L'écriture autobiographique : « Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. » (première partie)

« Moi, c'est tous ; tous, c'est moi. » (Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu)


De moi à moi

Voici la définition que donne le Trésor de la langue française pour l'adjectif « particulier » : « Qui appartient en propre, d'une manière exclusive (à quelqu'un, à quelque chose ou à un ensemble de personnes ou de choses) ». Dans le genre autobiographique – comme l'indique son nom même (mais ce nom est d'apparition tardive, il ne faut donc pas lui donner une importance historique exagérée !), mais comme l'indique surtout la tradition autobiographique depuis Rousseau – l'écriture de soi concerne l'auteur en particulier, c'est-à-dire en propre ; c'est un miroir dans lequel il cherche à se voir et à se trouver. Le lecteur, auquel pourtant s'adresse aussi le texte, est donc placé dans une position paradoxale, puisque ce texte ne semble pas lui être destiné prioritairement.


     L'égotisme

« Disposition de celui ou de celle qui fait constamment référence à soi en particulier dans le discours », « tendance à s'analyser, dans sa personne physique et morale » : ces définitions du Trésor de la langue française permettent de mesurer l'importance du discours dans l'égotisme, mais aussi de faire de l'ego l'horizon privilégié du discours. « L'égotisme littéraire consiste finalement à jouer le rôle de soi ; à se faire un peu plus nature que nature ; un peu plus soi qu'on ne l'était quelques instants avant d'en avoir eu l'idée. », écrit Paul Valéry dans Variété II (cette citation est donnée par le dictionnaire). C'est le spectacle de Rome, contemplée un matin d'octobre 1832, qui renvoie Stendhal à la question de ce qu'il est : la beauté d'une ville unique au monde, d'une ville ancienne le renvoie à lui-même, au problème de son unicité insaisissable. Ce problème donne lieu à l'écriture de la Vie de Henry Brulard.

 Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant, et la Rome ancienne malgré moi l'emportant sur la moderne, tous les souvenirs de Tite-Live me revenaient en foule. [...] je venais de songer à Annibal et aux Romains. De plus grands que moi sont bien morts !... Après tout, mais dis-je, je n'ai pas mal occupé ma vie, occupé ! Ah ! c'est-à-dire que le hasard ne m'a pas donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie ? 

Face aux monuments et face au temps, Stendhal ressent la difficulté de se définir : un lieu extérieur est situable par rapport à soi ; mais par rapport à quoi se situer soi-même ? Comment regarder le lieu que je suis, comment circonscrire les contours de ma propre existence ? « Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. [...] Qu'ai-je donc été ? Je ne le saurais. » Le monument littéraire qu'est la Vie de Henry Brulard tente de répondre à cette question, en situant le moi par rapport à son passé, par rapport aux autres, et en offrant cette fresque au regard du lecteur. Utilisant cette image de la fresque, Stendhal fait du récit de sa vie un récit fragmentaire, dont les lacunes sont nombreuses (comme les fresques antiques de Pompéi, ou d'Herculanum par exemple), mais un récit aussi dans lequel il n'est pas seul. Le lecteur, à qui est destinée presque accessoirement cette entreprise, se trouve placé dans une position inconfortable : Stendhal le situe en effet en 1880, et s'interroge à plusieurs reprises sur l'intérêt qu'il pourra trouver à son ouvrage...


