Sujet
Pour Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674), les Maximes de La Rochefoucauld ont pour effet de nous « faire connaître d’une manière très évidente la profondeur des plaies causées par le péché dans le cœur des hommes. »

Arnauld d'Andilly
Analyse, problématique, étapes de l'argumentation
Les premiers lecteurs des Maximes, contemporains de La Rochefoucauld, sont partagés sur l’interprétation de cette œuvre : La Rochefoucauld dénonce-t-il la fausseté des vertus humaines, ou ne dénonce-t-il que les fausses vertus ? Ce problème prolonge les débats sur le pur amour et sur la vertu des païens, antérieurs aux premiers manuscrits des Maximes. Robert Arnauld d’Andilly reconnaît à cette œuvre le mérite de « faire connaître d’une manière très évidente la profondeur des plaies causées par le péché dans le cœur des hommes ». Dans la perspective augustinienne qui inspire le jansénisme, l’humanité est marquée, de façon indélébile, par le péché originel ; et c’est le « cœur » qui est marqué par cette blessure, d’où découlent tous les autres péchés. Les maximes qui portent sur le « cœur » l’attestent : le cœur est la partie irrationnelle de l’âme, il est le siège des passions (maxime 43 par exemple) ; et ce cœur, chez La Rochefoucauld comme chez Pascal, est puissant, au point de mettre l’esprit en échec. Certes, parmi les jansénistes, tout le monde n’est pas prêt à admettre que les vraies vertus n’existent pas (une lettre de Mme de Liancourt à Mme de Sablé l’atteste). Mais Arnauld d’Andilly, qui résume ainsi ce qui lui apparaît comme la thèse de l’ouvrage, trouve dans ce point de vue une forme d’évidence. C’est sans doute cette notion qui peut apparaître comme la plus paradoxale, car les maximes apparaissent souvent comme elliptiques, parfois comme hermétiques. Si La Rochefoucauld a pour but de « faire connaître d’une manière très évidente la profondeur des plaies causées par le péché dans le cœur des hommes », son propos est terriblement sérieux, et il est d’autant plus implacable que le message ainsi défini est « évident ».
La dénonciation des péchés et la perspective religieuse sont-elles une « évidence » dans les Maximes ? Cette œuvre se laisse-t-elle réduire à l’évidence d’une thèse ? D’autre part, la pensée de La Rochefoucauld oppose-t-elle sysématiquement la faiblesse de l’esprit à la force du cœur, ou donne-t-elle de l’homme une idée plus complexe ?
L’augustinisme de La Rochefoucauld est incontestable, même s’il ne prend pas exactement la forme que lui donne Arnauld d’Andilly : il se cache bien souvent dans les replis du texte, où il faut savoir le trouver. Cette complexité du texte nous oblige à aller plus loin : l’écriture des Maximes, en rompant avec la rhétorique traditionnelle des philosophes et des moralistes, brouillent les repères et privent le texte de l’évidence qu’Arnauld d’Andilly veut y trouver. Toutefois, à ne voir dans cette œuvre qu’un écho de la pensée augustinienne sur le péché – écho plus ou moins voilé –, ne risque-t-on pas d’ignorer la fantaisie de La Rochefoucauld, la folie qui est acceptation du réel, chez un auteur qui ne tourne pas le dos au monde mais jette sur lui un regard joueur ?