Formuler une problématique : quelques fausses routes à éviter...
- L’enjeu ne peut pas se situer dans l’opposition binaire entre un engagement politique dans son acception étroite, et un engagement politique au sens plus large du terme : le premier terme de l’antithétique ne saurait concerner qu’une poésie médiocre… Il est vain en effet de réduire une œuvre, quelle qu’elle soit, à l’expression d’un sentiment (l’injustice, l’indignation face à la guerre, à la pauvreté, le combat contre la tyrannie, la peine de mort, etc.) : à quoi servirait alors de composer un poème ? Un pamphlet serait bien plus efficace !
- Autre contresens possible : opposer la poésie qui s’intéresse aux choses, et celle qui s’intéresse aux idées. Une telle interprétation condui, par exemple, à rapprocher Ponge des Parnassiens, alors que du point de vue de Morin ils s’opposent : les Parnassiens sacralisent la forme, alors que Ponge désacralise la poésie par « le parti pris des choses » : il est tout sauf formaliste, car le centre de gravité du poème se situe en dehors de lui. Au repli de la poésie sur la forme, Edgar Morin oppose sa capacité de parler du monde.
- L’engagement n’est pas un fourre-tout. Cette notion peut provoquer toutes sortes de confusions – comme dans le jeu du corbillon, on y met ce qu’on veut ! Ainsi, un amalgame entre l’« engagement » de Char et celui de Hugo est un contresens complet. Mais réduire la poésie de Hugo à un engagement humanitaire est un contresens tout aussi grave. Un poème est d’abord un poème...
- Le sujet doit être considéré comme un tout. Par exemple, Morin explique que « le poète n’a pas à s’enfermer dans un domaine strict » : l’interprétation de ce « domaine strict » ne peut être détaché de la suite, car cette expression est explicitée par la suite de la citation : « le domaine des jeux de mots, le domaine des jeux de symboles ».
- Question de méthode : pour bien comprendre l’idée d’Edgar Morin, il faut repérer ce à quoi elle s’oppose (implicitement, ou explicitement) : ici, le formalisme parnassien dont Mallarmé ou Valéry, par exemple, sont les héritiers, mais aussi tout un pan de la modernité poétique, de l’OuLiPo aux poètes à « listes » (Novarina ou Baillieu par exemple). Cela ne signifie pas qu’il faille développer une antithèse dans l’introduction ; elle serait prématurée.
Les notions clés
Les notions de « symbole » et de « message » posent problème. La plus complexe, bien entendu, est la première. L’idée originelle du « symbole » (en grec σύμβολον, symbolon) est celle de lien conventionnel, établi entre deux personnes liées par les devoirs de l’hospitalité. Dans le lexique chrétien, ce mot a pris des significations différentes de ce sens originel : ainsi, le « symbole » est d’abord « une formule dans laquelle l’Église résume sa foi » et se reconnaît (Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, 1992). Ainsi, le symbole est un signe ; en tant que tel, il faut aussi l'inscrire dans la réflexion chrétienne (celle de saint Augustin notamment) sur les signes. « Le symbole nous apparaît souvent comme un jeu gratuit, alors que les anciens le considéraient comme une voie privilégiée vers la vérité. » (Martine Dulaey, Symboles de Évangiles, Livre de poche, coll. Références, 2007)
Le terme de « symbole » s’est néanmoins imposé dans un sens différent de ces acceptions premières : c’est un signe matériel, un objet, auquel est associé une notion abstraite, ou une réalité absente. Mais sous l’influence de la linguistique et de la sémiotique, le symbole est devenu une variété de signe, et s’inscrit dans une pensée sur la structure du langage, conçu comme un système : signe conventionnel pour Saussure, signe établissant un rapport non causal et non analogique pour Peirce. Il suffit de lire les Théories du symbole de Tzvetan Todorov (Seuil, coll. Poétique, 1977) pour prendre conscience de l’imbroglio sémantique dans lequel s'est trouvé pris ce mot à tout faire...
Pour ne rien arranger, le mot « symbolisme » achève de brouiller les pistes, avec son exploitation en littérature (où la notion de « symbole » s'égare dans la diversité des auteurs rassemblés derrière la bannière « symboliste », de Mallarmé à Rimbaud, en passant par Laforgue, Pierre Louÿs, Gustave Kahn, etc.), mais aussi en psychanalyse (avec la pensée de C.-G. Young), et dans le domaine de l’ésotérisme, où il peut désigner n’importe quel objet investi d’une valeur sacrée, voire d’un « sens ». On ne peut pas dire que le mot « symbole » ait gagné en rigueur : c'est précisément son sens qui s'est perdu...
Edgar Morin considère le mot « symbole » sur un plan purement linguistique. Les « jeux de symboles » sont les jeux du poète sur le langage lui-même, sur les signes linguistiques (le lexique en particulier, désigné par l'expression « jeux de mots »), se faisant écho les uns aux autres. Cette critique d'un certain formalisme peut s'étendre au travail du style et de la versification.
Analyse, problématique, étapes de l'argumentation