     La solitude de l'autobiographe

Même si, dans les Confessions de Rousseau, le lecteur se voit conférer une place mieux définie – celle d'un juge –, cet ouvrage est aussi, et plus encore que la Vie de Henry Brulard ou Souvenirs d'égotisme, l'affirmation d'une solitude. Le lecteur est même invité à en être le témoin. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. » ; et plus loin, Rousseau indique clairement l'objet de son ouvrage : « [...] Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. » L'expression « je sens mon cœur » dit toute l'importance de la sensation dans la réflexion de Rousseau sur lui-même ; l'ouvrage dit aussi l'importance des contingences. La tonalité picaresque, dans les premiers livres des Confessions, montre le sujet ballotté par les circonstances, et l'existence comme une errance. Même si cette expérience est universalisée par Rousseau (qui associe sans cesse l'égotisme et la réflexion sur l'homme), même s'il affiche le projet de chercher les moyens « de gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer » (livre IX), la forme littéraire des Confessions en fait l'expression d'un « je » et non d'un « nous », celle d'une expérience profondément ancrée dans la subjectivité, et fondamentalement solitaire puisqu'elle fait du sujet conscient le seul vrai fondement de son existence. Cette solitude n'a rien de négatif : exacerbée dans les Rêveries du promeneur solitaire, elle fonde une nouvelle manière de penser son être : par la sensation, et par une intime conversation avec soi-même et avec la nature.

 Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. 

Nulle abstraction du sujet, mais pas de fusion complète avec la nature, non plus : une immersion dans la nature, des sensations qui donnent au sujet le sentiment agréable de son existence ; des échos entre la nature et le moi, et l'ivresse d'être soi. Le rythme de la phrase, les mesures de six syllabes qui évoquent la scansion de l'alexandrin (« quand le soir approchait », « dans quelque asile caché », « l'agitation de l'eau », « toute autre agitation »), les isotopies vocaliques qui multiplient les échos (le « i » dans les « cimes de l'île », les voyelles ouvertes dans « m'asseoir au bord du lac, sur la grève », le [α] de « vagues » repris en écho par « âme », le phonème [] dans « fixant », « sens » et « chassant ») : tout cela contribue à donner au moi une beauté musicale ; ce passage de la cinquième promenade est certes suivi, selon l'habitude de Rousseau, par une généralisation (« Tout est dans un flux continuel sur la terre. », etc.), mais le texte s'enracine dans l'expérience d'une exquise solitude (1).


     « Rendre compte de moi à moi-même »

« Rendre compte de moi à moi-même » : telle est la tâche que Chateaubriand se fixe en écrivant les Mémoires d'Outre-Tombe. Même s'il adopte une posture exemplaire (« Je suis convaincu que je montrerai une qualité d'âme extraordinaire », écrit-il à madame de Duras en 1811), même si l'écriture de soi se mue, bien souvent, en discours historique (sur la Révolution, sur l'empire, sur la papauté, etc.), en une vaste fresque, le moi demeure le foyer vers où convergent toutes les images ; l'œuvre reste, essentiellement, le miroir du sujet écrivant, du mémorialiste. Pour Chateaubriand comme pour Stendhal, le spectacle de Rome est déterminant : « C'est aussi à Rome que je conçus, pour la première fois, l'idée d'écrire les Mémoires de ma vie : j'en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots : "Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse dans mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un jeune homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800." » Cette phrase est précieuse car elle contient l'intuition initiale du mémorialiste : elle fait du désir d'écrire l'effet d'un manque, comme dans beaucoup d'autres autobiographies – Rousseau et Stendhal n'y échappent pas –. Le désir est certes solidaire du manque, dans bien d'autres circonstances ; mais ce manque est la matière même de l'autobiographie, un manque impossible à combler totalement, sinon en composant une œuvre accomplie, complète, une totalité cohérente, ce qu'une œuvre autobiographique parvient rarement à être. Ce manque est la « difficulté d'être » (2). Le lecteur n'est-il pas, alors, le témoin d'un sujet en reconstruction ? Il en est le témoin indispensable, car une telle tâche ne peut s'accomplir que sous son regard. Chateaubriand construit sa solitude, lui donne forme – forme littéraire – afin qu'elle existe, et que l'auteur existe, au delà des contingences et des lacunes de l'existence.

 Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du Perche. [...] Hier au soir je me promenais seul ; le ciel ressemblait à un ciel d'automne ; un vent froid soufflait par intervalles. À la percée d'un fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil : il s'enfonçait dans des nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents ans. Que sont devenus Henri et Gabrielle ? Ce que je serai devenu quand ces Mémoires seront publiés. 

