Crébillon fils, Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R***, 1732 |
Le titre de ce court roman présente les deux personnages : le Comte et la Marquise, caractérisés seulement par leur rang et par l'initiale de leur nom. Un homme, une femme : la conquête de celle-ci par celui-là s'effectue de façon progressive, mais fatale. Prisonnière des deux M qui encadrent son nom et qui répètent l'initiale de "marquise" (celle aussi de "madame"), la marquise de M*** est une femme, et cette identité est aussi un rôle; elle doit céder...
Certes, la Marquise, dans un premier temps, résiste, puis elle cède progressivement ; certes, la jalousie de l'un alterne avec celle de l'autre... Mais une ligne plus profonde traverse l'histoire : l'amour de la Marquise devient un passion dévorante. Vient enfin le moment de la séparation, et le dénouement tragique de l'histoire. La Marquise brûle toutes les lettres du Comte, et meurt. L'histoire a la brièveté et la simplicité d'une tragédie.
Une monodie
Ainsi s'explique l'absence des lettres du destinataire, procédé qui distingue les Lettres de la Marquise de la polyphonie des Liaisons dangereuses par exemple. Il est convenu de parler de «monodie épistolaire» : c'est une correspondance à une seule voix. Et c'est dans ce choix d'écriture que réside tout l'intérêt du roman : la pureté de l'écriture, l'unité de voix, garantissent l'histoire de toute fadeur. Car la beauté d'un roman ne se mesure pas simplement à l'histoire qu'il raconte...
C'est d'abord, par conséquent, l'aventure de l'écriture : «c'est toujours faire quelque chose que de lire une lettre» (lettre 38). La disparition des lettres du Comte, à l'extrême fin du roman, n'est pas un événement anodin : elle précède de peu la disparition de la Marquise. Celle-ci scelle, par ce geste, sa propre solitude, à laquelle le lecteur était déjà sensible, du fait de la forme du roman, c'est-à-dire du fait de l'absence des lettres du Comte.
Mais la monodie présente un autre intérêt : le lecteur est placé, de facto, dans la position de l'amant, puisqu'il est le destinataire second (extradiégétique) de ces lettres, et que les lettres du Comte lui sont données à imaginer. «L'endroit le plus érotique d'un corps, écrit Roland Barthes, n'est-il pas là où le vêtement baille ?» (Le Plaisir du texte, 1973). Or, le texte de Crébillon « baille » doublement : d'une part, il laisse entrevoir les réponses du Comte, à travers leurs échos dans les lettres de la Marquise. Le lecteur est donc pris entre deux questions, qui sous-tendent la lecture : celle de la réponse passée, et celle de la réponse à venir... Mais le texte « baille » en ce qu'il laisse entrevoir les faits qui séparent l'écriture de chaque lettre, et qui suscitent la réaction de la Marquise : les rencontres qui provoquent la jalousie, l'éloignement qui produit la crainte, le plaisir des retrouvailles, etc. Il y a, enfin, le moment où la Marquise cède aux désirs du Comte...
L'écriture de la Marquise de M*** est donc un prisme, qui donne toute l'histoire à lire au travers de son regard, un regard qui est aussi une voix, et un «chant» («monodie»).
L'écriture et le masque
Le texte devient ainsi à la fois le masque et le révélateur des sentiments de la protagoniste. Le masque, parce que l'écriture permet à la Marquise de farder ses sentiments, voire de les dissimuler, comme au bal masqué où elle donne rendez-vous au Comte : «Au moins soyez bien déguisé», lui demande-t-elle dans un billet. Ainsi, elle va jusqu'à feindre l'indifférence, quand elle croit pouvoir ainsi raviver l'amour de son amant. Mais le texte n'est pas seulement un masque : les lettres s'éclairent mutuellement. Ainsi, la lettre 10 corrige, par l'amour qu'elle avoue, la lettre précédente, qui ironisait avec brio sur la «maladie d'amour» du «pauvre Comte»... En outre, l'ensemble du recueil fait apparaître une cohérence, une ligne, une trajectoire ; enfin, le plus souvent, l'écriture épouse au plus près les mouvements intérieurs qu'elle évoque, à la façon d'un sismographe. «Je m'imagine vous dire mieux dans mes lettres des choses que je vous exprime trop faiblement lorsque je vous parle... » (lettre 11).
