Les Maximes et « la profondeur des plaies causées par le péché... »


Pour Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674), les Maximes de La Rochefoucauld ont pour effet de nous « faire connaître d’une manière très évidente la profondeur des plaies causées par le péché dans le cœur des hommes. »


3e partie : La vie comme elle est

Le jugement d’Arnauld d’Andilly souligne le versant obscur des Maximes. Mais si l’augustinisme est très présent dans les Maximes – de façon parfois évidente, mais parfois aussi de façon diffuse – la conscience aiguë du pouvoir des vices dans le cœur humain ne permet pas d’expliquer la part plus lumineuse, sinon joyeuse de l’œuvre de La Rochefoucauld. Il y a en effet, à côté de la dénonciation des vertus apparentes, une manière d’accepter et de penser, avec intelligence, la vie telle qu’elle est.


     Une éthique de la force

     Quelques maximes développent une paradoxale « éthique de la force » : par exemple la maxime 237, provocante : « Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force d'être méchant : toute autre bonté n'est le plus souvent qu'une paresse ou une impuissance de la volonté ». Cette éthique, décelée par Niezsche dans les Maximes, lui est apparue, et apparaît encore, comme une contradiction par rapport à la dénonciation des vertus humaines : « La Rochefoucauld discerne quels sont les véritables ressorts de la noblesse du caractère, et il porte sur eux un jugement tout assombri par son christianisme », écrit-il dans un texte posthume. En réalité, le passage entre ces deux versants n’est pas si malaisé à trouver. La Rochefoucauld ne se contente pas de démystifier les valeurs humaines et de porter un regard sévère sur les péchés des hommes ; cet homme de guerre n’écrit pas en moraliste grincheux, à l’écart de l’humanité. Il formule aussi les conditions d’une acceptation virile de la réalité, qui conduit, dans certaines maximes, à une éthique de la force. « Le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien » (maxime 203) : une fois délivré du masque des apparences, l’« honnête homme » vit avec la conscience du péché, non pour se mortifier, mais pour prendre en compte et accepter lucidement sa condition. L’adjectif « vrai » rappelle que le moraliste est bien à la recherche d’une vérité ; mais les Maximes font apparaître cette vérité dans les interstices d’une existence humaine infiniment complexe et paradoxale ; elle apparaît, dans l’individu, non comme la révélation d’une évidence, mais comme une manière d’être, elle-même fondée sur une conscience de ce qu’il est : la réflexion XIII (« Du faux ») développe cette idée et s’achève sur l’exemple du roi qui parvient à « vaincre » les autres souverains, s’il se distingue non par des qualités « où tout le monde a droit de prétendre », mais par des qualités de roi ; la vérité de l’individu est dans l’accord avec lui-même, la convenientia, vieille idée morale. Il faut lire également la maxime 202 pour prendre la mesure de cette pensée : « Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à eux-mêmes. Les vrais honnêtes gens sont ceux qui les connaissent parfaitement et les confessent. » Ne faut-il pas voir, derrière cette opposition des « faux » et des « vrais » honnêtes gens, un aveu du moraliste lui-même, qui ne dit presque jamais « je », mais dont les Maximes seraient une forme de confession ? Ce serait aller trop loin, bien sûr ; il ne demeure pas moins que la lucidité du moraliste relève d’un art de vivre fondé sur l’acceptation lucide de soi. La contemplation de la misère de l’homme, par petites touches, conduit donc à celle de sa grandeur : cette contradiction apparente recouvre en réalité une logique profonde. « Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa fortune » (maxime 343) : l’usage d’une locution d’obligation fait de l’écriture non plus seulement un instrument d’optique, mais l’expression d’une prescription, fondée néanmoins sur l’observation exacte du réel. Il suffit de rapprocher cette maxime d’autres pensées sur la fortune – par exemple la maxime 323, peu avant celle-ci : « Notre sagesse n’est pas moins à la merci de la fortune que nos biens » – pour comprendre comment La Rochefoucauld fait de la faiblesse même de l’homme une force, à condition que l’homme la connaisse. La maxime 190 se fait l’expression la plus concentrée possible de ce paradoxe étonnant : « Il n’appartient qu’aux grands hommes d’avoir de grands défauts », et la maxime supprimée 31 en donne l’explication : « Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de passions et plus de vertu que les âmes communes, mais celles seulement qui ont de plus grands desseins. » La tâche du moraliste n’est donc pas de procéder par soustraction, mais de parvenir à une formulation réaliste de la grandeur humaine, alors même que la grandeur de Dieu est inaccessible au regard et à toute expression littéraire.