Ce passage du premier livre des Mémoires d'outre-tombe, tiré du chapitre 3, est bel et bien une mise en forme du moi par l'auteur, qui trouve dans le paysage (par exemple le ciel d'automne, leitmotiv qui renvoie à l'enfance passée à Combourg), dans les personnages historiques (Henri IV, Gabrielle d'Estrées) autant de miroirs de lui-même. Il n'est pas eux, mais il se retrouve en eux, comme l'atteste plus clairement encore la suite :

 Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. À l'instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être témoin, et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. 

Ces échos convergent vers le moi en proie à la déréliction (« le navigateur, abandonnant pour jamais un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui s'éloigne et qui va bientôt disparaître. ») ; Chateaubriand contribue, par la puissance poétique de ses Mémoires, à donner une dignité littéraire à l'expression du moi. Face à Rome – comme le décrit Stendhal au début de sa Vie de Henry Brulard – Chateaubriand conçoit lui aussi l'ambition de faire de sa vie personnelle un monument. Contrairement à Stendhal, il parvient à donner à ce monument une forme définitive, et comble les lacunes de la fresque : l'œuvre devient alors une totalité à la dimension, à la hauteur d'une épopée, mais une épopée du moi.


« Souvenirs », « confessions » ou « mémoires » : ces trois genres – entre lesquels se répartissent les œuvres de Stendhal, de Rousseau ou de Chateaubriand – présentent, certes, des différences non négligeables. L'œuvre autobiographique de Stendhal est une œuvre en morceaux ; celle de Rousseau et celle de Chateaubriand sont des totalités achevées. La perspective de Rousseau est essentiellement une perspective judiciaire : il s'agit pour lui de se justifier ; Chateaubriand se hisse quant à lui à la hauteur de l'histoire, tandis que chez Stendhal demeure l'incertitude face à une vie trop éloignée de tout idéal. Mais tous trois associent par l'écriture le sujet et l'objet, ce qu'ils sont et ce qu'ils font : le moi est l'origine et l'aboutissement (réel ou espéré) de leur entreprise.



Point chronologique

  • Les Souvenirs d'égotisme ont été écrits en 1832, et la Vie de Henry Brulard en 1835.
  • Les Confessions de Rousseau ont été publiées en 1782 (Ie partie), et en 1789 (IIe partie), après la mort de l'auteur.
  • Les Mémoires d'outre-tombe, posthumes eux aussi, ont été publiés en 1849 et 1850.



Notes

(1) « Avec Rousseau commence l'étude de l'homme intérieur à même cet homme même : jusqu'à lui il y a toujours comme un espace, une distance entre l'observateur et l'observé, même lorsqu'en réalité observateur et observé ne font qu'un. Et la raison en profondeur de cette distance c'est qu'avec Rousseau seulement la sensation acquiert droit de cité ; jusqu'à lui nulle dignité n'est imputée aux états intérieurs avant qu'ils n'aient subi pour ainsi dire la toilette d'une certaine intellectualisation : à cet égard la Cinquième Rêverie du promeneur solitaire est un événement capital de la sensibilité moderne [...]. », écrit Charles Du Bos, dans son Journal (1921-1923).

(2) La Difficulté d'être est le titre d'un texte autobiographique de Jean Cocteau, où celui-ci tente de se retrouver pour combler son vide intérieur, et se fermer aux intrusions de toutes sortes après la réalisation de son film La Belle et la bête. « Malheur à qui n'a pas gardé un lopin où vivre, une parcelle de soi à soi et s'est livré aux hasards qui profitent du moindre barreau pour mettre des ronces. Car si rien ne gouverne il en pousse du dehors et du dedans. C'est en quoi cette vacance à laquelle je me livre pieds et poings liés est dangereuse et qu'il me faut être plus sévère que n'importe qui sur la surveillance de mes portes. [...] À vrai dire je m'y perds. La seule ressource qui me reste est dans le progrès moral. Car encore faut-il que la brousse ne soit pas un capharnaüm de détritus et d'orties. » (Jean Cocteau, La Difficulté d'être, 1957).


Commentaires

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Chantale.