Le texte révèle et masque à la fois : il participe du jeu d'apparences qui est le jeu social par excellence, dans le monde aristocratique où évoluent les personnages. Chez Crébillon, la psychologie est à base de signes ; il n'y a pas de sentiments en dehors des signaux et des indices, en dehors des regards qui les perçoivent, qui les lisent, dans les lettres ou sur les visages. Les signes sont donc l'objet d'une préoccupation constante : «un regard, un geste prouve plus en certaines occasions que les discours les plus étudiés» (lettre 24)...
Dès la lettre 13, la Marquise décrit méthodiquement les symptômes de sa passion. Dans la lettre 29, la Marquise reproche au Comte de ne l'embrasser qu'à la vue de tous, et ainsi de ne rechercher que l'éclat. Autre exemple : Saint-Fer*** a séduit Madame de L***. «Nombre de curieuses examinent sa taille, sa démarche, cherchent enfin des traces de ce je ne sais quoi qui a déterminé Madame de L***» (lettre 44). La Marquise est courtisée par un petit magistrat : «Il me dit si modestement, je vous aime, et rougit tant après me l'avoir dit, que dans cette affaire, à voir mon air aguerri, et la timidité de mon magistrat, on me prendrait pour l'agresseur» (lettre 48). La Marquise fait au Comte le tableau de sa prétendue passion : «Tout est affecté dans votre personne, jusqu'au son de votre voix. Vos regards chargés, de langueur, ne se tournent jamais que douloureusement sur l'objet aimé. Votre démarche lente et abattue, semble à chaque pas lui reprocher une rigueur...», etc. (lettre 50). Les sentiments du Comte ne sont pas sincères : «Toujours maître de vous, vous n'êtes jamais que spectateur des transports que vous faites naître» (lettre 45). Dépitée, la Marquise décide de jouer l'indifférence : «Se piquer de fidélité pour un homme, est le plus triste personnage du monde.» (lettre 62)... Quand elle exprime son désir d'être aimée, la Marquise veut se voir préférée aux autres femmes dans le regard du Comte : «qu'en butte aux regards de toutes les femmes, vous ne cherchiez que les miens » (lettre 63 ; dans toutes ces citations, c'est moi qui souligne). Quelques lettres également dressent un portrait sans concession du théâtre des salons, et ces passages sont véritablement savoureux (lettre 19 par exemple).
Un jeu littéraire ?
Pourtant, pour donner à lire ce monde de signes, Crébillon ne fait jamais usage de la description : il n'est question que de conversations, et de regards. À la différence du roman réaliste du dix-neuvième siècle, qui développera jusqu'à l'excès l'art de la description pour pénétrer au cœur des choses, Crébillon donne à lire le jeu des apparences, des faux-semblants. Aussi la Marquise ne cesse-t-elle de décrypter les signes, de déchiffrer le jeu du comte, mais aussi son propre jeu... Mais à l'horizon de ce déchiffrement, la Marquise cherche l'âme, et la sincérité des sentiments, dont le théâtre permanent du monde aristocratique est dépourvu : «Jouissons seuls de nous-mêmes, l'amour remplira tous nos moments; faisons en sorte de ne pouvoir nous plaindre que du peu de durée des jours.» (lettre 15). À ce désir d'amour vrai fait écho, encore, la pastorale : malgré une pointe d'ironie qui accompagne ce langage, la Marquise verrait bien son Comte en berger...
Le romancier délègue donc à son personnage toute sa virtuosité d'écrivain, et lui donne à lire sa propre existence comme un langage. Il met aussi sous sa plume nombre d'allusions littéraires (en particulier au roman pastoral, à L'Astrée : lire la lettre 51) dont il s'amuse, jouant ainsi avec ambiguïté avec la littérature, conjuguant proximité et distance. Le romancier se reflète donc dans son personnage, le roman se reflète dans la lettre ; dans ce roman, l'écriture, une écriture en miroir, ne cesse jamais d'avoir conscience d'elle-même.