Dans sa réflexion sur la poésie, Edgar Morin refuse les « jeux de mots », « jeux de symboles », jeux formalistes où le langage est à lui-même sa propre fin, où le texte est son propre miroir. Les miroitements du texte, les échos que se renvoient les mots, définissent la « fonction poétique » du langage, selon le linguiste Roman Jakobson ; c'est à cette conception critique (exprimée par les critiques formalistes) autant que poétique (la poésie se concevant avant tout comme un travail de composition formelle) que s'attaque Morin. À ce retrait du langage par rapport au monde, il oppose le « message » du poète ; le mot « message » est pris dans son acception courante, et non pas selon celle que lui a donnée la linguistique – c’est-à-dire un assemblage de signes. Le message est fondamentalement ouvert sur l’extériorité, et Morin l’investit d’une importance quasiment prophétique : le poète a en effet une « compétence totale, multidimensionnelle », qui « dépass[e] la politique ». Cette conception du poème s’apparente au prophétisme romantique – celui de Hugo en particulier – que Morin enrichit de la notion de « complexité » qui est au cœur de sa propre pensée. Au plan horizontal de la « fonction poétique » du langage, Morin préfère une complexité aux multiples dimensions, et le poète est celui qui possède un sens profond de cette complexité, car il connaît l’« état poétique » – qu’il partage avec les autres artistes. Cet état poétique, que Morin oppose à l’état prosaïque (manière logique, rationnelle, logique, de percevoir le monde) est une façon éminemment complexe, et en même temps
subjective, d’exister. Les miroitements du langage procèdent des ondoiements d'une perception et d'une pensée changeantes, mais tournées vers l'humanité ; la portée politique qui en résulte dépasse la « politique » au sens étroit du mot : par l'antanaclase, Edgar Morin distingue clairement ces deux idées de la politique, et rapproche poétique et politique. Si la poésie échappe à l'emprise de la raison, elle n'en demeure pas moins un discours, une forme de communication.

Edgar Morin adopte une perspective volontiers prescriptive, fixant au poète une « mission », que suppose l’étymologie même du mot « message ». Mais de quelle autorité procèdent ce message et cette mission ? Le poète prête-t-il sa voix à un combat, ou sa voix vient-elle d'ailleurs, dépassant ainsi et transcendant les autres discours ? Quel intérêt pourrait rester à la poésie, si l'on conçoit celle-ci comme un message, c’est-à-dire si on l'inscrit dans une situation de communication classique, comparable à celle d'un essai, ou d'un texte de presse ? La
poiesis peut-elle être conçue comme une
praxis, et les qualités du poète comme des « compétences » ?

La notion de compétence, pour réductrice qu’elle puisse paraître, n’est pas dénuée de sens si elle est liée à la subjectivité du poète, et non à des critères objectifs – d’efficacité, de rendement, etc. ; la poésie s’est donné le droit de parler de la cité – et à la cité – parfois avec le ton des prophètes de la Bible. Toutefois, cette compétence s’est muée, à l’âge de la « modernité », en recherche des pouvoirs propres au langage poétique, et le sujet poétique est devenu son propre objet : cette recherche de soi est alors devenue, pour la poésie, non seulement une visée, mais sa fonction même. Mais c’est la notion même de « compétence » qu’il faut interroger : l’actualité inépuisable de la poésie moderne n’est-elle pas dans la conscience aiguë de la fragilité du langage, aussi impuissant que désireux de se saisir de lui-même et du monde, à la fois présent et absent – en un mot, toujours
précaire ?