Sujet et analyse du problème
Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Conclusion
« Le poète n’a pas à s’enfermer dans un domaine strict, confiné, le domaine des jeux de mots, le domaine des jeux de symboles. Le poète a une compétence totale, multidimensionnelle, qui concerne donc l’humanité et la politique, mais il n’a pas à se laisser asservir par la politique. Le message politique du poète est de dépasser la politique. »
L’expression de « compétence multidimensionnelle », pour surprenante qu’elle puisse paraître, s’applique néanmoins à un certain nombre de poètes qui se distinguent, dans la tradition romantique, par leur engagement dans le monde, leur hauteur de vue, et l’espoir que leur écriture vise à susciter ; alors qu’une grave crise du sens pousse la philosophie et l’histoire à s’interroger sur leurs propres fondements, les harmoniques du vers, consubstantielles au « message politique » donnent à imaginer et à espérer un salut au delà de la politique. Néanmoins, l’idée d’une compétence du poète, alors même qu’elle s’affirme dans l’œuvre de quelques grands romantiques, trouve chez les poètes eux-mêmes ses plus grands détracteurs ; et à côté d’une modernité engagée s’affirme une autre modernité, celle d’un langage exilé du monde, de la transcendance vide, du miroir où les mots se reflètent, pour se perdre ou se retrouver, mais en aucun cas pour servir. Ce sont bien deux partis pris, qui s’expriment diversement et se développent en parallèle au cours des deux derniers siècles ; mais le vingtième siècle a fortement remis en cause cette opposition, qui peut apparaître presque simpliste au regard d’œuvre aussi complexes que celle de Saint-John Perse ou de Char : poésie en clair-obscur, inquiète, orpheline à la fois du prophétisme hugolien et de la gratuité parnassienne, la poésie du vingtième siècle – et, plus encore, celle du siècle nouveau qui commence – se fait, souvent, l’expression aiguë, indispensable, de la difficulté d’être. La notion de « compétence » mérite donc d’être analysée sous tous ses aspects ; ses différentes connotations la rendent tantôt pertinente, tantôt réductrice. Mais au bout du compte, ce sont deux des sèmes principaux qui la composent – celui d’autorité, et celui de maîtrise – qu’il faut mettre en question, car chez bien des poètes, surtout dans la poésie actuelle, cette autorité et cette maîtrise sur le monde sont incertaines, quand elles ne font pas l’objet même de l’aventure poétique, un objet jamais atteint, et de plus en plus rarement recherché. De plus en plus, poïesis (composition) et praxis (action) s’éloignent l’une de l’autre, et la poésie enseigne une façon interrogative d’exister, qui est peut-être la façon la plus humaine qui soit. Le point de vue exprimé par Edgar Morin est délibérément optimiste, et progressiste. Son regard sur la poésie s’en ressent ; il doit donc être examiné à la lumière d’une réflexion sur la modernité, qui dépasse largement la question de la poésie. Car depuis Hölderlin, une constante interrogation parcourt l’histoire de la poésie : celle de l’avènement d’un sens, de l’esprit de l’histoire, dont les sursauts politiques et militaires n’ont pas encore accouché.