Les Maximes et « la profondeur des plaies causées par le péché... »



Pour Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674), les Maximes de La Rochefoucauld ont pour effet de nous « faire connaître d’une manière très évidente la profondeur des plaies causées par le péché dans le cœur des hommes. »


Conclusion


     La vanité des vertus humaines, la dénonciation de l’amour-propre (ou philautie) et la rareté du pur amour, profondément enfoui dans les « replis du cœur », la faiblesse de l’homme sans Dieu : les ingrédients principaux de l’augustinisme du dix-septième siècle se lisent en filigrane dans les Maximes. En même temps, un autre élément de l’héritage augustinien irrigue l’œuvre de La Rochefoucauld : le goût pour les méandres du cœur, pour les métamorphoses du moi ; pour ce qui ne s’appelle pas encore la « psychologie » - mais une psychologie complexe, aux détours infinis, toujours surprenants, qui font du travail du moraliste un travail jamais achevé. Il n’en demeure pas moins que cette recherche obstinée est une recherche plaisante, voire allègre, servie par le refus du discours continu ; elle prend la forme d’un voyage ininterrompu au cœur des « petites choses qui arrivent tous les jours » (maxime 488) – et précisément, les « replis du cœur » ne sont pas les « plaies », car le cœur, qui n’est pas forcément meurtri par le péché, tire sa force de sa complexité même. C’est donc, au bout du compte, la métaphore des « plaies » qui demande à être contestée.


     La liberté du moraliste s’accommode mal d’une ligne doctrinale rigide, telle qu’Arnauld d’Andilly peut la formuler : Quid vetat ?, lit-on sur le socle qui soutient le buste de Sénèque, représenté sur le frontispice des Maximes, en référence à Horace : ridentem dicere verum quid vetat ? (« Qu’est-ce qui empêche de dire la vérité en riant ? ») Cette question, telle que la formule Horace, place côte à côte le rire et la vérité ; mais l’extrait qu’en donne La Rochefoucauld (« Qu’est-ce qui empêche… ? ») résonne comme la revendication d’une liberté.


     La forme des maximes doit donc conduire à les envisager sous l’angle de leur esthétique, esthétique de la brièveté, du coup de sabre certes, mais aussi du clin d’œil. Les aphorismes d’un Cioran, ou – plus encore – d’un Nietzsche, présentent eux aussi une forme de légèreté, dont le ton leur est inspiré par La Rochefoucauld, et qui s’impose du fait même de la brièveté et de la discontinuité de cette forme.