     Le plaisir de connaître

     La douleur des « plaies » cède donc la place au plaisir de l’élucidation, au sens étymologique : de la mise en lumière. Cette lumière, elle-même toujours adaptée à son objet (convenientia), conduit au plaisir d’user du réel en le connaissant. Parmi les divers aspects du réel explorés dans les Maximes, la sociabilité, par la subtilité de son fonctionnement et le caractère souvent implicite de ses règles, intéresse tout particulièrement le moraliste. Un correspondant de Mme de Sablé, dans une lettre de 1663 – celle même où il écrit : « le chrétien commence où votre philosophe finit » – commence par présenter La Rochefoucauld en ces termes : « L’on voit bien que ce faiseur de maximes n’est pas un homme nourri dans la province, ni dans l’Université ; c’est un homme de qualité qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les amertumes, et qui s’est donné le loisir d’en étudier et d’en pénétrer tous les détours et toutes les finesses. » Comme le montre la réflexion II, « De la société », cette connaissance du monde conduit La Rochefoucauld à formuler des impératifs : « Je ne parlerai donc présentement que du commerce particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble. » Le plaisir de la société, sa commodité, supposent un bon usage de la complaisance, de la politesse, de la sincérité, de la conversation, etc. Les réflexions III (« De l’air et des manières ») et IV (« De la conversation ») conjuguent de la même manière le fait et le droit, la finesse du jugement et l’exactitude de la prescription. Les Maximes, de leur côté, jettent une lumière nuancée sur les usages qu’exige la société : par exemple, « peu d’esprit avec de la droiture ennuie moins, à la longue, que beaucoup d’esprit avec du travers. » (maxime 502). La maxime 206 suppose une véritable honnêteté, dont la condition est précisément une sociabilité honnête : « C’est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. » La fameuse sociabilité classique, cette « diplomatie de l’esprit » si bien étudiée par Marc Fumaroli, est la définition même de l’honnêteté. L’animal social qu’est l’homme est dans l’erreur dès qu’il se prend pour Dieu ; aussi la sociabilité est-elle un remède humain – non un remède religieux, car celui-ci n’est pas la portée de l’homme – à l’amour-propre. S’il est vrai que, comme le dit la maxime 182, « les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes » (La Rochefoucauld et Mme de Sablé s’échangeaient de la poudre de vipère !), la vie en société est un remède qui ne détruit pas l’amour-propre, mais rend son pouvoir supportable, et même agréable. « Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi se passer de tout le monde se trompe fort ; mais celui qui croit qu’on ne peut se passer de lui se trompe encore davantage. » (maxime 201) La réflexion II confère à l’amitié plus d’« élévation » et de « dignité » qu’à la société ; mais les Maximes font de l’amitié un « commerce » à la manière des vertus : c’est ainsi que la maxime 83 la décrit, et le manuscrit de Liancourt le faisait de manière plus abrupte que dans les éditions successives : « L’amitié la plus sainte et la plus sacrée n’est qu’un trafic où nous croyons toujours gagner quelque chose ». Néanmoins, cette présentation dépréciative ne préjuge pas de la qualité et de l’agrément de ce « commerce ». La maxime 81, à cet égard, est très éclairante : lucide sur la part que prend l’amour-propre dans l’amitié – « Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir quand nous préférons nos amis à nous-mêmes » – elle fonde sur cette perspicacité, et sur la déception qui en découle, la perfection de l’amitié : « c’est néanmoins par cette préférence seule que l’amitié peut être vraie et parfaite. » La cadence mineure donne à la première partie de cette maxime, où les pronoms et déterminants de première personne se multiplient (« nous », « notre ») - s’imposant comme l’alpha et l’omega de la relation amicale – une certaine ampleur. Mais la pointe, plus courte, exprime non pas la réalité déceptive que le lecteur est habitué à y trouver (sur le modèle de la maxime 65 par exemple), mais un surprise positive, comme la reconnaissance à la fin d’une comédie, où les égoïsmes des protagonistes finissent par s’accorder de manière inattendue (Turnèbe, Les Contents ; Corneille, La Place royale ; etc.). D’autres maximes vont dans le sens de ce réalisme, qui n’est pas résignation mais perspicacité amusée, par exemple la maxime 208 : « Il y a des gens qui se connaissent, et qui emploient habilement leur niaiserie. »


