Marcel Détienne. La mythologie et la mauvaise conscience de l'occident

Marcel Détienne, L'Invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981.

La mythologie est discours (logos, λόγος) sur le mythe (mythos, μῦθος). Son histoire est celle d’une « conscience malheureuse » (p. 225), pour deux raison : la première est que le mythe est longtemps resté l’objet d’une exclusion : le mythe est une bizarrerie, une anomalie, une pathologie, etc. ; la deuxième est que, depuis le romantisme en particulier, on l’invoque comme un paradis perdu. L’occident, qui, depuis la Grèce antique, ne cesse d’analyser le mythe, entretient – avec une étrange constance – la certitude d’être étranger à cette source, à laquelle pourtant il ne cesse de revenir, tout en s’interdisant d’y boire…

Marciel Détienne marque quelques unes des étapes d’une histoire de l’exclusion, du scandale, qui s’attache au mythe : cette histoire commence dans la Grèce antique, alors même que λόγος et μῦθος restèrent longtemps interchangeables, et purent s’utiliser l’un à la place de l’autre pour désigner la « parole ». Elle est marquée par quelques noms, qui contribuèrent à la distinction entre « raconter » (le μῦθος) et « écrire » (le λόγος), distinction qui sous-tend la « mytho-logie », le mot lui-même supposant l’écriture.

  • Le poète Pindare (fin du VIe siècle - Ve siècle avant J.-C.) est très critique sur le mythe : « Face au singulier du logos poétique, le « mythe » livré à la pluralité et à sa dispersion désigne exclusivement la rumeur qui menace la parole de louange, les voix de l’envie qui font obstacle au surgissement de la Vérité. » (p. 97) ;
  • Xénophane, philosophe présocratique accuse avec colère la mythologie d’être immorale
  • Hécatée de Milet, voyageur-historien (VIe-Ve siècles) rapporte avec curiosité, mais aussi avec le sourire, les mythes qu’il glane ;
  • L’historien Hérodote (Ve siècle), qui distingue les histoires vraies (y compris sur les dieux) et les histoires fausses, les « mythes » ; car il y a, sur les dieux, deux discours possibles, un faux et un vrai.
  • Thucydide (Ve siècle) inclut la mythologie dans le procès qu’instruit contre l’histoire mémorielle. Aux radotages d’Hérodote, à une histoire mémoriale qui « fait bonne place à ce qu’il a entendu », Thucydide oppose la vérité des faits, et l’écriture qui est praxis, car elle se libère de la tradition mémorielle pour offrir à la cité ce qui lui est utile. C’est à ce titre qu’il offre à sa cité un κτῆμα ἐς ἀεί, un « trésor pour toujours ».
  • Platon (VIe-Ve siècles) critique les mythes et les poèmes qui les véhiculent, même si, contrairement à Thucydide, il intègre lui-même des mythes dans son écriture. Car il s’agit pour lui de recréer une tradition, et d’inventer les mythes propres à la constituer. Platon distingue donc le bon et le mauvais μῦθος, la bonne et la mauvaise φήμη (tradition orale). Dans Les Lois, il entreprend d’établir une bonne φήμη, des mensonges utiles, que l’écriture, quant à elle, est impuissante à perpétuer.

Les mythologues des XVIIIe et XIXe siècles rejettent, de diverses manières, la mythologie au-delà d’une frontière au-delà de laquelle nous découvrons le versant opposé de la civilisation : le versant sauvage. Ce versant effraie, ou fascine : il est celui d’une mémoire et d’une oralité originelles.

  • Pour Lafitau (1681-1746), une religion déraisonnable, plus proche de l’athéisme que de la vraie religion, engendre les mythes, qui sont des imaginations étranges, obscènes, scandaleuses.
  • Pour Fontenelle (1657-1757), les mythes produisent les religions, et non l’inverse comme le pensait Lafitau.
  • Pour Max Müller (1823-1900), les mythes sont une anomalie linguistique, une « maladie du langage ». Une fois perdu le lien originel entre les mots et la nature, les mots engendrent des illusions ; ces illusions sont les mythes. Müller distingue soigneusement le mythe et la conscience religieuse, faute de quoi la pensée grecque serait trop brutalement condamnée… À sa suite, d’autres mythologues s’emploient à distinguer le mythique du religieux, selon des critères moraux en particulier.
  • Edward Tylor (1832-1917) s’efforce de tracer la frontière entre le sauvage et le civilisé ; la mythologie est un ensemble de représentations qui encombrent l’intuition du divin.
  • Au XXe siècle , la science des mythes évolue mais reste prisonnière d’une conception anachronique de la raison, fondée sur les exigences de cohérence et de didactisme. Ainsi, M. Finley mesure la fiabilité historique d’une texte à son degré de cohérence. Pris « au piège de sa fascination pour la cohérence », il « ferme » ainsi « la mémoire homérique sur une rationalité consciente » (p. 58-59).

    La lecture de cet ouvrage permet de mesurer les nombreux enjeux d’une réflexion sur l’écriture et la parole. La réflexion critique de certains auteurs grecs (comme Thucydide, Platon ou Aristote) suppose une fonction croissante de l’écriture ; même si celle-ci, dans l’Athènes du Ve siècle, ne s’impose que progressivement, elle fait évoluer le rapport des Grecs à leur mémoire et à leurs traditions.. Toutefois, ces critiques n’ont pas empêché les mythes de se perpétuer et d’évoluer encore ; aussi faut-il admettre la coexistence d’une pensée critique des mythes et d’une pensée mythique qui lui survit, et se survit à elle-même, par des phénomènes de répétition et de variation caractéristiques d’une transmission orale et collective.