Silence et dialogisme dans L'Adolescence clémentine de Clément Marot

Nota : sauf indication particulière, les numéros de pages renvoient à l'édition de Franck Lestringant (Poésie/Gallimard).


En 1549, dans La Défense et illustration de la langue française, Du Bellay formule une haute idée de la langue française, et une haute idée de la poésie. Les poètes doivent prendre à cœur d’« illustrer » celle-ci par l’« ornement » et l’« amplification », à l’imitation des grands poètes de l’Antiquité ; ainsi, ils pourront atteindre, dans leur propre langue, une « gloire non vulgaire », celle qu’ont acquise, dans les littératures grecque et latine, Homère, Virgile ou Horace par exemple.

Pour y parvenir, le poète « doit longuement demeurer en sa chambre : et qui désire vivre en mémoire de la postérité, doit comme mort en soi-même suer et trembler maintes fois, et autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif et de longues vigiles. Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. » (livre II, chapitre 3).

Plus loin (livre II, chapitre 11), Du Bellay décrit ainsi cette solitude studieuse :


« Les uns aiment les fraîches ombres des forêts, les clairs ruisselets doucement murmurant parmi les prés ornés et tapissés de verdure. Les autres se délectent du secret des chambres et doctes études. Il faut s’accommoder à la saison et au lieu. Bien te veux-je avertir de chercher la solitude et le silence ami des Muses, qui aussi (afin que ne laisses passer cette fureur divine, qui quelquefois agite et échauffe les esprits poétiques, et sans laquelle ne faut point que nul espère faire chose qui dure) n’ouvrent jamais la porte de leur sacré cabinet, sinon à ceux qui heurtent rudement. »

Cette pensée de Du Bellay sur le travail du poète peut-elle se lire comme une critique de Marot ?


Joachim Du Bellay, Clément Marot

    Dans sa Défense et illustration de la langue française, Du Bellay critique la littérature de son temps, et propose les moyens qui, selon lui, sont propres à l’ennoblir. Son but est de susciter une émulation créatrice, qui permette aux Lettres françaises d'égaler les grands modèles de l’Antiquité. Les traductions (1) n'y suffisent pas : la langue française doit s'enrichir de mots, de tournures et de formes nouvelles à l'imitation des langues classiques : du latin et du grec. Cette haute ambition suppose une nouvelle idée de l’auteur, en rupture avec la tradition médiévale, avec les rhétoriqueurs, et avec les poètes marotiques – « rimeurs », « poètes courtisans ». Le poète doit revenir à la source même de l’inspiration, c’est-à-dire à la nature ; il doit y choisir le lieu adéquat, et le temps opportun : « Il faut s’accommoder à la saison et au lieu. » Aux lieux de sociabilité, la ville ou la cour, Du Bellay préfère les lieux de solitude, celle-ci étant nécessaire à l’inspiration : « Bien te veux-je avertir de chercher la solitude et le silence ami des Muses » ; « car les Muses n’ouvrent jamais la porte de leur sacré cabinet, sinon à ceux qui heurtent rudement. » Il ravive ainsi le lieu commun de l’inspiration et du commerce avec les Muses, qui se réduit, le plus souvent, à un simple ornement. À l’exemple de l’Art poétique d’Horace (2), il exhorte le poète à travailler pour trouver l’inspiration, et à chercher l’inspiration pour élever son ouvrage. Ce travail ne peut s’accomplir que dans une solitude studieuse, mais il ne s’agit pas tant d’une solitude matérielle que d’une élévation de l’inspiration et d'une conscience de la noblesse de sa tâche, une tâche accomplie dans un colloque silencieux avec les grands modèles antiques. Du Bellay critique implicitement la poésie marotique : le ton léger de la conversation, et la posture modeste du « dépourvu ». Il redessine les contours de l’auteur, pour faire de son art un art autonome, conscient de ses moyens comme de ses pouvoirs.
     La figure du poète, telle que L’Adolescence clémentine la reflète, s'avilit-elle à cause de la sociabilité qui la caractérise, et derrière le dialogisme (3) dont son écriture est empreinte ? Les sollicitations du poète nuisent-elles à son inspiration, et la réduisent-elles aux circonstances dans lesquelles les poèmes furent composés ? Toute profondeur et toute noblesse sont-elles exclues d'une écriture trop familière, trop étrangère au « silence ami des Muses » ?
     L’écriture de Marot est une écriture en dialogue : sur un ton souvent familier, les poèmes se répondent comme dans une conversation, avec ses questions, ses apostrophes, ses demandes, ses répliques, ses réponses ; là est « le naïf de [s]a Muse » (4), le versant joyeux et vif de la conversation. Mais l’autre n’est pas toujours présent : par son absence il fait parfois sentir au poète son incomplétude, qui s’exprime dans un « piteux style » (5), celui du « dépourvu » que critique Du Bellay. Cependant, même si Marot traduit, sur le mode de la présence ou sur celui de l’absence, le besoin qu’il a d’autrui, il sait aussi trouver la voie d’une intériorité plus profonde et le « doux style » du cœur.



Première partie. Le côté de Tityre : une poésie accueillante
Deuxième partie. Le côté de Mélibée : la poésie du « dépourvu »
Troisième partie. Profondeur de Marot
Conclusion : noblesse de l'humilité





(1) L’œuvre de Marot comporte de nombreuses traductions, en particulier de la poésie antique : celle de la première Églogue de Virgile ouvre L’Adolescence clémentine ; les œuvres de 1538 comportent une traduction du premier livre des Métamorphoses d’Ovide, et dans les Œuvres de 1538 se trouve une traduction du deuxième livre. Marot traduit aussi des épigrammes de Martial en 1547.

(2)

[…] ego nec studium sine diuite uena
nec rude quid prosit uideo ingenium; alterius sic
altera poscit opem res et coniurat amice.

(Art poétique, v. 409-411)
Traduction : « Pour moi, je ne vois pas ce que pourrait le travail sans une veine fertile, ni un génie qui ne serait pas dégrossi; l'un a besoin de l'autre, et lui est associé par un serment. »

(3) Sur le dialogisme, voir cette explication intéressante publiée par le site Fabula.

(4) « Le naïf de ma Muse » : « Déploration de Florimond Robertet », v. 29 (p. 260).

(5) Le « piteulx stille » est évoqué par Marot dans la première élégie de la Suite de l’Adolescence clémentine, v. 106 (Œuvres complètes, vol. I, p. 266, édition GF).