     Éloge de la folie

     Mais La Rochefoucauld va plus loin : dès la première édition (et les manuscrits attestent la précocité de ce thème), la folie apparaît – de même que chez Pascal – comme consubstantielle à l’existence humaine. Elle est la clé qui ouvre la porte de l’acceptation joyeuse des contradictions : « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit », affirme, de manière lapidaire, elliptique, la maxime 209. Dans une lettre du 10 février 1672 à sa fille, Mme de Sévigné, commentant cette pensée, identifie la « folie » à la « fantaisie » : « un homme n’est-il pas fol, qui croit être sage en ne s’amusant et ne se divertissant de rien ? » ; dans une autre lettre, datée du 1er mars, elle va jusqu’à comparer les maximes à des « chansons » (édition Truchet des Maximes, p. 53) ; c’est donner aux Maximes une tonalité joyeuse, et faire de cette œuvre une lecture plus inattendue, rarement attestée dans les lettres des contemporains de La Rochefoucauld. La maxime 211 évoque elle-même la chanson : « Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu’on ne chante qu’un certain temps. » Chanson de circonstance, le vaudeville est proche de la satire, ce qui confirme le sentiment de Mme de Sévigné tout en conciliant la férocité et la joie dans l’écriture paradoxale du moraliste. L’appétit de fantaisie est à l’œuvre dans beaucoup de maximes : celles qui concernent la coquetterie par exemple, ou la comédie de l’amour, sont conçues pour amuser. Si la folie de l’homme mène au plaisir, comme Mme de Sévigné semble le confirmer, le plaisir que nous procurent nos défauts n’est-il pas le plaisir même que procure la lecture des Maximes ? La maxime 90 mérite sans doute d’être lue dans ce sens : « Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualités. » Si cette sentence est elliptique, c’est en raison de son caractère métatextuel, et qu’elle fait appel implicitement à l’expérience du lecteur lui-même au moment où il lit les Maximes. De façon malicieuse, l’avis au lecteur invite celui-ci à ne pas refuser ce plaisir : « En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d’abord dans l’esprit qu’il n’y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu’il en est seul excepté, bien qu’elles paraissent générales ; après cela, je lui réponds qu’il sera le premier à y souscrire… » Le plaisir de voir les vices des autres conduit à admettre leur existence, et leur pouvoir ! Certes, une telle démarche peut conduire le lecteur à la conversion, mais c’est bien d’abord, et essentiellement, dans le présent de la lecture, le plaisir qu’elle suscite, et qui rejoint le plaisir de la société, de l’amitié, ou de la conversation.


La liberté de l’écriture, dans les Maximes, les garantit contre tout enfermement dans une doctrine, fût-ce l’augustinisme des jansénistes. La joie d’écrire est constamment perceptible, même dans les maximes les plus pessimistes : mobile et curieux, l’œil du moraliste parvient à donner au particulier les allures de l’universel, et prend un plaisir évident à épouser les contours les plus secrets de la réalité. « Je ne sais si vous avez remarqué que l’envie de faire des sentences se gagne comme le rhume », écrit La Rochefoucauld à madame de Sablé (édition Truchet, lettre n°3).