et des extraits de deux autres manuscrits, en appendice. |
Tobie est roi d'Antioche, d'Arabie, d'Ethiopie et de Tarse. A sa mort, son fils Apollonius n'a que sept ans. Le royaume échoit donc à un régent, Antiochus, qui règne brutalement. À la mort de son épouse, Antiochus épouse sa propre fille...
Cet inceste est rapporté dans le récit («le père se coucha avec sa fille et en usa comme de sa maîtresse»), mais il est presque indicible à l'intérieur de l'histoire. En effet, parce que les prétendants de sa fille ignorent cet inceste, et ne l'imaginent même pas, Antiochus est obligé de concevoir une ruse pour les éloigner. Il réalise une «devinette en grec», une énigme, dont la solution est l'inceste lui-même...
Naturellement, aucun des prétendants ne trouve la clé - inconcevable, inimaginable - de l'énigme. Seul Apollonius (qui a grandi à Tarse, et a atteint l'âge de se marier) parvient à élucider le sens de la devinette. Horrifié par cette révélation, et menacé de mourir sur l'ordre d'Antiochus, il s'éloigne d'Antioche. Il passe alors par l'Éthiopie, séjourne à Tarse, puis se rend à Cyrène où il fait la connaissance d'Archestrate, roi de Cyrène, et de sa fille.
Par opposition avec la fille d'Antiochus (qui s'est contentée d'«accepter» l'époux qu'on lui donnait, c'est-à-dire son père), celle d'Archestrate fait preuve d'initiative : amoureuse d'Apollonius, elle obtient de l'épouser.
La nouvelle de la mort d'Antiochus et de sa fille, foudroyés tous deux, parvient à Cyrène. Apollonius et sa jeune épouse prennent alors la mer pour se rendre à Antioche, où Apollonius veut reprendre possession de son trône. Mais l'épouse d'Apollonius accouche sur le bateau, et tombe dans un tel état de faiblesse qu'on la prend pour morte, alors qu'elle ne l'est pas... L'équipage refusant de conserver un cadavre sur le bateau, la malheureuse est couchée dans un coffre étanche, avec de l'argent et des consignes pour ses funérailles. Ainsi, l'épouse d'Apollonius est livrée au gré des flots...
Parvenu à Tarse, Apollonius se fait reconnaître, mais doit partir en guerre contre Gontacle, le frère d'Antiochus, à qui a échu la régence des quatre royaumes... il confie donc sa fille «Tarsienne», née en mer, à son prévôt Strangulion et à sa femme, Denise. Au terme d'une longue guerre de dix ans qui lui livrera enfin Antioche, Apollonius revient à Tarse. Mais, entretemps, Strangulion et Denise, soucieux d'attirer sur leur propre fille les faveurs dont jouissait la belle Tarsienne, se sont débarrassés de celle-ci. Convaincus que Tarsienne est morte, ils tentent de persuader Appollonius qu'elle a succombé à une maladie. Désespéré, celui-ci reprend la mer...
Le hasard lui fera retrouver sa fille, que des Sarrasins avaient enlevée, ainsi que sa femme.
Ce roman est à l'origine un roman grec, imité en latin, puis réécrit tout au long du Moyen Âge. L'édition du Livre de poche nous livre une version française du XVe siècle de ce roman, qui présente des ingrédients caractéristiques du roman grec : usurpations, enlèvement (le plus souvent par des pirates, ici par des Sarrasins), reconnaissances, etc. «On a inlassablement recopié» ce roman, écrit Michel Zink dans son introduction, «on l'a cité, on l'a imité, on l'a adapté en vers et en prose, on l'a porté au théâtre, comme l'a fait Shakespeare lui-même dans son Périclès, prince de Tyr». L'on voit ici la force d'une histoire, avec ses structures, ses lieux communs, une histoire qui suscite (comme beaucoup d'œuvres au Moyen Âge : citons seulement la vogue des romans «antiques» qui précédèrent l'œuvre de Chrétien de Troyes) toute une série d'imitations.
Les péripéties sont multiples, mais la ligne de l'histoire est simple : le roman commence par une paternité dévoyée par l'inceste, et s'achève par une légitimation retrouvée des rapports entre père et fille. Quatre figures féminines structurent le roman. Apollonius demande dans un premier temps la fille d'Antiochus, mais l'inceste l'en éloigne, et c'est la fille du roi de Cyrène qu'il épousera. Sa propre fille, nommée «Tarsienne», manque de peu d'être perdue, en raison de la jalousie qu'elle suscite chez la fille de Strangulion. Et les parents de celle-ci se conforment au désir de leur fille, jusqu'à mettre la vie de Tarsienne en péril. Par conséquent, seules l'épouse et la fille d'Apollonius sont pures, et le roman présente une opposition deux à deux, de façon à présenter, par une symétrie parfaite, la pureté des unes, et la monstruosité des autres. Quant à Antiochus et sa fille, la foudre qui les frappe est le châtiment divin qui punit leur monstruosité, et permet l'avènement d'un roi juste et pieux : ce schéma plonge ses racines très loin dans l'imaginaire (cf. René Girard, La Violence et le sacré).
Le Roman d'Apollonius de Tyr raconte le crime de la confusion des générations, des pères et des filles ; c'est donc, au terme de son histoire, au terme de la quête d'Apollonius, le roman de la filiation retrouvée et légitimée.
Deux scènes se recommandent particulièrement pour leur originalité. Dans la première, Tarsienne, que l'on oblige à travailler dans une maison close, apitoie tous ses clients, et parvient ainsi à conserver sa virginité, tout en empochant son salaire...
Dans la seconde, Tarsienne retrouve son père, mais ne l'a pas encore reconnu. Afin de le divertir, et de mettre à l'épreuve son intelligence, elle lui soumet plusieurs énigmes, qu'Apollonius résout sans peine : l'écho avec l'énigme d'Antiochus, évident, donne au roman une structure anulaire. Mais, cette fois, l'énigme ne dissimule aucun inceste : c'est sa propre fille qui pose les énigmes, et celles-ci débouchent sur une reconnaissance.